À propos de l'auteur : Louiselle Lévesque

Catégories : Québec

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Capture d’écran

L’une des nombreuses manifestations pour réclamer le maintien du PEQ. 

Louiselle Lévesque

La décision du gouvernement du Québec d’abolir le Programme expérience québécoise (PEQ) a déclenché une vague d’indignation dans la population et surtout bien sûr, chez les premiers à en subir les contrecoups, les immigrants à statut temporaire, étudiants et travailleurs. On les compte par milliers au Québec, souvent installés depuis plusieurs années avec leur famille, parce qu’on leur a fait miroiter la possibilité d’obtenir facilement la résidence permanente grâce à ce programme.

Se sont multipliés au cours des dernières semaines manifestations, pétitions et témoignages vibrants d’immigrants intégrés dans leur milieu et francisés qui ont le sentiment d’avoir été trompés voire trahis. L’objectif : rappeler au gouvernement Legault ses obligations envers toutes ces personnes qui de bonne foi se sont engagées dans un parcours migratoire en fonction de règles qui viennent d’être changées, avec pour conséquence des vies complètement chamboulées.

La solution proposée : instaurer en quelque sorte une clause de droits acquis sur la base du fait que le PEQ a pesé lourd dans la balance au moment où ces ressortissants ont choisi le Québec comme terre d’accueil.

À cette requête, le ministre de l’Immigration du Québec, Jean-François Roberge a opposé une fin de non-recevoir sans fournir d’explications convaincantes. Mais on comprend mieux les raisons de ce refus lorsque l’on constate que son ministère serait incapable de dire combien d’immigrants temporaires actuellement sur le sol québécois seraient admissibles à la résidence permanente sous l’égide du PEQ s’il avait été maintenu.

Rupture du contrat moral

Créé en 2010, le PEQ était présenté comme la voie rapide pour obtenir le Certificat de sélection du Québec (CSQ) qui donne accès à la résidence permanente, puis ultimement à la citoyenneté canadienne. En 2019, 15 000 CSQ ont été délivrés par Québec en vertu de ce programme, 10 000 dans la catégorie des travailleurs étrangers, 5 000 dans la catégorie des diplômés.

Les chiffres fluctuent d’année en année mais en 2024, ce sont grosso modo 16 000 requérants dans le volet diplômés et 8 000 dans le volet travailleurs qui ont reçu leur certificat de sélection.

Le PEQ a fait partie de l’arsenal des arguments utilisés par les autorités québécoises pour attirer en grand nombre étudiants et travailleurs étrangers. Et ce n’était pas que dans le discours, il y avait aussi des écrits. Le ministère québécois de l’Immigration imprimait et distribuait des dépliants pour expliquer les avantages du PEQ aux étudiants étrangers que l’on cherchait à recruter. Des sommes étaient prévues à cette fin dans la ventilation des crédits alloués notamment en 2015-2016.

Impossible de dire jusqu’à quand cette pratique s’est poursuivie, tout comme l’ajout d’une mention sur la possibilité d’immigration permanente dans la lettre accompagnant le Certificat d’acceptation du Québec que le candidat recevait avant son arrivée au pays. Bref, les portes de la résidence permanente allaient s’ouvrir toutes grandes grâce au PEQ qui en était la clef.

Les agences de recrutement, les employeurs et les établissements d’enseignement supérieur ont fait eux aussi une promotion active du programme dans leurs démarches auprès des étrangers. Pour tous ces intervenants, le PEQ était considéré comme un levier formidable dont le Québec disposait pour attirer travailleurs et étudiants et surtout les retenir une fois diplômés et actifs sur le marché du travail.

Un gâchis

Selon une spécialiste en immigration et politique publique, Anne Michèle Meggs, les immigrants temporaires ont raison de dire qu’on leur a fait croire qu’ils pourraient s’établir définitivement au Québec. Elle parle d’une « promesse implicite de résidence permanente ». [1]

« À plein de monde, on a dit, pas de problème, une fois que vous allez être ici vous allez pouvoir avoir la résidence permanente. Ça n’a jamais été une garantie pour personne mais on n’était pas clairs avec les gens, on n’était pas honnêtes. »

Cette ancienne fonctionnaire du ministère québécois de l’Immigration met en cause la stratégie adoptée par le gouvernement du Québec qui se contentait de fixer annuellement des seuils d’immigration permanente sans prendre en compte le PEQ et sans exercer un contrôle adéquat de l’immigration temporaire. Celle-ci a littéralement explosé ces dernières années sous la pression des pénuries de main-d’œuvre, elles-mêmes amplifiées par l’épidémie de COVID-19. Et c’est sans oublier le plan du gouvernement de Justin Trudeau d’accueillir un demi-million d’immigrants permanents par année au Canada. La tempête parfaite.

Ce qui devait arriver arriva déplore Anne Michèle Meggs. « Puisqu’on a gardé une limite sur le nombre de résidents permanents qu’on a acceptés chaque année et qu’on n’a pas mis de limites sur le nombre de temporaires, c’était inévitable qu’il n’y aurait pas assez de places de résidence permanente pour tout le monde qu’on faisait venir comme temporaire. »

Un manque de planification

Il y avait 177 000 immigrants temporaires au Québec en 2021, ils étaient 500 000 fin 2024 dont 200 000 titulaires de permis délivrés par l’entremise des programmes contrôlés par Québec et 300 000 sous le chapeau du programme Mobilité internationale qui relève des autorités fédérales.

