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Rudy Le Cours
Si tout le monde s’entend pour dire que l’économie n’a jamais été au centre des politiques de Justin Trudeau, il faut lui reconnaître quelques initiatives heureuses et … un angle mort qui va donner du fil à retordre à la personne qui lui succédera.
La création de la Banque de l’infrastructure, dotée d’un capital initial de 35 milliards, aura permis de moderniser entre autres choses les réseaux de transport en commun.
L’achat du pipeline Trans Mountain et l’augmentation de sa capacité jusqu’au Pacifique désenclave le pétrole albertain afin de pouvoir le vendre à meilleur prix. Malgré des délais juridiques et des dépassements de coûts astronomiques, l’oléoduc assurera plus de stabilité à l’industrie pétrolière, la principale source d’exportations canadiennes pour encore de nombreuses années, quoi qu’en pensent quelques écologistes utopistes qui prônent l’abandon total et immédiat des énergies fossiles.
Avoir convaincu le géant pharmaceutique Moderna de construire une usine de vaccins à ARN messager à Laval dote le Canada d’une présence industrielle dans un secteur de pointe, tout en l’assurant de capacités à se procurer des vaccins contre une éventuelle pandémie.
On doit aussi souligner les efforts déployés pour que le Canada participe à la filière batteries, malgré ses ratés actuels.
L’aide fédérale a été calquée sur le modèle américain. Advenant des changements de l’autre côté de la frontière, elle s’ajustera automatiquement, ce qui n’est pas le cas des programmes de subventions québécois et ontariens. Le cas de Northvolt, pour qui Ottawa n’a pas encore verser d’argent, le montre bien.
Ces réalisations masquent toutefois le mal récurrent de l’économie canadienne : ses faibles gains de productivité et le peu d’argent consacré à la recherche et développement (R&D).
La productivité correspond à la quantité de biens ou de services produite par heure travaillée. Cette quantité et sa valeur varient selon le type d’activité. Voilà pourquoi, l’essentiel consiste à mesurer les gains ou les reculs de la productivité dans une période de temps donnée.
Un secteur en déclin
Depuis le début du millénaire, le secteur manufacturier canadien est en déclin. Durant les années 1990, il s’est maintenu grâce à la dépréciation continue du dollar canadien, face au billet vert. Le 21 janvier 2002, il ne valait plus que 61,79 cents américains, avant d’amorcer une rapide remontée qui a culminé avec la parité en 2007.
Le gouverneur de la Banque du Canada de l’époque, David Dodge, prônait déjà l’adoption de nouvelles technologies et l’abandon du soutien à des industries condamnées à disparaître (1).
Au lieu de profiter de la valeur accrue de notre monnaie pour moderniser leurs installations, les industriels canadiens ont plutôt privilégié la délocalisation de leur production en Chine, perdant ainsi leur capacité d’innovations qui fleurit beaucoup en usines.
Leurs concurrents américains et européens ont, certes, fait de même, mais dans de moindres proportions.
Résultat : le Canada abrite aujourd’hui la plus petite production manufacturière du G7 (2).
Certaines industries sont condamnées à la contraction, voire à une quasi-disparition en vertu des changements technologiques : on se souvient de la pellicule photographique et de la mort de Kodak. On peut en dire autant aujourd’hui des imprimeries, autrefois un fleuron québécois.
Peut-on pour autant expliquer le rapetissement des industries du matériel de transport (autos, aéronefs, camions, locomotives, navires) de la transformation des métaux, de la pétrochimie, des produits du bois ?
« Depuis 2005, la production manufacturière par habitant de notre principal partenaire commercial a augmenté de 10 % tandis que celle du Canada s’est contractée de 30 % par rapport à sa population », écrivent Stéfane Marion et Ethan Currie (3).
Or, le secteur manufacturier est celui où il se fait en général le plus de R&D et, par conséquent, où naissent le plus d’innovations.
S’il est vrai que les grandes sociétés transnationales gardent leurs activités de recherche près de leurs sièges sociaux et souvent loin de leurs usines, il est aussi vrai que beaucoup de sièges sociaux sont basés à l’intérieur de nos frontières.
Un mal chronique
Il y a des décennies maintenant que la faible productivité canadienne est pointée du doigt. « La productivité au Canada n’affiche aucune croissance ces dernières années, a souligné l’an dernier Carolyn Rogers, première sous-gouverneure de la Banque du Canada. En quatre décennies, nous avons même considérablement reculé par rapport à certains autres pays. En fait, si l’on nous compare aux États-Unis, seule la productivité de l’Italie a régressé plus que la nôtre au sein du G7 (4).»
