À propos de l'auteur : Louiselle Lévesque

Catégories : Sciences

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Louiselle Lévesque

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Affirmer que la publication d’articles scientifiques en français est en perte de vitesse est un euphémisme. Nous assistons à une anglicisation de l’espace de recherche à l’échelle mondiale. C’est la réalité à laquelle les universités québécoises sont confrontées mais c’est vrai aussi et même davantage dans les universités francophones ou bilingues à l’extérieur du Québec.

D’autant plus que la plupart de ces institutions en milieu minoritaire sont petites et fragiles, disposant de modestes ressources. Et certaines ont été affaiblies par des compressions budgétaires de gouvernements provinciaux comme l’Université Laurentienne à Sudbury en Ontario où une vingtaine de programmes de formation en français ont été abolis en 2021 ou encore le Campus Saint-Jean, seul établissement postsecondaire francophone en Alberta dont l’avenir a été sérieusement compromis par les coupes du gouvernement Kenny.

Le rapport de l’ACFAS

Les plus récentes données sur les pratiques de recherche et de diffusion en français au pays ont été publiées en juin 2021 dans un rapport de l’ACFAS s’intitulant Portrait et défis de la recherche en français en contexte minoritaire au Canada. Cette étude a été menée par l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques (ICRML), un organisme autonome basé à l’Université de Moncton, et par la Chaire de recherche sur les transformations de la communication savante à l’Université de Montréal. Elle est le fruit de deux années d’enquête sur les réalités des chercheurs d’expression française hors Québec.

L’état des lieux

On dénombre au pays un peu plus de 63 000 professeurs, chargés de cours et assistants de recherche et d’enseignement d’expression française. Environ la moitié, 30 000, travaillent à l’extérieur du Québec en contexte minoritaire. Le quart de ce contingent soit 7 500 ont le français comme première langue officielle parlée et, parmi ceux-ci, on compte un peu plus de 4 000 professeurs et chargés de cours.

À première vue, le chiffre de 30 000 hors Québec peut sembler imposant mais il faut se rappeler que Statistique Canada inclut dans la catégorie « d’expression française » tous ceux qui disent être capables de tenir une conversation en français. Se retrouvent donc comptabilisés beaucoup d’anglophones.

Des constats affolants

« On fait face à une tendance lourde au niveau de la langue de la recherche, de la langue de la science. On voit vraiment une domination de l’anglais », affirme le sociologue Éric Forgues qui dirige l’ICRML.

Et cette domination s’accélère car, explique-t-il « c’est la publication en anglais qui est valorisée par les indicateurs lors des demandes de financement auprès des organismes subventionnaires. On donne un poids plus important aux publications dans les revues de langue anglaise. Les revues de langue française passent sous le radar ».

Le penchant pour l’anglais est plus marqué du côté des sciences naturelles ou de la santé que du côté des sciences humaines et sociales. « Mais ça se passe de plus en plus en anglais dans tous les domaines. » En fait, la proportion d’articles canadiens écrits en anglais frôlait les 100 % en 2019 pour les sciences naturelles et les sciences médicales.

Des obstacles systémiques

Le rapport de l’ACFAS nous apprend aussi que seulement 8  % des revues savantes créées au Canada depuis 1960 sont en français, 76 % en anglais et 17 % sont bilingues et dans ce dernier cas, le déséquilibre s’accentue en faveur de l’anglais.

Tout concourt aussi à donner préséance à l’anglais pour les demandes de financement, les embauches ou les promotions parce que, poursuit Éric Forgues « ceux qui évaluent donnent un poids plus important aux publications anglophones ».

Un sondage réalisé dans le cadre de cette étude auprès des chercheurs francophones hors Québec montre à quel point les pressions sont fortes pour qu’ils publient en anglais et si possible dans les grandes revues internationales.

« Globalement, les résultats de l’enquête sont assez proches des impressions sur le terrain », constate Vincent Larivière, titulaire de la Chaire de recherche sur les transformations de la communication savante. « Une donnée que je trouve très forte, poursuit le professeur Larivière, c’est l’anglicisation de la conversation entre francophones au sein des revues canadiennes. »

Un bilinguisme d’apparence

Dans bon nombre de revues canadiennes bilingues que ce soit en économie, en philosophie ou en histoire, on assiste, déplore-t-il, à un déclin marqué de la proportion d’articles publiés en français même en provenance de francophones. Il donne l’exemple « d’un article qui traite du Québec, disons des enjeux d’immigration au Québec, dans une revue de science politique ou de sociologie et cet article-là va être en anglais. Il va citer des sources francophones, il va être écrit par des auteurs francophones mais on va le faire en anglais de façon à, croit-on, pouvoir être lu par un plus grand public et avoir un plus grand impact ».

C’est une dérive importante à son avis. « Alors que le public cible voudrait pouvoir lire cet article en français, c’est écrit en anglais pour des raisons de prestige. »

Des dommages collatéraux

L’une des conséquences de la forte attraction exercée par l’anglais et de la course au rayonnement international est la déconnexion entre la recherche et les enjeux locaux qui peuvent être cruciaux pour l’avenir des collectivités francophones.

