À propos de l'auteur : Michel Bélair

Catégories : Polar & Société

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Les analystes soulignent régulièrement à quel point les coulisses du pouvoir laissent parfois échapper des odeurs de latrines. Si vous n’en êtes toujours pas convaincu, le plus récent «thriller politique» de Jérôme Leroy vous donnera des sueurs froides et, oui, probablement quelques nausées.

Michel Bélair

Le pouvoir… Certains sont prêts à tout pour s’en emparer et d’autres à faire pire encore pour le garder, l’actualité nous le démontre à chaque jour. Il ne sera pourtant pas question ici des stratégies alambiquées et malhonnêtes de Donald Trump ou du cynisme assassin de Vladimir Poutine puisque Les derniers jours des fauvesse déroule en France. Aujourd’hui, ou presque. Plus précisément à la veille de la campagne menant à l’élection présidentielle, au milieu d’une recrudescence des protestations des Gilets jaunes et d’une vague de chaleur meurtrière.

La gauche adroite

Mais il faut dire tout de suite que les cartes sont un peu mêlées puisque le récit de Jérôme Leroy est une uchronie. Par définition, cela implique des références à «l’histoire telle qu’elle aurait pu être» et non pas seulement aux faits vérifiables de la réalité historique…que l’on retrouve aussi un peu partout au fil du roman. En clair, cette construction ressemble à ce que certains de nos voisins du Sud appèlent des faits «alternatifs».

Le roman met donc en scène une présidente, Nathalie Séchard, qui a succédé en 2017 à un président socialiste — ni Emmanuel Macron ni François Hollande ne sont même nommés ici. Politicienne de carrière — elle a été ministre sous le gouvernement Jospin puis lorsque «le socialiste» a repris le pouvoir —, cette huitième présidente de la VeRépublique prône, à presque soixante ans, ce que l’on pourrait appeler le réalisme politique.

«Européiste sociale-libérale» pourrait-on dire, Nathalie Sécharda pris le pouvoir lors d’un deuxième tour particulièrement serré alors que personne ne l’attendait vraiment devant un parti d’extrême droite, le Bloc Populaire — qui fait évidemment penser au parti de Marine LePen. Le programme de son groupe, Société Nouvelle, est une sorte de coquille vide farcie de bonnes intentions qui ressemble beaucoup à ce qu’est La République En Marche dans la vraie vie; Libéparle d’elle en évoquant «la gauche adroite»…

Petit détail non anodin, Nathalie Séchard vit une grande histoire d’amour. À 47 ans elle a été littéralement frappée par un coup de foudre au point d’épouser un homme beaucoup plus jeune qu’elle (26 ans d’écart!) et le couple est toujours éperdument amoureux. Tout le reste est à l’identique ou presque: les grèves, le mécontentement généralisé, les manifs, les changements climatiques exacerbés, le désespoir pas du tout élégant, la pandémie et la vie rétrécie qui va avec. Etc.

Nous sommes donc à la fin du quinquennat Séchard et la présidente vient de faire savoir à la nation qu’elle ne se représentera pas. Coup de tonnerre dans les chaumières. Et, bien sûr, le marais s’agite…

En fait, le lecteur sait déjà depuis le début, ou presque, que le marais est en perpétuelle agitation grâce aux bons soins du Ministre de l’intérieur, Patrick Beauséant, vieux gaulliste attardé et ancien des forces spéciales dont l’idole a toujours été son ancien compagnon d’armes: l’indéfinissable Charles Pasqua.

L’intérêt supérieur…

Sa définition personnelle de «l’intérêt supérieur de la nation» amène Beauséant à poser des gestes inqualifiables visant à maintenir la tension… pour mieux tout contrôler. On aura compris que c’est une ordure qui se croit tout permis, une sorte d’électron libre pour lequel tous les moyens sont bons pour affirmer sa propre vision de la France.

Beauséant tire habilement les ficelles dans l’ombre; il est en contact direct avec un véritable réseau de «fidèles opérateurs discrets» et de barbouzes peu recommandables qui ne reculent devant absolument rien ni personne pour semer la pagaille un peu partout. Le but visé est, bien sûr, de créer suffisamment d’agitation pour raffermir son pouvoir.

Autour de lui au gouvernement, personne ne se doute de la portée de ses actes même si Séchard a compris depuis longtemps que le personnage est, pour le moins, dangereux. Même toxique.

Puis arrive un évènement indéfendable entraînant la mort de dizaines de victimes innocentes; cette fausse «action terroriste» amène certaines personnes à voir clair dans le jeu du Ministre de l’intérieur.

D’autant plus que la douteuse somme des «hasards» autour de l’attentat s’accompagne de quelques impardonnables bévues. Ce n’est alors qu’une question de temps avant que les policiers remontent la filière et le roman prend ensuite l’allure d’une impitoyable traque. On vous laisse découvrir vous-même la suite et vous faire votre propre idée sur la portée ne serait-ce que symbolique de l’uchronie…

Cette invraisemblable histoire est portée par des personnages solides, riches et complexes: la présidente elle-même, Jason, son poète de mari, le Ministre de l’environnement et sa fille, et même le machiavélique Beauséant ne sont pas que des porteurs de rôle. Bien au contraire, on sent tout au long du livre que ce sont des êtres bien vivants incarnant de véritables enjeux et des tendances réelles qui déchirent la société française tout en faisant d’elle ce qu’elle est.

Eh oui, bien sûr, tout cela est authentiquement et indécrottablement franco-français.

C’est l’écriture exceptionnelle de Jérôme Leroy qui rend cette saga à la frontière du thriller socio-politique, du polar et de l’analyse sociologique absolument irrésistible.

Tout coule de source ici; vous commencez à lire et ça y est, vous êtes pris dans l’engrenage vous aussi. Narrateur omniprésent, Leroy garde le contrôle de l’intrigue et des personnages de façon exemplaire.

D’un chapitre à l’autre, souvent d’un paragraphe à l’autre il réussit à vous plonger dans des mondes construits sur des analyses brutales ou sur des détails infimes qui prennent un sens infini. Leroy est le type même de l’écrivain qui vous mène par le bout du mot tellement les nuances de sa pensée se fondent dans l’élégance de ses phrases. Une expérience unique.
Uchronie ou non…

Les derniers jours des fauves
Jérôme Leroy
La Manufacture de livres
Paris 2022, 434 pages

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