À propos de l'auteur : Serge Truffaut

Catégories : International

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Serge Truffaut

Dans les jours qui ont suivi la mort du grand ayatollah Ali Khamenei lors d’un bombardement effectué par la US Air force le 28 février dernier, les autorités iraniennes avaient décrété que son enterrement, fixé au 9 juillet, serait précédé par quatre jours de deuil national. Khameini, faut-il le rappeler, avait été sacré Guide suprême de la révolution islamique en 1989. Autrement dit, roi d’entre les rois de la Perse moderne.

De cet épisode récent de l’histoire iranienne deux faits riches en enseignements divers doivent être retenus : dans les rues de Téhéran des millions et non des milliers d’Iraniens ont défilé en hommage au dirigeant mort au premier jour de la guerre déclenchée par le duo formé des États-Unis et d’Israël.

Du nombre évoqué par la mairie de Téhéran, entre huit et 10 millions, et confirmé par les journalistes du New York Times à qui les autorités avaient accordé un permis de séjour, découle le constat suivant : les citoyens qui soutiennent ces temps-ci un régime réputé très autoritaire sont plus nombreux qu’on l’affirmait ou le pensait ici et là en Occident.

Le deuxième fait présente une singularité géographique d’une extraordinaire importance : un détour du convoi funéraire par l’Irak avait été ordonné afin de permettre aux chiites, majoritaires dans ce pays, de saluer la mémoire de Khamenei.

De ce détour on peut se demander s’il n’a pas été planifié avec un goût prononcé pour l’ironie et le poids des symboles. Chose certaine, la présence du cercueil en Irak a permis de rappeler au monde entier qu’en renversant Saddam Hussein en 2003, un sunnite qui s’était appliqué à brutaliser les chiites du pays pendant près de 25 ans, le président George W. Bush avait fait un cadeau énorme à l’Iran. Plus précisément, en ignorant le poids des chiites en Irak, Bush a permis à Téhéran d’inféoder le destin de l’Irak au sien.

Aux faits mentionnés, tous deux spectaculaires, un troisième doit être mis en lumière avec une certaine insistance car il est, lui, révélateur du profond changement effectué dans la direction de l’État, dans la gestion de l’appareil d’État, dans la gouvernance du pays tout entier. C’est bien simple : l’Iran est dirigé désormais par une nouvelle génération.

Dans une longue analyse réalisée pour Foreign Affairs et intitulée Iran’s New Grand Strategy, Narges Bajoghli et Vali Nasr, tous deux professeurs à la Johns Hopkins School of Advanced International Studies, assurent qu’à la différence de Khamenei, de ses collaborateurs et mandarins du régime, les nouveaux patrons de l’Iran « vont concentrer leur gestion des affaires sur la défense nationale et non l’idéologie religieuse, révolutionnaire ».

Autrement dit, selon ces deux experts nous sommes d’ores et déjà les témoins d’un bouleversement du centre de gravité du pouvoir et de son enveloppe idéologique qui, à moyen terme, devrait se traduire par l’émergence d’un Iran qui serait un copier-coller de l’Égypte de Gamal Nasser ou de la Turquie de Kemal Atatürk.

Pour édifier cet Iran plus nationaliste, un Iran libéré de l’atavisme religieux cher à Rouhollah Khomeini, Khamenei, Hachemi Rafsandjani et consort, il fallait, comme il se dit dans l’univers psycho-pop d’obédience freudienne, tuer le père. Les enfants et les petits-enfants qui sont aux manettes aujourd’hui n’ont pas eu à le faire, le duo américano-israélien s’en étant chargé notamment le 28 février.

Le père Ali Khamenei

Entre Khamenei et Khomeini d’une part et les nouveaux dirigeants d’autre part, existent sur le front des idées, notamment pour ce qui a trait à la philosophie politique, de profondes disparités. Là où les premiers cherchaient à intellectualiser avant de s’employer, en bons convertis, à imposer leurs vues, leurs descendants ont davantage recours au principe de réalité. Mettons qu’ils sont plus enclins à utiliser la loupe de l’empirisme que leurs prédécesseurs.

En ce qui concerne ces héritiers, un fait majeur doit être souligné : à la différence des premiers dirigeants de la République islamique d’Iran, il ont participé à la guerre contre l’Irak dont il faut rappeler qu’elle fut la plus longue guerre conventionnelle du XXe siècle, soit huit ans.

Des trois vieux mentionnés, Khamenei fut le plus autoritaire et le plus intellectuel. Autoritaire ? Au cours des premières années suivant sa nomination de Guide suprême en 1989, il s’est appliqué à concentrer entre ses mains les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire en plus d’être chef des armées.

Le plus intellectuel ? Cette concentration des pouvoirs, Khamenei l’a réalisée en injectant dans les dédales de l’appareil d’État des bonnes doses des théories qu’il avait étudiées et digérées dans les années 1950 et 1960.

À cette époque, d’après le long portrait de Khamenei que le journaliste iranien Akbar Ganji avait signé dans le Foreign Affairs d’avril 2013, il s’était lié à Jalal Al-e Ahmad et Ali Shariati, deux intellectuels qui avaient développé la théorie dite de la Désintoxication de l’Ouest. En clair, il faut se débarrasser des élites locales qui sont en fait des marionnettes d’un Occident qui cherche par tous les moyens à détruire les cultures indigènes afin de renforcer sa colonisation économique.

