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Au moment d’écrire ces lignes, début septembre, on comptait déjà douze (12!) féminicides commis cette année sur le territoire québécois. C’est évidemment un constat ahurissant mais, si l’on remonte jusqu’à janvier 2020, le bilan devient littéralement insupportable: 68 femmes sont ainsi disparues selon la «Vigie des féminicides» mise en place par le quotidien montréalais Le Devoir. Et, bien sûr, la très grande majorité de ces femmes sont tombées sous les coups de leur conjoint violent. Une scandaleuse inadmissible hécatombe. Une honte collective. Pourtant, récemment, l’un de ces assassins a eu toute la latitude du monde pour exposer en pleine cour, durant son procès ,à quel point, pôvre mâle Alpha, il a été diminué et maltraité psychologiquement par sa victime. Au point où il n’a pas eu d’autre choix que … Non mais dans quel monde vivons-nous? C’est la question un peu suffocante que pose Fatal, le plus récent roman de Johanne Seymour.
Michel Bélair
Même si l’homme est un animal social, il n’est pas toujours facile de vivre en la compagnie des autres, admettons-le. Encore plus quand un certain discours ambiant met de l’avant « l’inquiétante détresse des hommes » — perte de repères, dépression, suicide, etc. — qui serait causée par … devinez… oui : les femmes ! Tous les mâles Alpha et les Incels — pour « célibataires involontaires » — du monde sont d’abord et avant tout des opprimés, victimes d’activistes féministes qui volent leurs emplois et les dévirilisent du simple fait qu’elles ne se contentent plus d’élever les enfants et de faire le ménage et la cuisine. Voilà ! On croirait bien sûr entendre le raisonnement d’un ado frustré, mais c’est pourtant un discours qui gagne de plus en plus d’adeptes. Disons que c’est un peu difficile de saisir comment on a pu en arriver là. Menfin …
Rappelons en passant que cette chronique Polar&Société s’est amorcée en novembre 2021 avec un livre de Michèle Ouimet, l’ancienne journaliste de La Presse, (L’homme aux chats, paru chez Boréal-Noir) qui traitait justement de violence envers les femmes et de féminicide. Rebelotte donc, puisque rien n’a vraiment changé depuis. Voici, on vous prévient, une histoire insupportable mettant en scène un personnage qui ne se contente pas d’avoir traumatisé à vie sa victime mais qui la poursuit vingt ans plus tard parce qu’elle a osé lui échapper.
Double trame
Le récit que nous propose Johanne Seymour s’inscrit dans la même veine que son précédent roman, Fracture publié l’an dernier chez le même éditeur. C’est donc dire qu’on ne retrouvera pas la perspicace enquêteuse du SPVM, Rinzen Gyatso aux origines tibétaines, dont la série de trois enquêtes avait suscité un énorme intérêt. Revoici plutôt la sergente-détective Kim Tran qui officiait dans Fracture; d’origine vietnamienne, elle dirige maintenant l’unité des Affaires non résolues. On la verra ici enquêter sur une mort suspecte survenue quelques années plus tôt et officiellement considérée comme un suicide. C’est dans ce contexte que le lecteur entend pour la première fois le nom de Luc Dupré. Maître Luc Dupré plutôt, un célèbre avocat d’affaires travaillant dans un prestigieux cabinet de la Vieille Capitale. En rajoutant le nom de Camille Ladouceur, responsable des évènements spéciaux dans un grand magasin du centre-ville de Montréal, on a déjà la liste des principaux personnages de ce thriller dont l’atmosphère particulièrement étouffante ne laissera personne indifférent.
La thématique du roman se rapproche du précédent opus de Seymour puisqu’il y était aussi question de violence sexuelle et d’agression. Ici, le récit met en scène un pervers narcissique de haut vol et sa victime, une femme qui s’en est péniblement sortie mais qui est toujours sujette à des crises d’angoisse reliées au syndrome de stress post-traumatique. Pour bien nous faire sentir l’ampleur du drame que cette femme a vécu — et surtout à quel point il occupe toujours une place prépondérante dans sa vie —, Seymour amorce son histoire en plein automne, en 2005, alors qu’une certaine Julie prend son courage à deux mains et fonce en pleine nuit vers l’urgence de l’hôpital près de chez elle. Puis le chapitre suivant nous ramène en 2025, en plein centre-ville de Montréal, et tourne autour du personnage de Camille Ladouceur; rapidement le lecteur saisit ainsi que le drame, qui se déroule sur deux trames temporelles se renforçant l’une l’autre, met en fait en scène la même femme. Et on comprend aussi rapidement que le simple fait qu’elle ait changé d’identité, de vie et même de ville souligne à quel point l’épisode de violence qu’elle a vécu est toujours inscrit au plus profond de sa conscience. Vingt ans plus tard, Julie a donc réussi à disparaître et Camille à se refaire une vie intéressante mais solitaire, avec quelques rares amies triées sur le volet.
Luc Dupré lui, apparaît alors qu’il retrouve par hasard la trace de son ancienne «conquête» dans un article de magazine au moment où la sergente-détective Kim Tran se penche sur un dossier «nébuleux» où il est impliqué. Comme elle, le lecteur saisira très vite à quel point l’odieux personnage est toxique et manipulateur. Concrètement, entre Québec et Montréal, on verra bientôt Dupré se servir des amies de Camille pour se mettre à suivre discrètement son ancienne victime dans le but évident de la coincer et de se venger de façon définitive… Et bien sûr, comme à l’habitude, on vous laisse le plaisir de découvrir comment tout cela se termine.
La force du thème de la violence sexuelle et de l’agression sous toutes ses formes, fait de Fatal un livre dérangeant, réussi certes, palpitant, construit de façon habile et intelligente, mais au bout du compte un peu maladroit. C’est que les contrastes y sont tellement marqués que le récit perd en crédibilité: le méchant est si odieusement méchant qu’il apparaît à plusieurs reprises comme une caricature. Et la victime est si injustement maltraitée qu’on en arrive parfois à percevoir toute cette histoire comme un peu biaisée, comme une démonstration, une illustration plutôt d’un «cas type» de violence envers les femmes. On en vient même à penser que le récit aurait un impact beaucoup plus considérable s’il ne résonnait pas à certains moments comme un portrait à charge. On a beau comprendre les enjeux et savoir aussi la cruauté et la brutalité des agresseurs face à leur conjointe, cela risque d’être plutôt contre-productif. Triste. Parce que, quand même, ça suffit!
Fatal
Johanne Seymour
Libre Expression
Montréal 2025, 322 pages


