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Pierre Deschamps
L’armistice de juin 1940 met la France à genoux. Dans la tourmente de la défaite, un obscur brigadier général fait entendre de Londres une voix dissidente qui n’admet pas le sort des armes. Pendant quatre ans, Charles de Gaulle se mue peu à peu en figure de la France libre. Mais il affronte une solide opposition venue d’un allié : le président américain Franklin Delano Roosevelt, qui ne voulait pas de lui à la tête de la France libérée. Au sortir de la guerre, la pugnacité dont a fait preuve Charles de Gaulle face à FDR lui vaudra d’acquérir la stature d’un véritable chef d’État.
Acteur tout à fait secondaire de la scène militaire de la Seconde guerre mondiale, Charles de Gaulle parviendra tout de même à la fin de la guerre à redonner à la France son rang parmi les grandes puissances. Mais auparavant, il devra faire blocage aux prétentions du président américain Franklin Delano Roosevelt, car comme le rappelait tout récemment le journaliste du Point François-Guillaume Lorrain : « Le président [américain], qui, en privé, traite de Gaulle de “dingue ” et d’ “ apprenti dictateur ”, ne veut pas de la “ Prima Donna ” – surnom qu’il lui a donné – dans le jeu politique français » [1].
Un opposant de longue date
Roosevelt s’opposait depuis longtemps à de Gaulle. Ainsi dès 1942, il refuse que des Français libres, c’est-à-dire ceux qui ont suivi le Français à Londres en 1940, participent au débarquement allié de novembre en Afrique du Nord. Pour tout dire, le président américain ne compte pas pour l’occasion confier à de Gaulle quelque autorité d’importance en Afrique française du Nord, lui préférant le général d’armée Henri Giraud qu’il installe au pouvoir en décembre 1942.
Le président américain juge d’ailleurs qu’il est alors prématuré de parler du sort de la France, déclarant aux deux émissaires du général de Gaulle venus le rencontrer fin novembre 1942 : « Pour moi, il n’y a plus de France politiquement parlant jusqu’au moment où des élections lui donneront des représentants pour l’ensemble du peuple français. » [2]
À une question posée lors de cet entretien par André Philip – l’un des deux émissaires du général – , Roosevelt répondit que, relativement aux structures administratives à mettre en place d’ici là : « Nous entraînons actuellement un corps de spécialistes politico-militaires qui assureront l’administration de la France en attendant le rétablissement de la démocratie. »
Une occupation anglo-américaine
À vrai dire, les « spécialistes » en question suivaient depuis mai 1942 une formation à Charlottesville, en Virginie, en vue de mettre en œuvre des plans d’occupation et d’administration militaires dans les territoires européens et extrême-orientaux qui allaient être sous le contrôle des Alliés à la fin du conflit, dont la France. Ces plans seront désignés sous l’appellation AMGOT (pour Allied Military Government of Occupied Territories).
Plus de dix universités américaines parmi les plus prestigieuses ont été sollicitées pour fournir des talents, « l’université de Yale, par exemple, formant plus particulièrement des officiers destinés au territoire français ».
À cet effet, « plus de 90 documents [nécessaires aux agents de l’AMGOT] avaient été élaborés pour l’administration de la France. Plus de 9 000 pages d’information de toute nature […] pour gérer l’ensemble du territoire français ». Ce qui revenait à dire que les Américains préparaient un « plan d’occupation de la France », tant Roosevelt était « enclin à penser que, lorsque nous serons en France même, nous devrons y organiser une occupation militaire dirigée par des généraux anglais et américains ».
Mais il n’y a pas que le territoire de la France métropolitaine qui est dans le viseur des Américains. N’étant pas favorable à l’idée que la France récupère en bloc son empire, le président américain estimait qu’après la guerre, l’Indochine ne devait pas être retournée à la France. En outre, il profita de sa présence à la conférence d’Anfa (Maroc, janvier 1943) pour rencontrer le sultan du Maroc Mohammed V en vue de l’encourager à réclamer l’indépendance de son pays.
Une position qui reflétait les propos de journaux, de sénateurs, de représentants au Congrès qui jugeaient nécessaire d’annexer des bases françaises, Dakar, la Nouvelle-Calédonie, les Antilles, Madagascar …
Une antipathie présidentielle
Très tôt, de Gaulle perçut toute l’animosité de Roosevelt à son endroit. Ce qui fera dire au général qu’on cherche à le « présenter comme un candidat qui viendrait subir l’examen du président des États-Unis pour tâcher d’obtenir de lui le brevet nécessaire pour administrer la France ».