Le mal semble même s’être aggravé depuis la pandémie.
Les entreprises canadiennes ne modernisent que trop lentement leurs centres de production. Encore récemment, Statistique Canada nous a appris que les importations de machines et d’équipement industriels étaient en baisse de 3,9 % depuis un an (5).
En fait, le Canada fait figure de cancre de la R&D au sein de l’OCDE. De 2016 à 2022 (dernière année disponible), ses dépenses en R&D ont représenté moins de 2 % de son produit intérieur brut (1,7 % seulement en 2022). Le total de l’OCDE correspond à 2,7 %, celui de notre grand voisin à 3,6 % (6).
Cette faiblesse entraîne la stagnation, voire des reculs de la productivité, reculs que les entreprises tentent de combler avec des immigrants temporaires et en exploitant la faiblesse de notre monnaie.
En 2021, 2022, 2023 et durant les trois premiers trimestres de 2024, la productivité du travail a reculé au Canada. Chez nos voisins, à l’exception de 2022, elle est en croissance continue (7).
Pour assurer l’expansion de l’économie, en pareil contexte, le nombre d’heures travaillées augmente plus vite que la taille de l’économie. Autrement dit, la production par habitant diminue. Nous nous appauvrissons collectivement (8). Bref, quand Lucien Bouchard affirmait que nous ne travaillions pas assez, il visait à côté de la cible. C’est plutôt l’organisation du travail ou la productivité multifactorielle, une responsabilité patronale, qu’il faut bonifier. Et cela exige avant tout d’investir.
Le Québec n’est pas distinct
Devant ce constat qui n’est pas nouveau, le gouvernement du Québec a organisé une vaste consultation en 2023 dans le but de corriger le tir (9). Parmi les nombreuses recommandations, il faut citer celle avancée par le Centre sur la productivité et la prospérité de HEC Montréal : la refonte de la politique industrielle du gouvernement. « Il doit également faciliter la convergence des ressources qui sont actuellement accaparées par des entreprises – voire des secteurs entiers – peu porteurs sur le plan de la croissance. L’ensemble du système fiscal doit donc être modernisé afin de supporter le développement de l’ensemble des industries plutôt que de chercher à accélérer le développement de celles identifiées subjectivement comme porteuses par l’appareil gouvernemental. » (10)
Cette proposition concrète fait l’objet d’un examen au ministère des Finances. Le ministre Éric Girard doit présenter ses conclusions dans son prochain budget.
Le problème ne se résume hélas pas à la seule politique industrielle de Québec ou d’Ottawa.
« On peut faire des constats, mais on ne peut pas pointer du doigt un facteur en particulier, nuance Sophie Osotimehin, professeure d’économie à l’UQAM dans une entrevue accordée à En Retrait. Pourquoi se fait-il moins de R&D ici, malgré les subventions ? »
Elle suggère que l’intelligence artificielle va changer la donne. Reste à savoir si le Canada (et le Québec) saura tirer son épingle du jeu,
Chose certaine, le secteur manufacturier canadien dispose d’un atout incomparable : la fiabilité de son réseau électrique dont les prix sont les plus faibles du G7 et des prix du gaz naturel parmi les plus bas au monde.
«Le Canada doit tirer parti de son avantage concurrentiel en matière d’énergie abordable, d’autant plus que de nombreuses autres économies sont aux prises avec l’insécurité énergétique, concluent Stéfane Marion et Ethan Currie, Cela devient d’autant plus important que la compétitivité mondiale continue de s’éroder. »(11)
Cela, au moment où le pays fait face à des menaces tarifaires de la part de son principal client, osons-nous ajouter.
Jusqu’à maintenant, hélas ! On se contente avant tout d’exporter l’énergie au grand bénéfice de nos concurrents.
1- https://www.banqueducanada.ca/2002/10/recherche-productivite-accrue/
3- idem
4- https://www.banqueducanada.ca/2024/03/probleme-productivite/
5- https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/250107/t002a-fra.htm
6- https://www150.statcan.gc.ca/t1/tbl1/fr/tv.action?pid=2710035901&request_locale=fr
7- https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/241204/t001c-fra-htm


