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Il y a quelques années à peine, le Groenland n’était qu’une île recouverte de glace fondant à une allure alarmante; un vaste espace vide devenu danois par traité, vestige d’un passé colonial hérité d’Éric le Rouge. Habité par quelques communautés inuites et par des ours polaires hantant la banquise sans savoir qu’elle disparaît chaque jour un peu plus, le territoire gère de façon autonome ses ressources naturelles — dont des « terres rares » convoitées — depuis 2009. Mais ce bloc de glace occupant une place démesurée sur les cartes géographiques suite aux projections de Mercator allait lui aussi devoir affronter l’improbable : la ré-incarnation du Ubu d’Alfred Jarry. Donald Trump. Trump qui dès 2019 parlait d’acheter le Groenland avant d’affirmer en 2024 qu’il allait par tous les moyens mettre la main — « sûr à 100% » — sur la plus grande île de la planète. Le roman que nous abordons débute un an plus tard …
Michel Bélair
Mais d’abord, comme on dit sur les ondes d’Ici Première, quelques précisions sur ce Mo Malø, l’auteur du thriller socio-politique que nous abordons ce mois-ci. En fouillant sur Internet, on découvre rapidement que Frédéric Ploton de son vrai nom, est un personnage étrange sinon ambigu. Le « plus arctique des écrivains français », comme l’a décrit le Nouvel Obs, a déjà publié, sous au moins trois pseudonymes différents, des dizaines de livres de tous styles — psycho-pop, guides pratiques, thrillers historiques, romans d’aventure, etc.—et s’est même acoquiné avec un dessinateur de BD peu recommandable. Sa série de romans « groenlandais » amorcée en 2018 — il y en a cinq jusqu’ici dont les excellents Qaanaak et Nuuk , publiés aussi chez La Martinière et traduits en plusieurs langues — a connu un énorme succès, fort légitime. Celui-ci, écrit dans l’urgence, mérite que l’on s’y attarde … ne serait-ce que pour son côté prémonitoire.
Pourquoi prémonitoire ? Parce que le roman raconte l’histoire d’une vente aux enchères sous pression d’un pays entier : le Groenland. À la lumière des déclarations de Celui-dont-il-est-finalement-mieux-de-taire-le-nom, depuis la fin de son premier mandat, Mo Malø, raconte avoir réagi à une suggestion de son éditeur. « Un pitch d’une ligne seulement, au détour d’un mail» , raconte-t-il de façon bien hexagonale, à la fin du récit. Et tout de suite après la réélection de (Celui-dont-…), l’automne dernier, Malø a rapidement écrit ce petit livre
Un scandaleux chantage
On sent bien, dès les premières pages de son nouvel opus, que tout cela a été rédigé à la hâte. On y est bien loin de l’écriture lumineuse et de la profonde compréhension de la culture inuite qui caractérisaient Qaanaak ou Nuuk — même une expédition de pêche, arrivée de nulle part, en komatik traditionnel sur la banquise mouvante, n’y change rien. D’ailleurs, disons-le tout de suite : ce n’est pas un grand livre. L’intrigue est cousue de fils blancs et le contexte général de toute l’opération « vente aux enchères » n’a rien de vraiment crédible. On trouve des trous un peu partout dans le récit et des scènes ne semblent être là, on l’a dit, que pour faire « couleur locale ». N’empêche, la proposition de base est audacieuse. Plongeons-y !
Comme si l’auteur avait voulu dès le départ en souligner l’aspect fictionnel, le roman s’amorce alors que le Groenland —Kalaallit Nunaat en langue kalaallisut —, cet immense territoire de moins de 60 000 habitants, est devenu un pays souverain indépendant de la couronne danoise. Après un « avertissement de l’auteur » rappelant les promesses de (…), voilà que le premier ministre groenlandais, Frederik Karlsen, apparaît livide sur les écrans de télé, les bras menottés à un fauteuil. La voix blanche, il annonce qu’il se voit forcé de présider à la mise aux enchères de son pays tout nouvellement acquis à la suite d’un référendum. Et il explique avoir dû négocier avec « un utilisateur inconnu » la façon dont les choses vont se dérouler … Le lecteur lui sait avant tout le monde que Karlsen n’a pas le choix. Sur l’écran d’un ordinateur muni d’une caméra, devant lui, on peut voir deux femmes suspendues au bout d’un câble d’acier à quelques mètres au-dessus d’un trou dans la banquise. Sa femme et sa fille. L’ultimatum est clair : il a cinq heures pour conclure la vente sinon elles seront sacrifiées. Et le décompte vient de s’enclencher. Ouf.
Personne ne sait où est séquestré Karlsen : on n’arrive pas à le retrouver, ni lui, ni sa famille. D’ailleurs on n’arrive pas non plus à retracer l’origine du signal sophistiqué — bientôt repris par tous les médias du monde — qui égrène les secondes à l’écran et qui diffuse l’image du premier ministre menotté à sa chaise. Qui sont les auteurs de l’enlèvement ? Qui est derrière tout cela ? Et d’ailleurs, qui va participer à cette mascarade dont la mise de base est fixée à 100 millions de dollars américains ? Quand les premières mises s’affichent sans qu’on parvienne à saisir qui contrôle l’opération et quels en sont les mécanismes, on voit qu’elle réunit des représentants de quatre nations : le Danemark, les États-Unis, la Chine — déjà très présente au Groenland — et la Russie.
Cinq heures durant, le récit alternera entre le direct de la vente aux enchères — où les mises atteignent rapidement les dizaines puis les centaines de milliards — et les efforts d’un peu tout le monde pour retracer Karlsen et sa famille : la police groenlandaise puis les Américains et les Russes s’y mettront sans succès. Pendant ce temps, l’affaire a eu le temps de faire le tour du monde. Dehors, devant le Parlement à Nuuk la capitale groenlandaise, une foule de manifestants proteste, comme un peu partout à travers la planète, en dénonçant Karlsen et toute la scandaleuse opération. Il faudra que les autorités diffusent la vidéo, jusque-là tenue secrète, des deux femmes au-dessus de la banquise pour que les choses se calment un peu. Tout cela pendant que s’égrènent les secondes et qu’on en arrive à la mise finale.
Comme à l’habitude, on vous laisse trouver vous-même quel est le montant et qui l’a déposé. Et surtout comment tout cela, qui se veut, on l’a compris, une violente dénonciation de la cupidité des grandes puissances, se termine par une entourloupette si moralement édifiante … qu’on n’y croit pas une seconde !
Voilà ce qui arrive quand on cherche à profiter du vent trop vite et de façon un peu trop évidente.
Groenland : le pays qui n’était pas à vendre
Mo Malø
La Martinière, Paris 2025, 173 pages