Au fond, les autorités américaines n’envisageaient pas d’accorder le statut de chef d’État à de Gaulle en dépit du fait qu’il était depuis le 3 juin 1944 président du Gouvernement provisoire de la République française (GPRF). Le traitement réservé à de Gaulle lors d’une visite à Washington, en juin 1944, illustre parfaitement l’entêtement de Roosevelt sur ce point.
Rouerie à peine voilée du président américain, de Gaulle aura droit à sa descente d’avion à dix-sept coups de canon au lieu des 21 tirés lors de la visite d’un chef d’État. En outre, ce n’est pas le secrétaire d’État (Cordell Hull), comme le veut le protocole qui l’accueille alors, mais des militaires, en l’occurrence deux généraux et un amiral. Ce qui revient à dire que la réception était de celle que l’on réservait aux militaires et non aux chefs d’État.
Au cours d’une rencontre qui eut lieu peu après l’arrivée de de Gaulle à Washington, alors que l’on sert le thé, Roosevelt ne put retenir une pointe d’humour grinçant accompagné d’un éclat de rire bien senti en s’adressant à l’amiral William D. Leahy, ancien ambassadeur américain auprès du maréchal Pétain et conseiller particulier du président américain : « Et pour vous, amiral, ce sera certainement de l’eau de Vichy ». Une pique qui fit presque sortir de Gaulle « de la pièce si on ne l’avait retenu ».
En sursis et en demi-teinte
Au sujet d’un tête-à-tête qui eut lieu peu après, de Gaulle écrit dans ses Mémoires de guerre, l’Unité, que Roosevelt lui déclara : « Pour le moment, vous êtes là, et vous voyez avec quelles prévenances mon pays vous accueille. Mais serez-vous encore en place après la fin de la tragédie ? » En fait, Roosevelt pensait « à d’autres hommes politiques français aptes à prendre le pouvoir […] des hommes de paille en quelque sorte, sans envergure ni ambition ».
Ce voyage ne permit donc pas à de Gaulle d’obtenir une reconnaissance pleine et entière du rôle politique que jouent alors le GPRF et son président. Une reconnaissance politique déjà acquise pourtant auprès de « tous les gouvernements en exil, belge, néerlandais ou encore norvégien ».
Avant de quitter le sol américain, de Gaulle confia à son délégué aux États-Unis un sentiment qui allait longtemps l’animer : « J’éprouve une extrême méfiance vis-à-vis des projets américains d’après-guerre et leurs désirs de domination mondiale ».
Un geste symbolique
À son retour des États-Unis, le général va poser un geste qui préfigure la suite des choses : pour la première fois depuis son départ pour Londres en 1940, il va fouler le sol français. Ce sera à proximité de Courseules-sur-Mer, une commune du Calvados, d’où il se dirigera ensuite à Bayeux, où les Alliés avaient maintenu en place un maire vichyste, alors qu’à Montebourg, située à une soixantaine de kilomètres plus au nord, « l’US Army avait fait élire un nouveau maire ».
Tout au long de cette journée, sur la route et à Bayeux, les clameurs de la foule l’amena à déclarer à l’un de ses proches : « La preuve est faite. Le peuple français a montré à qui il s’en remet du devoir de le conduire. » Le chef de la France combattante amorçait ainsi sa marche vers le pouvoir.
Mais sur le terrain, les événements ne se déroulaient pas tout à fait comme de Gaulle l’aurait voulu. François Coulet, que le général avait nommé commissaire de la République pour les territoires libérés, en lui donnant l’ordre de ne tolérer « aucun acte, aucune des décisions des autorités alliées qui portât atteinte à la souveraineté française », était dans le viseur des forces américaines qui n’attendaient que l’ordre de Washington pour l’arrêter et le retourner à Londres.
Pour marquer l’emprise des Américains sur l’administration de la France libérée, Roosevelt allait d’ailleurs autoriser Eisenhower « à utiliser [dès juillet 1944] de la véritable monnaie d’occupation (notamment des dollars à sceau jaune diffusés en Afrique du Nord et de la monnaie d’occupation anglaise, BMA notes) ».
