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Yôshû Chikanobu, Cérémonie du thé au palais Chiyoda et composition florale (détail).
Dans un certain temple bouddhiste de Kyoto, la cérémonie du thé revêt un sens tout particulier les jours de plein soleil lorsque l’astre pointe à l’horizon dans un angle bien précis pour que les moines puissent le voir briller au fond de leur bol au moment de le vider de son contenu, le vert jade de la pâte de verre se confondant un instant avec celui du liquide qui bientôt va être englouti. Le temps alors suspendu confirme bien que « l’harmonie est le bien le plus précieux ».
Pierre Deschamps
Source d’harmonie et de sérénité, à la fois intense communion spirituelle et expérience esthétique, le rituel du thé au Japon induit des cérémoniels qui ont inspiré les grands maîtres japonais de l’estampe ukiyo-e (ou images du monde flottant). Ce que l’ouvrage intitulé tout simplement Le Thé [1] donne à voir grâce à la centaine d’images rassemblées par l’historienne Caroline Larroche, qui signe ici un texte explicatif d’une grande finesse.
Les origines
On regarde rarement, sinon jamais, le sachet ou les feuilles de thé tout juste ébouillantés au fond d’une tasse en s’intéressant à l’origine de ce breuvage qui aurait surgi lors d’une méditation du moine indien Bodhidharma, disciple de Bouddha, laquelle durait déjà depuis sept ans. Soudain, le moine s’endormit.
Pour qu’une telle situation ne trouble plus jamais sa méditation, le moine « se serait coupé les paupières ; en tombant à terre, celles-ci auraient donné naissance à deux feuilles de thé ». Ainsi serait apparu le thé vers 520 en Chine, breuvage dès ce moment étroitement associé au bouddhisme.
Quelque deux siècles et demi plus tard, le tout premier livre consacré au thé, écrit par un sage chinois du nom de Lu Yu, fut publié sous le titre Cha Jing (Classique du thé) dans lequel l’auteur détaille les vingt-quatre ustensiles nécessaires à sa préparation. Le code du thé qu’il y décrit lui vaut de gagner la faveur de l’empereur et le thé devient alors « la boisson préférée des élites d’abord puis du peuple tout entier », au point d’être à la fin du IXe siècle, « un élément vital de l’économie et de la vie quotidienne chinoise ».
Importé au Japon
Introduit peu après au Japon par des immigrants chinois installés dans l’île de Kyūshū et paré de toutes sortes de vertus, le thé sera très tôt servi lors des rituels bouddhistes du printemps et de l’automne, deux cérémonials destinés « à se protéger des famines et des épidémies […] ainsi que des typhons, séismes et autres tsunamis ».
Au XIIe siècle, le thé sera désigné écume du jade limpide à la suite de l’introduction du thé vert fouetté, battu « avec un fouet de bambou jusqu’à obtenir une émulsion légère et mousseuse », l’ancêtre en somme du thé matcha que l’on connaît aujourd’hui.
Un siècle plus tard, un moine du nom d’Eisai rédige des Notes sur l’influence de l’infusion du thé qui vont largement contribuer à son appropriation par des seigneurs et des guerriers qui vont tenir des « réunions de fervents du thé », rythmées par des tests à l’aveugle au cours desquels les participants doivent deviner la provenance des thés servis, les épreuves se jouant généralement « avec une dizaine de thés, certaines [pouvant] compter jusqu’à cent variétés » à reconnaître.
Sur la voie du thé
Dans les années 1470 apparaît la première salle de lieu de vie spécialement dédiée au thé. Dans cette pièce de faible dimension (environ 7,5 mètres carrés) appelée shoin-cha, les réunions de thé rassemblant cinq personnes pas plus, donneront lieu dès l’origine à un rituel simplifié « qui prend le nom de chanoyu – littéralement, “eau chaude pour le thé – , plus connue sous l’appellation “cérémonie du thé” ».
Un siècle plus tard, la cérémonie du thé prend sa forme quasi définitive. Elle devient « un art véritable, indissociable de l’identité culturelle et esthétique japonaise ; un art qui va engendrer à lui seul tous les autres arts emblématiques du Japon, calligraphie, arrangement foral, architecture et jardin zen, céramique ». Lui est alors associée « une dimension philosophique, appelée “voie du thé” (chado), selon laquelle le raffinement suprême découle de la sobriété suprême ».
