Partagez cet article
8 mars 2026. On prévoyait une tempête hors norme par son étendue et sa configuration atmosphérique. On anticipait des précipitations de verglas exceptionnelles. Jusqu’à 30 mm pour certaines régions, voire 40 mm localement dans les 3 à 4 prochains jours. Fiou !.. Nous aurons été quittes pour quelques petits 10 mm au sol, 20 mm tout au plus, dilués très localement. Tout de même 225 000 foyers sans électricité, mais pour quelques heures seulement. « Encore un pétard mouillé ! », claironneront les médias sociaux ainsi que certains créneaux plus officiels. Faux.
Dominique Lapointe
Une semaine avant le début de la tempête du 11 mars, plusieurs experts annonçaient déjà la formation éventuelle d’un système météorologique d’importance particulièrement doux pour la saison, et pouvant générer des précipitations ou des chutes de neige abondantes. Bref, on suivait déjà l’affaire sans affoler personne.
Ce n’est que le dimanche 8 mars que les choses se précisaient avec des simulations qui révélaient des paliers de températures inquiétants : froid en haute altitude, chaud en couche intermédiaire, et sous zéro au sol. Le cocktail malheureusement idéal pour un verglas hivernal.
S’en suivra une série d’alertes météo orange, la catégorie avant la catastrophe rouge, disons. Consignes : limiter les déplacements non essentiels en véhicule et à pied, prévoir quelques provisions, favoriser le travail à domicile. La majorité des écoles annonceront la suspension des cours, des rendez-vous médicaux seront reportés, des municipalités mettront en branle leur plan d’urgence refuge pour des sinistrés éventuels.
Comme expliqueront les météorologues maison compétents à la radio et à la télévision publique, les scénarios du pire et du presque rien reposent sur des fractions de degrés de température, à des altitudes dont la précision est toujours hors de portée des modèles historiques.
Et plus un événement est rare, moins les échantillons disponibles permettent d’affiner la précision des modèles que l’on fait rouler sur de puissants ordinateurs.
Et pourtant.
La tempête de 1998
S’il n’y a pas eu de véritable crise du verglas en 1998 (1), la tempête fut sans aucun doute gigantesque. Quatre provinces et quatre États américains ont été touchés.
Le Québec a cumulé cinq jours consécutifs de précipitations qui ont laissé de 80 à 100 mm de verglas, provoqué une trentaine de décès, des centaines de blessés, et plus de quatre millions de Québécois privés d’électricité à un moment ou à un autre pendant ce janvier de froide noirceur.
À l’époque pourtant, si on surveillait de près la bête depuis quelques jours, les alertes impérieuses sur le monstre qui s’annonçait stagnant ont été lancées à peine 48 heures avant le début des précipitations. Un délai deux fois plus court qu’aujourd’hui. Mais il y a 20 ans, c’était la limite de la science météorologique. Une limite qui a malheureusement contribué à la surprise de la population, des autorités, et des services publics directement impliqués dans la gestion de cet événement presque impromptu.
Encore aujourd’hui, les spécialistes du centre Ouranos placent grossièrement le risque de répétition d’un événement aussi vaste, persistant et dévastateur dans le sud du Québec sur une échelle de siècles, au pluriel. Ce qui n’empêche pas toutefois environ une quinzaine d’épisodes de pluie verglaçante chaque hiver à Montréal, mais rares sont ceux qui dépassent six heures.
Bonne nouvelle pense-t-on, les changements climatiques pourraient avoir un effet positif en réduisant, chaleur aidant, les épisodes de température limite de surfusion, c’est-à-dire cette pluie qui refuse de geler bien qu’elle passe sous des températures sous zéro, et qui finit par figer instantanément au contact d’une surface froide au sol, sur les câbles, ou les arbres.
Hypothèse possible, mais un autre épisode de verglas en avril 2023 au Québec, durant lequel plus d’un million de clients d’Hydro-Québec ont été touchés pour quelques jours, a démontré que la nature adore narguer quelquefois les revues scientifiques. Heureusement toutefois, nous étions beaucoup mieux préparés en 2023 qu’en 1998.
