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La coureuse sud-africaine Caster Semenya mène depuis plus de dix ans une lutte pour accéder aux compétitions sans être obligée de subir des tests de féminité ou, pire, d’être contrainte à des traitements hormonaux.
Robert Frosi
En observant les avancées des luttes des femmes, on aurait pu croire que le plafond de verre était enfin sur le point de tomber. Avec sa décision de rétablir les tests de féminité, le Comité International Olympique amorce pourtant un retour au Moyen Âge. Et dire que ce mouvement est maintenant présidé par une femme.
Le monde du sport a connu des batailles acharnées pour que les femmes y trouvent leur juste place. Et on partait de loin. Voilà ce que déclarait au début du XXᵉ siècle le baron Pierre de Coubertin, qui a ressuscité les Jeux olympiques :
« Les Jeux olympiques doivent être réservés aux hommes. Une olympiade femelle ne pourrait être qu’inintéressante, inesthétique et incorrecte. Ils constituent l’exaltation solennelle et périodique de l’athlétisme mâle, avec l’applaudissement des femmes comme récompense. »
Profitant du changement de garde à la tête du CIO en 1925, la Française Alice Milliat, véritable passionaria, parvient à faire plier le nouveau président, le Belge Henri de Baillet-Latour. Ce dernier se montre un peu plus ouvert à la participation des femmes aux Jeux olympiques au grand dam de l’ancien président qui se sent trahi. Mais ne nous réjouissons pas trop vite.
Cette présence va ressembler à un pas en avant, deux pas en arrière. Un début quelque peu frileux en 1924 à Paris avec 135 femmes sur 3089 athlètes. Puis à Anvers en 1928, le drame. Le premier 800m de l’histoire va être largement dominé par l’Allemande Lina Radke. Tellement que ses poursuivantes s’effondrent à tour de rôle en franchissant la ligne d’arrivée.
Le CIO et la presse crient au scandale et parlent d’un spectacle affligeant et indigne de l’esprit olympique. Plusieurs déclarent que la constitution des femmes est trop fragile pour de telles distances.
On va retirer le 800m comme discipline olympique jusqu’en 1960. Quant à l’Allemande médaillée d’or olympique, on va attribuer sa victoire à son manque de féminité ! Déjà !
Aux derniers Jeux de Paris, on a enfin atteint une parité hommes-femmes, et la présidence du CIO a été attribuée à la Zimbabwéenne Kirsty Coventry. On se disait alors que le monde allait changer, et les mentalités avec.
La décision récente du Comité international olympique est donc un véritable affront pour la communauté mondiale des sportives. Voici ce qui a été décidé dans les bureaux du CIO à Lausanne :
« L’admissibilité à toute épreuve féminine aux Jeux olympiques ou à tout autre événement du CIO, y compris les sports individuels et d’équipe, est désormais limitée aux femmes biologiques sur la base d’un test de dépistage génétique SRY unique. »
Le gène SRY serait associé à un avantage physique masculin. Les athlètes doivent donc prouver qu’elles ne sont pas porteuses de ce gène. Autrement dit, qu’elles sont des femmes à part entière.
Et les restrictions ne s’arrêtent pas là. Dans un document de dix pages, on impose des limites aux athlètes féminines présentant des troubles hormonaux, communément appelés différences de développement sexuel.
On pense immédiatement à la coureuse sud-africaine Caster Semenya, qui mène depuis plus de dix ans une lutte pour accéder aux compétitions sans être obligée de subir des tests de féminité ou, pire, être contrainte à des traitements hormonaux.