À cette volonté de séparation quasi absolue avec l’Occident, Khameini devait greffer le déterminisme religieux si cher à Saïd Qotb, essayiste égyptien et cadre dirigeant des Frères musulmans. Dans ses livres intitulés La Bataille entre Islam et capitalisme, Justice sociale dans l’Islam et surtout Sous l’ombre du Coran, Qotb affirmait que l’Islam étant la solution à tous les maux de la société il faut ériger une théocratie en Égypte comme ailleurs dans le monde musulman et y imposer la charia.

Pour atteindre cet objectif, Qotb s’était métamorphosé en avocat du jihad violent qui influencera énormément les cadres d’al-QaÏda, Oussama Ben Laden en tête. Après des années de combats sous diverses formes entre les Frères musulmans et Nasser, ce dernier ordonnera en 1966 l’exécution de Qotb au terme d’un procès.

Paradoxe des paradoxes, les héritiers de Khamenei et Khomeini entendent prendre le contrepied, en partie, des affections religieuses défendues par leurs aînés en s’inspirant du nationalisme panarabisme de Nasser qui avait commandé la pendaison de l’essayiste Qotb chantre de la conjugaison de l’Islam avec la politique.

Les héritiers

En juin 2025, pendant une douzaine de jours l’aviation américaine accompagnée par celle d’Israël a mené une campagne de bombardements visant principalement l’infrastructure nucléaire de l’Iran. Au terme de cette campagne, les héritiers, Gardiens de la révolution en tête, ont amorcé une ‘révolution administrative en profondeur’ pour reprendre le qualificatif de Bajoghli et Nasr.

En huit mois, ils ont poursuivi une refonte complète des institutions: divers ministères, universités, administrations, centres de réflexion etc… Ils ont bouleversé l’infrastructure militaire en transformant l’armée conventionnelle en une myriade de forces de guérilla en plus de modifier la géographie militaire en optant pour la dispersion des contingents au lieu de la concentration.

L’un des principaux architectes de cette révolution administrative développée avant tout à l’enseigne de la cohérence et du pragmatisme s’appelait Ari Lajirani, chef du Conseil suprême de la sécurité nationale, décédé le 17 mars dernier lors d’un bombardement israélien.

De par sa formation, il résume à lui seul les paradoxes de l’Iran. En effet, à la grande différence des « vieux » il avait une solide formation universitaire en informatique et en mathématiques, il détenait également un doctorat en philosophie.

Il était un expert d’Emmanuel Kant, son héros, dont sa fameuse Critique de la raison pure est à bien des égards une contradiction du Coran et de son inclination pour l’homogénéité, la pureté. Bref, nous voici loin des théories introduites par Qotb, Ahmad et Shariati.

Propulsé par Khameini à la tête du Conseil de sécurité au cours de l’été 2025, Larijani était responsable de fait de la transformation de la défense du pays. Avec trois généraux issus des rangs des Gardiens de la révolution, il a conçu une stratégie reposant sur le constat suivant: l’Iran ne disposant pas d’une force aérienne en mesure de concurrencer celle du duo États-Unis-Israël, nous n’avons pas d’autre choix que de ciseler un plan à l’aune de la dissymétrie.

D’où ceci : faire ce que les Américains sont certains que nous ne ferons pas, car contraire, selon eux, à notre intérêt économique : prendre le détroit d’Ormuz en otage avant de la transformer en machine à cash. Du coup, la levée des sanctions sera moins importante, car compensée par le droit de péage imposé à chaque bateau.

Ensuite, en lieu et place de l’affrontement frontal, faire un usage massif de drones et de missiles à destination des bases américaines situées dans la région. Les objectifs fixés: attaquer les infrastructures technologiques, satellites, radars, système de frappes, etc…

La stratégie développée par Larijani et des généraux des Gardiens de la révolution s’est traduite sur le flanc géopolitique par des modifications majeures du paysage géographique et militaire. Géographique ? En faisant du détroit d’Ormuz le centre de gravité de sa contre-offensive sur le front oriental, et en bombardant les bases militaires des États-Unis dans la région, l’Iran a ‘exporté’ le périmètre de la guerre. Et de deux, on est passé d’une guerre aérienne à une guerre maritime.

Résultat net, l’Iran a passablement renforcé sa profondeur stratégique. D’autant que Trump n’ayant pas encore dévoilé ses intentions pour tout ce qui a trait aux 16 bases en partie détruites, les royaumes des environs ont d’ores et déjà amorcé une révision de leurs relations avec Washington : Oman et Barhein en tête.

En mars, le plan iranien a eu une conséquence énorme : les milices chiites de l’Irak ont forcé la fermeture de la base américaine baptisée Camp Victory et édifiée en 2003 dans les environs de Bagdad.

Dans un long entretien accordé au début de l’année au New York Times, Trump avait précisé qu’il s’appuyait beaucoup sur ses intuitions. Peut-être devrait-il étudier ce constat de Kant sur lequel Larijani avait certainement médité : « Des pensées sans matière sont vides, des intuitions sans concepts sont aveugles. »

Aveugle et vide, c’est Trump tout craché.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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