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Photo ONU
Antoine Char
S’ils sont entrés dans la légende en 1988 en recevant le Prix Nobel de la paix, le couperet budgétaire de Donald Trump les mettra à terre : l’ONU va réduire de 25 % le nombre de ses Casques bleus. Un nouveau camouflet pour le colosse aux pieds d’argile qualifié en 1960 de « machin » par Charles de Gaulle.
Déployés en République démocratique du Congo, en Centreafrique, au Soudan du Sud, au Sahara occidental, à Chypre, au Liban et sur le Plateau du Golan, ces soldats de la paix assurent notamment la surveillance des cessez-le-feu, la protection des civils et des convois humanitaires. Une goutte d’eau dans un monde englué dans une soixantaine de conflits, qui sont « de plus en plus nombreux et de plus en plus longs », rappelait encore au début du mois Pierre Krähenbühl, directeur général du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) (1)
Depuis les premières missions de paix onusiennes en 1948, un peu plus de 4000 ont perdu la vie dans 71 opérations de maintien de la paix à travers le monde, auxquelles ont participé deux millions d’hommes, originaires de 125 pays, dont 125 000 Canadiens (123 décès). Les femmes forment moins de 10 % des bataillons, mais en 2007 une unité exclusivement féminine fut déployée au Libéria – une première mondiale.
Et qui a créé les Casques bleus en 1956 ? Dag Hammarskjöld, le deuxième secrétaire général de l’ONU ou Lester B. Pearson, alors ministre canadien des Affaires extérieures avant de devenir premier ministre ?
« Comme pour toute invention, plusieurs s’en disputent la paternité. […] les deux hommes en sont les créateurs, mais c’est Pearson qui a obtenu le Nobel [de la paix] pour ça et pour son action lors de la crise de Suez [en 1956]», rappelle Jocelyn Coulon, auteur notamment de Les Casques bleus (échange de courriel).
La décision d’ «alléger » d’une quinzaine de mille le nombre de Casques bleus dans le monde intervient au moment où les États-Unis ont annoncé des coupes massives dans leur aide à l’étranger.
Est-ce la première fois que l’ONU va réduire du quart ses Casques bleus ?« Non. L’ONU a déjà connu plusieurs vagues de réductions de ses effectifs, notamment après la fin de la Guerre froide et au début des années 2010. Ce qui est inédit ici, c’est l’ampleur et la simultanéité des coupes, touchant plusieurs missions à la fois, dans un contexte où la demande de maintien de la paix reste élevée », répond Michel Liégeois, professeur de relations internationales, Université catholique de Louvain (échange de courriels).
Il y a fort à parier que les missions les plus touchées par la « saignée » devraient être les plus coûteuses.
Américains, gros contributeurs
Le budget annuel onusien pour « maintenir la paix » frise les 10 milliards, c’est moins d’un pour cent des dépenses militaires dans le monde, selon l’Institut de recherche sur la paix de Stockholm. Les Américains sont les plus gros contributeurs avec près de 29 %.
Voilà pour les chiffres. Quant à la crise de confiance de l’administration républicaine à l’encontre de l’ONU elle ne s’explique bien sûr pas par l’arrêt de l’escalier mécanique qui menait le 22 septembre Trump à son télésouffleur, en panne lui aussi, où il devait déclarer à l’Assemble générale : « Les Nations unies ne sont pas là pour nous. Quel est le but des Nations unies ? J’ai mis fin aux guerres à la place des Nations unies. »
Il aurait pu ajouter ces mots de Charles Krauthammer (1950-2018), columnist conservateur du Washington Post pour qui « le maintien de la paix, c’est pour les idiots ». (2) Et pour lui, c’est tout simple : depuis la fin de la Guerre froide, le monde est entré dans un système « unipolaire » et le « centre du pouvoir mondial est la superpuissance incontestée que sont les États-Unis, entourés de leurs alliés occidentaux » (3). Ce n’est plus si simple depuis la montée en puissance de la Chine, mais qu’importe, Trump n’a que faire du multilatéralisme de l’ONU, qui fête cette année son 80e anniversaire. « L’ONU ne règle pas les problèmes (…), elle en crée de nouveaux que nous devons résoudre », devait-il d’ailleurs déclarer à l’Assemblée générale.