Instant unique d’harmonie (wa), la voie du thé se fonde sur le respect (kei), la pureté (sei) et la sérénité (jaku), pour que soit pleinement savouré l’instant présent qui lie les choses, les gestes et les êtres autour d’un simple bol de thé.
Finesse et abondance
Dès le 16e siècle, le thé donne naissance à plusieurs traités agricoles qui font état des modes de plantation et de production des différentes variétés de thé en mesure d’obtenir les plus fins et les récoltes les plus abondantes.
De belles pages de Le Thé consacrées à la récolte et à la production du thé reproduisent des détails de l’Album illustré sur la production du thé vert à Uji, près de Kyoto, qui vont de la mise en place d’une canopée de roseaux pour ralentir le processus de photosynthèse et réduire l’amertume du thé, aux superviseurs agricoles qui vérifient les registres de récolte, aux femmes qui ramassent le thé et en étalent les feuilles sur de grandes plaques où ces feuilles seront séchées, jusqu’à une scène qui montre un marchand de thé et deux clients dégustant du thé matcha avant de conclure une transaction.
Ouvertes à tous
Aux XVIII et XIXe siècles, les maisons de thé se multiplient dans les grandes villes et le long des routes les reliant. Notamment dans le Yoshiwara, le quartier des plaisirs d’Edo (aujourd’hui Tokyo) où s’effacent « les strictes distinctions sociales observées à l’extérieur ». S’y côtoient seigneurs provinciaux (daimyo), samouraïs, hommes d’affaires, commerçants, acteurs, musiciens, écrivains, poètes venus y boire du thé et du saké en compagnie d’oiran, ces courtisanes de haut rang qui maîtrisent la danse, le chant, divers instruments de musique, la calligraphie, lisent des poèmes et maîtrisent parfaitement l’art de la conversation.
Image et poème
Parallèlement à la production d’ukiyo-e, qualifiées d’images « populaires » en raison de leur important tirage , un autre type d’estampe va apparaître, celui des surimono, des images à tirage limité (au maximum cent cinquante exemplaires). « Agrémentées de courts poèmes qui en soulignent le sens avec esprit », elles sont offertes à l’occasion de la nouvelle année ou « échangées au sein de cercles privés de poètes ».
Dans les années 1830, les peintres de ukiyo-e vont peu à peu « se détourner des “plaisirs” des maisons de thé et des courtisanes au profit d’estampes de paysages ». Des paysages qui vont connaître alors une popularité immense – jusqu’en Occident – avec la série des Trente-Six Vues du mont Fuji, de Katsushika Hokusai et les Cinquante-Trois Stations du Tōkaidō, de Utagawa Hiroshige [2].
L’ouverture du Japon au reste du monde (1859) et à sa suite la concurrence de la photographie et de l’imprimerie, arrivées dans l’archipel peu après, vont sonner le glas des ukiyo-e.
Une édition de qualité
Les estampes rassemblées dans Le Thé sont sublimées par la qualité des reproductions dont la netteté, associée au rendu des couleurs, contribue à magnifier le moindre détail. Un résultat impressionnant qui tient tout entier à la décision de l’éditeur de relier à l’étape de l’impression de grandes feuilles pliées en deux, de sorte que les deux pages ainsi obtenues ne sont imprimées que sur leur recto, le verso resté blanc évitant de brouiller la reproduction de la face imagée. Ce que l’on appelle dans les mots des imprimeurs une impression unilatérale ou simple face.
Deux rubans d’un rouge vif noués l’un à l’autre maintiennent l’ouvrage fermé. Une fois dénoués, s’ouvre la couverture, sa première complètement à plat, dévoilant tout le dos. Ce qui lui donne un air de jaquette rigide dont seul le recto de la quatrième de couverture est encollé.
Ouvrir la première de couverture dévoile un détail du Pot à thé et trousseau de clés, une estampe de Katsushika Hokusai, reproduite à l’identique page 40. Aux côtés de Utagawa Hiroshige et de Kitagawa Utamaro, il forme un trio de peintres japonais (un peu) connus en Occident. Au total, les estampes de quelque trente-cinq artistes sont reproduites pleine page, dont un détail du Pot à thé et cerise en page 21, seule œuvre anonyme de l’ouvrage.