Le gouvernement du Québec n’a pas été assez prévoyant et il cherche en ce moment à corriger le tir au détriment de milliers de personnes à qui il a fait des promesses qu’il ne pouvait pas tenir poursuit l’experte en immigration.

« C’était inévitable ce qui est arrivé et là on est vraiment dans un pétrin honteux et triste. Il est très difficile de s’en sortir tout en respectant le fait qu’on veut avoir un système d’immigration qui est bien contrôlé. »

Un programme de rechange ?

Désormais, c’est le Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ) qui sera la voie unique pour décrocher le fameux Certificat de sélection du Québec dont les immigrants ont besoin pour obtenir la résidence permanente. Mais pour présenter sa candidature dans le cadre du PSTQ il faut attendre d’y être invité. Une étape s’est ajoutée. Les délais peuvent être longs et l’invitation peut ne jamais venir. C’est un peu comme jouer à la loterie.

Avant, avec le PEQ, les immigrants à statut temporaire déposaient leur dossier et avaient la quasi-certitude d’être sélectionnés à condition naturellement de remplir les trois principaux critères : diplomation, expérience de travail concluante et connaissance du français satisfaisante.[2]

Le ministère de l’Immigration a lancé récemment près de 2000 invitations qui s’adressent aux immigrants diplômés du Québec et aux personnes qui occupent un emploi dans un secteur jugé prioritaire. Le ministère a réservé le tiers des places aux candidats en région, réduisant les chances de ceux qui sont installés dans la grande région de Montréal d’être sélectionnés. [3]

D’autres invitations seront faites dans les prochains mois pour un total de 29 000 immigrants économiques acceptés par année et ce pour les quatre prochaines années.

Des drames derrière les statistiques

Oscar Berg, un Brésilien arrivé au Québec à l’automne 2019, est étudiant au doctorat en science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il a l’impression que le tapis vient de lui être tiré sous les pieds. Le PEQ a été, précise-t-il, le critère qui l’a emporté dans sa décision de porter son choix sur le Québec parce qu’on lui offrait la possibilité de rester après sa diplomation et que c’est en français plutôt qu’en anglais qu’il a le goût de vivre.

Jessica Guiraud a atterri au Québec en provenance de Paris en août 2022 avec un permis d’études pour faire un doctorat en muséologie à l’Université de Montréal. Un an plus tard, la jeune femme a commencé à travailler pour le Conseil régional de la culture de Laval, d’abord à temps partiel puis à temps plein. Elle aurait pu faire sa demande de résidence permanente en septembre dernier mais le PEQ était déjà suspendu. C’est l’impasse puisque son permis de travail arrive à échéance dans quelques mois. Son conjoint également français est lui aussi dans l’incertitude.

« Ce qui est très frustrant c’est que nous on est censés cocher toutes les cases de ce que le gouvernement souhaite. Le ministre Roberge expliquait qu’il veut des personnes qui parlent français, qui sont intégrées, qui travaillent et qui sont déjà sur place. Nous on coche toutes ces cases-là et pourtant on se retrouve dans une situation impossible. »

L’annonce de la suppression du programme a semé angoisse et consternation parmi les milliers d’immigrants à statut temporaire qui ont cru pouvoir s’enraciner au Québec et se bâtir un avenir.[4] Plusieurs devront plier bagage, rentrer dans leur pays ou tenter leur chance dans d’autres provinces canadiennes qui accueillent de plus en plus d’immigrants francophones.

En 2018, le gouvernement de François Legault a été porté au pouvoir en faisant la promesse d’en prendre moins mais d’en prendre soin. Force est de constater sept ans plus tard qu’il n’avait pas pris la mesure du défi qui l’attendait. Des milliers de personnes en paient aujourd’hui le prix.

 

[1] Immigration: Les vies brisées par un système brisé, par Anne Michèle Meggs, L’Aut’Journal, 27 novembre 2025.

[2] Le ministre Roberge s’est engagé à traiter les dossiers reçus avant la suspension du PEQ en octobre 2024 pour les diplômés et en juin 2025 pour les travailleurs.

[3] Programme de sélection des travailleurs qualifiés – Importante vague d’invitations dans le Programme de sélection des travailleurs qualifiés, Québec, 5 décembre 2025, CNW.

[4] Le maire de Québec, Bruno Marchand, a fait une sortie en règle contre l’abolition du PEQ, une décision aux conséquences qu’il a qualifiées d’inhumaines. Le gouvernement Legault a selon lui l’obligation morale de trouver des solutions pour permettre aux immigrants déjà ici de rester.

 

Un commentaire

  1. Louise Harel 14 décembre 2025 à 2:00 pm-Répondre

    Merci pour ce portrait d’une situation inhumaine et inacceptable.. Le gouvernement caquiste contrevient grandement aux valeurs québécoises qu’il prétend afficher, à savoir le respect de la parole donnée.!
    La perte de confiance , en la parole donnée va affecter durablement la réputation du Québec, C’est une honte!

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