Occuper rapidement le terrain
Pour faire obstacle aux velléités américaines dans les zones libérées, de Gaulle s’empressa de nommer des commissaires de la République « afin d’écarter les préfets de Vichy et d’occuper les postes administratifs clés avant l’arrivée des officiers des Civils Affairs et des forces armées américaines ».
Si à Angers, à Laval et au Mans, les représentants de de Gaulle se sont imposés sans problème face « aux hommes de Vichy et aux Américains », la tâche fut autrement plus ardue à Nantes où « le haut fonctionnaire représentant le maréchal Pétain […] avait signé conjointement avec un colonel de la US Army une proclamation destinée à la population nantaise ».
Le représentant de de Gaulle sur place – un certain Michel Debré – dut déployer toute son habilité politique pour convaincre ce même colonel américain de céder la place au représentant du « gouvernement légitime, celui du général de Gaulle », s’opposant frontalement à l’Américain qui estimait, pour sa part, que selon les ordres qu’il avait reçus, la seule autorité avec laquelle il devait traiter était celle de Vichy ».
La marche vers Paris
Informé que « Pierre Laval intriguait dans la capitale française pour qu’un gouvernement de dernière minute accueille les libérateurs, « en [l’] écartant, bien sûr », de Gaulle se devait d’agir pour s’assurer d’entrer en vainqueur à Paris.
En dépit des instructions formelles de Washington de ne pas permettre aux Alliés de marcher sur Paris, de Gaulle était fermement décidé à faire plier les Américains. Jouant le tout pour le tout, il envoya le général Kœning, tout juste nommé par ses soins gouverneur militaire de Paris et commandant de la région parisienne, négocier avec Eisenhower « les modalités liées à la prise de la capitale ».
De cette rencontre, Eisenhower écrira qu’il apparaît que « nous ne pouvons plus attendre et qu’il nous faudra entrer dans Paris ». Pour atténuer la portée de sa décision et rassurer Washington, l’Américain envoya un télégramme qui précisait que de Gaulle « ne serait autorisé à faire son entrée officielle dans la capitale que quelques jours après sa libération », car « aux yeux du pouvoir politique américain, Charles de Gaulle n’avait toujours pas de légitimité politique ».
Pour imposer son pouvoir sur le sol national français, de Gaulle n’avait d’autre choix que de « rentrer en France par tous les moyens », sans faire connaître, bien sûr, ses intentions aux Américains qui s’y seraient opposés. Pour obtenir l’autorisation de ce déplacement, il prétexta « une vague tournée d’inspection dans les territoires libérés ».
Comme de Gaulle ne voulait en aucun cas faire son entrée à Paris escorté de chars américains, il donna l’ordre au général Leclerc, qui commandait la 2e DB, de foncer sans plus attendre sur Paris.
À son arrivée à Paris le 26 août 1944, de Gaulle se rendit tout d’abord à l’Hôtel de ville puis à l’Arc de triomphe d’où il descendit les Champs-Élysées, acclamé par une foule immense. Le peuple de la capitale venait de plébisciter le chef du premier gouvernement de la France libérée, qui allait être mis en place dès le 2 septembre suivant.
Une reconnaissance de taille
Le 23 octobre 1944, « les représentants à Paris des trois gouvernements soviétique, britannique et américain reconnaissent de jure le gouvernement provisoire de la République française », Washington acceptant même que le général Eisenhower transmette son autorité sur le territoire français au gouvernement de de Gaulle. « Nous avons maintenant un nom », ironisa de Gaulle en accueillant cette nouvelle.
En dépit de l’opposition de Roosevelt qui n’accepte pas que de Gaulle participe aux conférences de Yalta et de Potsdam, la France n’en devient pas moins – aux côtés des États-Unis, du Royaume-Uni et de l’URSS – signataire des actes de capitulation de l’Allemagne nazie, puissance occupante en Allemagne et en Autriche, membre du tribunal de Nuremberg. La France venait alors de retrouver son titre de grande puissance ainsi que son empire.
En signant avec Staline en décembre 1944, un pacte d’alliance franco-soviétique, de Gaulle acheva en quelque sorte sa mue de chef de la résistance en chef d’État de plein droit. Le fait de s’être opposé comme il le fit tout au long des années de guerre à l’homme le plus puissant de la planète n’aura pas été finalement sans conséquences … heureuses !
[2] Sous indication contraire, les citations de ce texte sont extraites de l’ouvrage de Daniel Pierrejean, De Gaulle face aux Américains, Éditions Sutton, Tour, 2017, 285 pages.



