À propos de l'auteur : Dominique Lapointe

Catégories : Sciences

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Dominique Lapointe

Quand on a commencé à réfléchir à la chose, le mur de Berlin tombait, Robert Bourassa dirigeait le Québec et les Eagles chantaient Hotel California. En 1989, le télescope spatial Hubble n’était pas encore lancé que déjà on commençait à planifier sa succession vers 2005. Eh bien ce remplaçant a finalement pris son envol Noël dernier.

Le télescope spatial James-Webb (JWST), du nom d’un ancien patron de la NASA, Webb pour les intimes, est le plus performant instrument astronomique conçu par l’homme depuis la lunette de Galilée. Il permettra de documenter le cosmos à des distances qui sont à la limite de l’organisation de la matière car, en astronomie, voir loin, c’est assurément voir le passé, et ici, on sera presque au lendemain du Big Bang il y a plus de 13 milliards d’années.

Jusqu’à maintenant, que de bonnes nouvelles. Le télescope s’est magnifiquement déployé. Un insecte avec des ailes de 22 mètres, son bouclier thermique, sorti d’un cocon de cinq mètres de diamètre porté par la fusée Ariane. Webb est désormais à destination, à un million et demi de kilomètres d’ici, sur un site nommé point de Lagrange 2. Il ne tourne donc pas autour de la Terre comme le faisait Hubble, mais il l’accompagne sur une orbite extérieure tout autour du Soleil. Là-bas toutefois, trop loin pour des réparations ou du ravitaillement comme on a pu le faire sur Hubble.  Le suspense est donc immense jusqu’à la mise en service complet à l’été.

Des mondes extraterrestres

« C’est un tout nouveau chapitre de l’astronomie car, sur le plan technologique, c’est gigantesque. Ça va marquer ce qu’on va faire dans le futur. Ce télescope est d’une puissance inimaginable. Autant Hubble a révolutionné l’astronomie, autant Webb va à son tour fracasser les frontières de la science. »

René Doyon est astrophysicien à l’Université de Montréal. En 2007, il était du trio qui a réussi les premières images de planètes extrasolaires. Trois planètes autour d’une unique étoile.  Doyon et son équipe ont conçu un des quatre instruments scientifiques à bord du télescope spatial James-Webb. C’est la contribution canadienne à l’aventure.

Il s’agit d’un spectrographe, un imageur qui permet de filtrer la lumière pour y détecter les éléments chimiques. Le but ? Découvrir d’autres mondes propices à la vie.

« Le mot clef c’est atmosphère. On connaît plus de 4500 exoplanètes, mais seule une poignée sont dans une zone habitable, ni trop proche ni trop loin de leur étoile, là où on pourrait trouver de l’eau liquide et une certaine activité biologique. Cette activité influence l’atmosphère comme sur Terre, et c’est ce genre de signature spectrale qui nous intéresse au plus haut point. »

Si l’eau a si bien fait sur Terre, on pense donc que c’est en se mouillant qu’il faut commencer raconte René Doyon : « Depuis 25 ans,  on va de surprise en surprise. Les planètes telluriques les plus communes dans notre Galaxie n’existent même pas dans le système solaire. Ce sont des super-terres. On suspecte certaines d’être des mondes océaniques, c’est-à-dire complètement immergées dans un immense océan. On a là des candidates pour Webb. »

Nos origines

James-Webb est un observatoire généraliste, un glouton de cosmos. Constamment à l’ombre de la Terre, maintenu à des températures qui ne dépassent pas -250 degrés, avec une vision infrarouge, on obtient les conditions idéales pour explorer plus à fond notre Univers lorsqu’il était au berceau.

L’astronome Laurent Drissen de l’Université Laval a mené des recherches sur Hubble. Il compte bien soumettre des projets pour le JWST : « Hubble nous a permis d’observer des objets distants de 11 à 12 milliards d’années-lumière, des objets exceptionnels, isolés et très ténus. Cette fois, avec Webb, c’est tout leur environnement qui va se révéler, leur interaction avec le voisinage. »

À sa maison de campagne, Drissen est aussi astronome amateur à ses heures: « Si on compare avec l’amateur qui prendrait une photo d’une nébuleuse en étant au centre-ville de Montréal, Webb c’est comme faire le même cliché en forêt à 200 km au nord du Saguenay. »

Webb voit grand. Un miroir de six mètres et demi, trois fois celui de Hubble. On pense que sa profondeur de champ pourrait permettre de « voir » les premières étoiles et galaxies qui ont émergé de la soupe primordiale de l’après Big Bang, quelques centaines de millions d’années plus tard.

Science ou attraction planétaire?

De reports en mises à niveau, le coût du télescope spatial James-Webb a triplé pour atteindre 10 milliards de dollars. Ce n’est pas 10 % de ce qu’aura coûté la Station spatiale internationale (ISS) en fin de vie, une aventure dont les retombées scientifiques sont négligeables.

Pour renvoyer des humains sur la Lune et finalement sur Mars, on s’apprête à dépenser des multiples de cette somme dans différents projets. Un défi tellement gigantesque – un aller-retour vers Mars durerait aux environs de deux ans –  que certains se demandent s’il est réalisable dans cette moitié du siècle.

Quand on pose la question de la nécessité, René Doyon n’hésite pas: « Il y a un élément très romantique à l’idée d’aller mettre les pieds sur Mars. J’y résonne beaucoup mais est-ce purement raisonnable ? J’en doute. Des points de vue économique et scientifique, ce n’est pas très clair qu’on ait besoin d’êtres humains pour répondre à toutes ces questions scientifiques. Les robots sont beaucoup plus économiques et avec les avancées de l’intelligence artificielle on est maintenant capable de faire beaucoup de choses sans mettre en péril des vies humaines. »

Pourtant, la concurrence internationale n’a jamais été aussi forte pour planter à nouveau des drapeaux sur d’autres astres que le nôtre. Laurent Drissen : « Chaque dollar est mieux investi dans des missions comme Hubble, Webb ou des robots sur Mars, mais en même temps, j’ai été fasciné par les hommes sur la Lune. Ce serait quand même impressionnant de revoir des humains sur la Lune ou Mars un jour. Quoiqu’il en soit, des télescopes comme Hubble, j’en aurais construit dix ou vingt pour les envoyer dans l’espace. Pour la science, ça aurait été génial ! »

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