À propos de l'auteur : Jean Dussault

Catégories : Québec, Société

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Jean Dussault  

Il manque d’employé.es dans les hôpitaux, dans les écoles, dans les usines, dans les bureaux, dans les commerces, sur les chantiers.

                                         Nous embauchons !

Les affiches sont partout.

Salaires plus élevés, prime à l’entrée,  horaires flexibles, aménagements tout plein, travail d’équipe, « écoute attentive ». Le paquet.

Seule la crainte de poursuites pour harcèlement empêche de promettre des sourires et des bisous aux recrues.

Dans une PME comme dans l’immense réseau de la santé.

Deux cas

« Si vous croisez quelqu’un qui a l’air sympathique, envoyez-le moi.»

En riant, mais quand même désespérée de  trouver des employé.es, une entrepreneure en a appelé à des membres de sa famille l’été dernier. (1)

Anecdote, bien sûr. Anecdote significative, surtout.

Elle s’ajoute à une autre racontée par une oncologue  de l’hôpital Charles-Lemoyne à Longueuil : « On n’a plus de techniciens,  ils quittent en masse pour aller gagner plus ailleurs. »(2)

Des anecdotes qui s’accumulent, qui s’empilent.

La causalité

La pénurie de main-d’œuvre est visible, mais son lien avec les salaires versés l’est moins : il manque de têtes et de bras dans presque tous les domaines ; bien ou mal payés.

Sauf tout au haut de la pyramide.

Une option

Pour palier la pénurie, les milieux d’affaires réclament régulièrement plus d’immigration, donc plus d’importation de main-d’œuvre. L’économiste Pierre Fortin a évalué que cette option équivaut à tourner en rond : les nouveaux arrivants auront besoin de services, de logements et de soins qui exigeront plus de monde pour répondre à cette nouvelle demande. (3)

(Il ne s’agit pas là d’un argument sur la pertinence d’accueillir plus d’immigrant.es ; il s’agit d’exclure du débat le lien entre immigration et postes à combler.)

Alors que syndicats et groupes communautaires accusent les patrons de vouloir importer des employé.es bon marché,  le Conseil du Patronat du Québec rétorque que M. Fortin a produit une chronique sensationnaliste plutôt qu’une analyse factuelle et rigoureuse. (4)

Une autre option

Grosso modo, les groupes sociaux et syndicaux proposent pour leur part une augmentation des salaires pour attirer/garder des employé.es.

Argument imparable à première vue ; auquel les milieux d’affaires répliquent qu’une hausse de salaire à tel poste en entraîne une autre à tel autre poste.

Ainsi, la hausse des coûts de production cause de l’inflation que devront assumer, entre autres, les employé.es.

Pire, selon les patrons, ils devront licencier du personnel pour compenser le coût plus grand d’en embaucher à un prix plus élevé.

Sans compter, littéralement, que si l’employé.e d’une chaîne de restauration rapide très connue gagne, disons, 40 000 $ par année, les professeures/infirmiers/ ou pompiers/radiologues et tutti quanti vont demander/exiger plus.

Pour, hum, payer leur  hamburger favori.

Pour, aussi, confirmer leur statut socio-économique.

Ça ressemble à tourner en rond. 

Des millions de bras

Sans faire de lien avec la pénurie de main-d’œuvre, le gouvernement Trudeau vise une population canadienne de 100 millions de personnes d’ici 2100. Il s’agit d’un copié-collé de «l’Initiative du siècle» proposée en 2016 par un consultant dont les services sont souvent retenus par le gouvernement. 5)

McKinsey & Company n’a pas invoqué le besoin d’importer des employé.es pour expliquer/justifier l’objectif de l’accroissement majeur de la population canadienne. Il s’agirait  plutôt de rendre le Canada numériquement plus important dans le monde.

Début 2023, les prédictions de l’INED(6)  plaçaient le Canada entre l’Argentine et l’Ouzbékistan au 36e rang selon sa population prévisible de 54 millions de personnes à la fin du siècle.

La nouvelle ambition de 100 millions de personnes le ferait atteindre le 23e rang ; entre le Viet Nam et le Mozambique.