De manière générale, Trump 2.0 a taillé en pièces son aide à l’étranger, a claqué la porte à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et le fera à l’UNESCO à la fin de l’année prochaine. Au chalumeau, il brûle tous les jours un peu plus le multilatéralisme cher à l’ONU. « Quand l’État membre le plus puissant leur tourne le dos, c’est toute la validité des institutions internationales et de leurs règles qui se voit remise en question. En outre, le retrait des États-Unis prive les institutions de contributions majeures et sape ainsi leur capacité à traiter efficacement les problèmes mondiaux. » (4)
Et pour répondre aux attentes de l’administration Trump, l’ONU va-t-elle finir par favoriser certaines missions au détriment d’autres ?
« Probablement, croit Michel Liégeois. Sous pression budgétaire américaine, le Secrétariat cherche à rationaliser les dépenses, ce qui peut conduire à privilégier les missions jugées « prioritaires » — souvent celles où les grandes puissances ont des intérêts stratégiques — au détriment d’opérations plus discrètes mais essentielles à la stabilité locale. »
Loin d’être irréprochables, mais …
Si les « soldats de la paix » ont souvent contribué à la protection de populations en danger, ils ont aussi été éclaboussés par plusieurs scandales sexuels auprès des populations qu’ils devaient protéger notamment en Haïti et en République démocratique du Congo. L’ONU a ainsi enquêté sur des cas de viols, de prostitution et de pédophilie.
Il va sans dire que « les crimes à caractère sexuel entachent la réputation de l’ONU et minent sa crédibilité en théâtre d’opérations ainsi que sur la scène internationale. Une situation alarmante, car à plus long terme, cette problématique pourrait mener à un désengagement des nations par rapport aux opérations de maintien de la paix et à une hésitation des pays en difficulté à faire appel à des troupes onusiennes ». (5)
Pour l’heure, sur les 11 opérations de la paix en cours (dont cinq en Afrique), les Casques bleus ont une feuille de route irréprochable et la Ligue arabe aimerait bien qu’ils soient déployés à Gaza. Mission impossible car elle nécessiterait l’aval du Conseil de sécurité et de leur poids lourd, les États-Unis qui s’y opposent.
Encore et toujours, l’action des « soldats de la paix » reste soumise à la volonté politique de l’organe suprême de l’ONU. Ainsi, pendant la Guerre froide, elle n’a pu intervenir dans aucun conflit touchant les intérêts américains et soviétiques. Encore aujourd’hui, le Conseil de sécurité favorise l’impuissance onusienne dans la mesure où un des cinq membres peut utiliser son veto contre toute décision affectant négativement ses intérêts ou ceux d’un de ses protégés.
Règle générale, comment les divisions politiques de la « communauté internationale » ont-elles un impact sur les budgets de maintien de la paix de l’ONU ?
« Les budgets, répond Michel Liégeois reflètent directement les rapports de force au Conseil de sécurité. Quand les grandes puissances sont divisées, le consensus sur le financement et le mandat des missions s’effrite : les contributions stagnent, les mandats deviennent plus limités, et l’ONU se voit contrainte de faire “plus avec moins” .»
Si Dag Hammarskjöld avait peut-être raison de rappeler que « l’ONU n’a pas été inventée pour promettre au monde le paradis, mais pour éviter à l’humanité de vivre en enfer », financièrement et plus que jamais, les Casques bleus sont eux en terrain miné.
1) https://www.lorientlejour.com/article/1483393/-avec-laugmentation-du-nombre-de-conflits-dans-le-monde-leur- duree-sest-allongee-.html
- 2) https://www.ouest-france.fr/monde/etats-unis/donald-trump/pas-de-tuniques-bleues-sous-le-casque-bleu-washington-prefere-payer-de-moins-en-moins-a3ab11a6-b01a-11f0-ad64-c51ff7d9b96e
- 3) https://www.foreignaffairs.com/articles/1990-01-01/unipolar-moment
- 4) https://laviedesidees.fr/Le-multilateralisme-sans-les-Etats-Unis#:~:text=Sous%20la%20présidence%20de%20Joe,de%20la%20santé%20(OMS)
- 5) https://www.cfc.forces.gc.ca/259/290/296/286/bournival.pdf