Spiritualité théiste
Proposé par la maison Citadelles et Mazenod, Le livre du thé, de Kakuzô Okakura [3], est un fac-similé de l’édition de 1930 publiée par les Bibliophiles du Faubourg. Ce texte paru à l’origine en anglais en 1906 « décrit tout ce qui, au Japon, fait partie de la dévotion au thé, l’entoure et lui fait honneur : l’amour de la poésie et de la nature, poussant ses racines dans un peuple entier ; le sens de la mesure, de l’éphémère, le goût de la contemplation ; […] la manière […] dont l’individu, là-bas, se laisse broyer par son idéal ».
Ici, le thé se pare de valeurs qui transcendent l’ordinaire, son auteur introduisant le théisme (culte du thé – maladroite traduction de teaism, en anglais), « un culte basé sur l’adoration du beau parmi les vulgarités de l’existence quotidienne . […] Il est essentiellement le culte de l’Imparfait, puisqu’il est un effort pour accomplir quelque chose de possible dans cette chose impossible que nous savons être la vie ».
En associant taoïsme, zénisme (mouvement de pensée bouddhique implanté au Japon dès le XIIe siècle) et théisme, l’auteur en vient à qualifier les maîtres du thé d’ordonnateurs de la vie : « Ce n’est pas seulement dans les usages de la société policée que se sent la présence des maîtres de thé, mais encore dans tous les détails de la vie domestique. »
Au demeurant, Le livre du thé introduit à « l’idéal nippon de la beauté » et au goût de la vie intérieure. À sa manière, il s’avère être un très bel exemple de la pensée japonaise traditionnelle qui place au rang de valeur supérieure d’harmonie la codification de tout ce qui touche la vie en société, dont la standardisation de l’espace habité est un autre exemple d’immuabilité des règles du vivre ensemble [4].
L’ennui des détails
Premier du genre en langue anglaise, réédité sans discontinuité depuis 1933, le Cha-no-Yu. The Japanese Tea Ceremony, d’Arthur Lindsay Sadler [5], autrefois professeur d’études orientales à l’Université de Sydney, présente au lecteur les moindres détails de la cérémonie du thé.
Tout y passe. Les trente-sept étapes de la cérémonie du thé ; les principales boîtes à thé chinoises, coréennes, japonaises ; l’emplacement de la source de chaleur et des ustensiles dans la salle de thé ; l’art d’attiser le feu sous la théière ; la façon de tenir la louche servant à verser le thé ; les différentes lanternes à placer à l’entrée d’une salle de thé ; la liste de plus de cent vingt maîtres de thé, des origines à 1933 ; les trente-quatre différentes écoles de thé ; la cinquantaine de noms donnés aux salles de thé ; l’arbre généalogique des différents maîtres de thé de 1450 à 1933 …
De la lecture de cet ouvrage – une lecture toute descriptive, un peu déprimante, sans âme, sans charme, sans le raffinement que procure celle de Le Thé, où quatre courts chapitres sont entrecoupés d’estampes, pur plaisir pour les yeux autant que pour l’esprit – , on ressort certes expert es cérémonie du thé, mais perdu dans une mer de détails (précis, trop précis). Un ouvrage manquant de saisir toute l’importance esthétique, sociologique, culturelle, historique de la cérémonie du thé au Japon, pratique séculaire s’il en est. Aussi séduisant à lire qu’un ouvrage de trigonométrie.
Le service du thé, emblématique de l’identité nippone désignant « le fait de vivre l’instant présent, fondé sur la notion bouddhiste de l’impermanence des choses » n’en demeure pas moins encore vivace tant « servir et partager le thé demeure aujourd’hui la forme la plus sensible de l’hospitalité nippone », conclut Caroline Larroche.
[1] Caroline Larroche, Le Thé. Par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Hazan, Paris, 2025, 192 pages.
[2] Katsushika Hokusai, Trente-Six Vues du mont Fuji, Reliefs éditions, Paris, 2024, 64 pages ; Utagawa Hiroshige, Sur la route du Tokaido, RMN éditions, Paris, 2019, 92 pages.
[3] Kakuzô Okakura, Le livre du thé, Citadelles et Mazenod, Paris, 2023, 120 pages. Ouvrage écrit en anglais d’abord, comme tous les autres de cet auteur qui passa une bonne partie de sa vie en Angleterre et aux États-Unis.
[4] Sur l’espace habité : Jacques Pezeu-Massabuau, « La maison japonaise : standardisation de l’espace habité et harmonie sociale », Annales, 1977, 32-4, pp. 670-701.
[5] A. L. Sadler, Cha-no-Yu. The Japanese Tea Ceremony, Charles E. Tuttle Company, Rutland (Vermont), 1978, 265 pages.