L’étude n’indique pas si ces deux pays sont plus importants/influents parce que plus populeux, ni s’ils offrent d’enviables conditions de travail qui leur évitent de manquer de main-d’oeuvre.

Que de chiffres

Cynique ou sceptique, tout un chacun est convaincu qu’« on peut faire dire n’importe quoi à des chiffres ».

Cette maxime est quasi confirmée en très haut lieu : l’Institut du Québec,  (jadis l’Institut de Statistique du Québec) a conclu que comparer les salaires, les revenus bruts/nets par groupe d’emplois et régions, hommes/ femmes « requiert son lot de nuances». (7)

En langage moins  bureaucratique, le message est clair : rien n’est clair ! L’IQ n’a donc pas réussi à statuer sur l’écart de revenus entre le Québec et l’Ontario et, à fortiori, à le relier au taux d’emploi. Ou de non-emploi.

Un effort … chiffré

Selon Statistiques Canada (8), le salaire moyen (brut) d’un Québécois employé à temps plein en 2022 était $67,000.

Les moyennes trahissent toujours d’énormes écarts : 67 000 $ par année équivaut approximativement à trente-trois dollars l’heure. Comme le salaire horaire minimum au Québec est de  14.25 $, ça prend beaucoup d’employé.es qui gagnent beaucoup plus pour que la moyenne soit aussi élevée qu’elle est.

À titre d’illustration, le Centre Canadien des Politiques Alternatives(9) a calculé que les cent dirigeants les mieux payés au Canada ont en 2021 encaissé 243 fois, deux cent quarante-trois fois, le salaire du statistiquement moyen travailleur canadien.

Plus de 16 millions de dollars par année : ça augmente une moyenne.

Leçons de pandémie

Le gouvernement du Canada a mis en place la PCU, la Prestation Canadienne d’Urgence de 500 $ par semaine en mars 2020, pour aider celles et ceux qui avaient perdu leur emploi à cause, directe ou indirecte, de la Covid-19.

Il s’agissait là d’un revenu annuel de 26 000 $, à peu près l’équivalent du salaire minimum québécois à ce moment-là. Sans dépenser pour aller travailler, sans travailler.

En réaction, le gouvernement du Québec avait alors haussé de quatre dollars le salaire horaire des préposé.es aux bénéficiaires pour le rendre plus élevé que la PCU. Pour garder des ‘anges’ auprès des malades.

Cela a amené le salaire desdits préposé.es plus haut que celui des techniciens que la radio oncologue de l’hôpital Charles-Lemoyne est désespérée de retrouver.

Tiens, tiens, comme tourner en rond.

La somme

Alors que la PCU est un souvenir, la pénurie de main-d’œuvre persiste. C’est là une indication que ce n’est pas parce que des gens sont payés à ne rien faire qu’il manque de monde à l’ouvrage.

En début d’année, le  PQ et la FTQ ont  tour à tour proposé d’augmenter le salaire minimum horaire québécois à 18 $, une hausse de 25 %.

C’est en apparence titillant.

Mais pas si excitant puisqu’un revenu annuel brut de $36,000 est à peine la moitié du salaire moyen établi par Statistique Canada.

Donc, donc

Quelque chroniqueur ou quelque militant ou quelque élu que ce soit qui prétendra avoir la solution évidente et efficace à la pénurie de main-d’œuvre fera la preuve qu’il n’y a pas que les chiffres qui disent n’importe quoi.

(1) La famille en question est celle de l’auteur de ces lignes.

(2) Rencontre le 12-01-23.

(3) L’actualité. 11-08-22

(4)https://www.cpq.qc.ca/fr/publications/communiques-de-presse/reaction-a-la-chronique-sur-l-immigration-une-analyse-ideologique/

(5) Le Devoir. 24-10-16

(6) https://www.ined.fr/fr/tout-savoir-population/chiffres/projections-mondiales/projections-par-pays/au-canada-atteint-un-record-en-2022

(7) https://institutduquebec.ca/combien-gagnent-au-juste-les-travailleurs-quebecois-le-point-sur-les-salaires-au-quebec-et-en-ontario/

(8) https://www150.statcan.gc.ca/t1/tbl1/fr/tv.action?pid=1410020401

(9) https://www.ledevoir.com/economie/776566

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