Le coup de barre
Et cet épisode de 2023 marque un autre coup de barre dans la prévention anti-verglas. Il faut dire que la pandémie de COVID19 venait rappeler que les calamités ne sommeillent jamais très loin.
Hydro-Québec a consacré depuis presque 11 milliards de dollars dans des programmes de modernisation des équipements qui, en grande partie, visent à assurer la résilience du réseau de transport et de distribution. 50 milliards prévus d’ici 2035.
On n’a jamais élagué et abattu autant d’arbres pour réduire le nombre de pannes locales. Des poteaux en composites remplacent lentement les troncs naturels. Des systèmes de disjoncteurs intelligents automatiques sont ajoutés pour isoler efficacement les pannes et reconnecter plus rapidement la périphérie des zones impactées.
Le verglas du 11 mars dernier n’était pas un pétard mouillé. C’était un pétard contenu.
10mm de glace ou 30mm ont le même effet sur une voiture qui roule ou sur les bottes d’un piéton sur le trottoir. Quand vous suggérez aux gens de rester à la maison, quand vous fermez les écoles, vous avez moins d’accidents de voiture et de poignets cassés à l’urgence. Et, comme on le répète à l’occasion sur En Retrait, on a du mal à imaginer des événements qui ne se produisent pas, mais qui sont le résultat d’actions concrètes.
Au loup !
Ce ne sont pas ces réalités qu’on prendra la peine d’expliquer dans les médias. Radio, télévision, internet, on aura plutôt droit à de savantes critiques sur les autorités qui crient « au loup ! ». Tout ce qu’il faut pour renforcer les préjugés d’une part significative du public qui croit les gouvernements « liberticides » par nature, ceux qui cherchent à nous contrôler.
Inutile de s’étendre ici sur la panoplie de théories conspirationnistes plus et moins loufoques qui polluent les médias sociaux qui en sont les extrêmes notoires depuis plusieurs années.
Reste que des médias officiels et crédibles (sans les nommer, ce texte ne se voulant justement pas un palmarès), par le biais de chroniqueurs ou d’analystes, se sentent eux aussi obligés de donner une voix assumée à ces remontrances publiques, comme si la diversité d’opinions était gage de qualité.
Toutefois, cette dérive médiatique, très ponctuelle quand même, au sujet d’un verglas, n’est pas anecdotique quand elle suit le pénible épisode pandémique que nous avons subi, et pendant lequel trop de « commentateurs » sont venus miner la confiance d’une partie de la population envers une véritable science qui se fabriquait de jour en jour. Aurait-on trop peu appris?
En météo et climatologie, la science n’a jamais été si puissante. Bien avant que l’IA devienne à la mode, elle roulait déjà des milliards de données pour vous prédire le temps qu’il fera, pour vous mettre en garde sur la planète qui sera.
Et quand la science sait, elle est responsable du savoir qu’elle détient et qui ne lui appartient pas. Elle est forcée de la colorer. Jaune, orange ou rouge. Aux autorités et aux médias de décider ensuite, avec les mêmes responsabilités.
Trop en faire peut avoir des conséquences. Pas suffisamment souvent plus.
Une semaine, oui, une seule semaine après le verglas orange du 11 mars, on nous annonçait une bombe météo au Québec. Une dépression plus nordique, du verglas et de la neige localisés, mais des vents qui dépasseraient les 100 kilomètres à l’heure dans le sud plus urbain. Plus de 300 000 abonnés ont été privés d’électricité à un moment ou l’autre, mais pour l’essentiel, quelques heures seulement.
Beaucoup plus de retenue critique cette fois-ci.
On commence peut-être .. à croire au loup!
1 – Lire CRISES, LA VÉRITÉ, TOUTE LA VÉRITÉ ? En Retrait, mai 2022.