« C’est sûr, c’est documenté, poursuit Éric Forgues. Si on sait qu’on publie dans une grande revue internationale en anglais, on va ajuster l’objet d’étude pour que ça concerne un public plus large. On délaisse les objets d’étude qui sont plus pertinents pour les communautés. »

L’Ontario français

Linda Cardinal est vice-rectrice adjointe à la recherche et professeure à l’Université de l’Ontario français. Ce nouvel établissement a accueilli sa première cohorte d’étudiants en septembre 2021, environ 200 étudiants, la majorité provenant de l’étranger. L’institution n’a pas encore réussi à percer dans le marché canadien francophone souligne la politologue, mais elle espère que les choses changeront grâce notamment à l’ajout de programmes en éducation et en administration des affaires.

« Je ne dirais pas que c’est une goutte d’eau dans un océan, précise-t-elle. C’est une nouvelle brique, c’est un échelon de plus, c’est un levier de plus pour favoriser l’enseignement et la recherche en français en milieu minoritaire. »

La fragilité des institutions francophones hors Québec saute aux yeux et fait partie du problème selon la professeure Cardinal. « Il y a une seule grande université en milieu minoritaire francophone c’est l’Université d’Ottawa et ce n’est pas une université francophone, c’est une université bilingue. »

Elle estime que le statut conféré à l’Université de l’Ontario français fait toute la différence. « On est une université gérée par et pour les francophones. Pas besoin de se battre dans cette université-ci pour parler en français, avoir des documents en français. »

Linda Cardinal parle en connaissance de cause ayant consacré la majeure partie de sa carrière à l’Université d’Ottawa. « Tout est en français et c’est quand même très différent pour moi qui ai vécu dans une université bilingue (…) où c’est toujours l’anglais par défaut même à l’Université d’Ottawa. On n’a pas cet enjeu et donc ça enlève une couche de pression sur les épaules. »

Une tradition en perdition

Le fait de publier en anglais signifie aussi que toute la littérature donnée à lire aux étudiants sera en anglais, se désole la vice-rectrice adjointe. « Ça, c’est une chose qu’on oublie souvent. Faire de la recherche en français c’est poursuivre une tradition de recherche et c’est aussi permettre à nos étudiants d’avoir des emplois où ils pourront travailler en français. »

Et elle voit une incohérence « entre notre volonté de promotion, d’être compétitifs, de faire partie des palmarès et notre travail comme chercheur, comme enseignant, de poursuivre une tradition de recherche (…) en français. »

Des lueurs d’espoir

Dans le projet de loi C-13 qui vise à moderniser la Loi sur les langues officielles on retrouve une disposition qui vise à « appuyer la création d’information en français qui contribue à l’avancement des savoirs scientifiques dans toute discipline ».

Éric Forgues en conclut que si ce projet de loi est adopté, le gouvernement fédéral « devra faire des efforts pour appuyer la recherche en situation minoritaire. C’est un grand pas en avant ».

Il y a aussi le nouveau plan d’action sur les langues officielles attendu en mars prochain pour la période s’étendant jusqu’en 2028.  Le sociologue a espoir qu’il y aura un virage de la part du gouvernement canadien.

Des solutions ?

Pour soutenir les petites universités, l’ACFAS préconise la mise sur pied d’un service d’aide à la recherche en français (SARF). « C’est une initiative qui peut aider, estime Éric Forgues. On ne se fait pas d’illusion. C’est sûr qu’on ne va pas renverser la tendance. »

Mais poursuit-il,« s’il y avait moyen d’aménager un espace de recherche en français, à côté de l’espace anglophone, d’avoir quand même un espace en français. C’est ça le but de ces mesures comme le service d’aide à la recherche en français ».

Le projet a reçu un coup de pouce du gouvernement du Québec qui a dévoilé en mars dernier sa nouvelle politique en matière de francophonie canadienne. Huit millions de dollars seront investis sur trois ans dans différentes initiatives. Des fonds ont été débloqués et un directeur a été embauché pour travailler sous les auspices de l’ACFAS à un plan de mise en œuvre de ce SARF qui aurait peu d’équivalent dans le monde. On sort des sentiers battus avec cette stratégie concertée de soutien.

L’annonce de la politique québécoise a mis en évidence l’inaction d’Ottawa depuis de nombreuses années. « C’est gênant que le gouvernement fédéral n’ait pas encore donné de financement »,  affirme Linda Cardinal. Ça prend de l’appui et c’est là que le gouvernement fédéral pourrait jouer un rôle. »

Gouvernements, universités, réseaux de chercheurs, comment rester les bras croisés devant ce drame qui se joue à bas bruit, mais qui conduit inexorablement à un appauvrissement de l’écosystème de la recherche scientifique au Canada ? Un écosystème qui, si rien n’est fait, pourrait bientôt se fondre dans le moule de l’angloconformité. Une seule façon de penser et de présenter le monde.

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