Depuis 2018, l’athlète sud-africaine ne peut plus concourir car elle refuse d’abaisser son taux de testostérone, une obligation dictée par la Fédération internationale d’athlétisme. Elle a réagi à cette nouvelle décision, d’autant plus qu’elle a été entérinée par une femme, la nouvelle présidente du CIO : « À titre personnel, le fait qu’elle soit une femme venant d’Afrique, qui sait combien les femmes africaines et les femmes du Sud global sont affectées par ce sujet, bien sûr que cela cause du tort. Vous ne pouvez pas venir mesurer la puissance de quelqu’un sur la base de son apparence, parce que vous pensez qu’il est intersexe ou transgenre. »
Ce qui est curieux dans ce retour en arrière, c’est que le CIO semble disposer de ses propres scientifiques pour déterminer qui est une femme ou non. Pourtant, plus de 200 scientifiques à travers la planète ont déjà dénoncé ce type de tests et affirment qu’aucune preuve d’un avantage sportif n’a été apportée.
Ce qui n’est pas surprenant, en revanche, c’est que les prochains Jeux olympiques auront lieu aux États‑Unis, où le président Trump a déjà signé un décret interdisant l’accès à toute compétition aux athlètes transgenres et à celles et ceux qui présenteraient un avantage génétique. Au siège du CIO à Lausanne, on semble surtout vouloir aller dans le même sens que la girouette de la Maison-Blanche.
Ce qui est incroyable, c’est que l’on cible uniquement les femmes, et la plupart du temps des Africaines. Il y a Caster Semenya, mais aussi plus récemment, la boxeuse algérienne Imane Khelif, qui avait remporté l’or dans la controverse aux Jeux olympiques de Paris. Drôle de coïncidence : parmi ceux qui ont dénoncé l’athlète en affirmant, sans preuve, que c’était un homme, on retrouve Donald Trump.
Il y a quelques jours, lors d’un rassemblement de ses partisans, Donald Trump est revenu à la charge contre la boxeuse algérienne.
Sur la tribune, les spectateurs ont assisté à un spectacle surréaliste. Le président mimait le combat tout en déclarant :
« La jeune et belle championne italienne de boxe, une femme, elle est montée sur le ring toute excitée. Et elle a rencontré une jeune femme qui avait transitionné depuis la condition masculine. Je n’ai jamais reçu des coups comme ça… », a-t-il conclu non sans une certaine ironie
Malgré l’avis de nombreux scientifiques à travers le monde, il n’y aurait pas d’avantages indus chez ces femmes nées avec une hyperandrogénie ( un taux de testostérone plus élevé) comme Caster Seymenia.
Mais puisqu’on veut remettre en cause les avantages génétiques, pourquoi ne pas s’interroger sur l’ancien nageur Michael Phelps, qui avait des pieds grands comme des palmes ? Que dire des athlètes nés en altitude, dotés d’une capacité oxygénante hors du commun et qui survolent les courses de longues distances ? Et comment expliquer que personne ne s’étonne vraiment que des cyclistes comme le Slovène Pogacar dominent outrageusement leur discipline et qui attribuent les victoires en vantant les prédispositions génétiques. N’oublions pas le sprinter Usain Bolt que personne n’a réussi à rattraper.
On parle ici d’hommes qui n’ont jamais été inquiétés. On ne leur a jamais demandé de se soumettre à des tests en raison de leurs avantages innés. On dirait que pour un homme, il est normal d’être le plus fort. Pour une femme, c’est une anomalie génétique.
Dorénavant, toutes les femmes seront donc testées et devront prouver leur féminité. Ces tests, pour le moins intrusifs, vont à l’encontre de la plupart des droits humains internationaux.
Le plus ironique est qu’ils contredisent même la Charte olympique, qui stipule que toute forme de discrimination est incompatible avec le Mouvement olympique. Elle consacre même un principe fort : la pratique du sport est un droit de l’homme, ce qui implique l’acceptation des différences et l’inclusion de toutes et tous.
Ce ne sera pas la première fois que le CIO « aménage » sa charte quand cela l’arrange. Il faudra maintenant observer la réaction de la communauté internationale, et surtout celle des athlètes du monde entier. Jusqu’à maintenant, on n’a pas encore vu poindre à l’horizon une quelconque Alice Milliat.
Celles et ceux qui pensaient que le plafond de verre allait enfin tomber devront encore patienter : il n’est que légèrement fêlé.


