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Jean-Claude Bürger
Le président américain est un curieux homme en vérité, il sait souvent être surprenant, mais peut néanmoins sembler dépourvu de créativité dans bien des erreurs qu’il commet : il imite par exemple celles de Vladimir Poutine, et déclare une guerre en surestimant ses forces. Son mépris de ses adversaires le pousse par ailleurs à gravement sous-estimer les leurs.
Au contraire du président russe cependant, après avoir perdu l’espoir d’une victoire rapide, au lieu de s’enliser des années dans un conflit meurtrier, il décide au bout de trois mois de faire marche arrière.
Cela ne l’empêche nullement de crier victoire sans la moindre vergogne … Trump ne peut pas perdre !
Un pseudo traité de Versailles
Trump, celui-là même qui n’est pas de la race des « loosers », reçoit sur un plateau d’argent l’occasion de signer en fanfare le 17 juin à Versailles un «traité » qu’il présente comme un triomphe …
Ce cadeau dû à une invitation du président Macron cache cependant mal le fait qu’à l’instar de son illustre précédent, ce document est loin de porter les germes d’une paix à long terme.
Le traité en question d’ailleurs n’en est même pas un. C’est un accord de cessez-le-feu assorti d’un protocole de négociation. Il comporte des engagements dont les modalités restent à préciser lors de discussions ultérieures, mais à première vue le document semble étonnamment favorable aux Iraniens.
Parmi les promesses d’intention du président américain, il s’engage à inciter ses alliés du Moyen-Orient à payer à l’Iran une prime sous la forme d’un fonds de 300 milliards $, espérant probablement calmer avec cet argent les ardeurs belliqueuses des Pasdaran.
Ce faisant, il ya de bonnes chances qu’il réitère ainsi l’erreur de Nétanyahou, qui pensait avant le pogrom du 7 octobre 2023, qu’il suffisait de laisser arroser le Hamas par l’argent qatari pour calmer la vindicte de l’organisation palestinienne.
Un accord dont personne ne veut réellement
Mais il semble prématuré de parler des détails d’une entente qui reste à négocier et qui fort possiblement n’aura jamais lieu. Car l’affaire semble assez mal partie.
En effet si chacun des deux camps* veut pouvoir crier victoire, aucun des deux adversaires n’a vraiment intérêt à fixer sur papier le bilan catastrophique pour chacun, de ce conflit issu d’une absurde et tragique surenchère de haine et de bêtises .
Le président américain qui semble à peine penaud que ses manœuvres d’intimidation soient restées infructueuses, n’a pas besoin d’un traité de paix. Il est même possible qu’il ait besoin qu’il n’y en ait point.
Tant que le traité n’est pas signé nul ne pourra souligner avec précision l’ampleur de l’échec de l’Amérique, ni des erreurs de jugement de son 47e président.
En Iran, les Gardiens de la révolution de leur côté, ne trouvent leur légitimité que dans la lutte contre l’Occident. Ce n’est pas la paix qui fait partie de leur programme, mais la victoire. Une sorte de victoire idéale dont nul ne sait très bien si c’est celle de l’islam chiite, celle de la renaissance de l’empire perse ou une autre.
Une chose est cependant certaine pour celui qui a assisté à des réunions politiques en Iran, les mots « Marg bar Âmrikâ »’ font partie du vocabulaire farci qui reste le plus durablement gravé dans la mémoire. Scandés par des foules enrégimentées, ils ponctuent et rythment discours et les manifestation. Ils signifient mort à l’Amérique.
Les Israéliens quant à eux ne veulent pas d’un traité. Ils veulent, on peut les comprendre, un changement de régime à Téhéran. De toute façon ils ne font pour l’instant, pas partie des négociations …
Soixante jours … ou plus
Le délai de 60 jours que se sont données les deux parties peut échoir sans conséquences. On pourra le renouveler indéfiniment malgré les accrochages, comme les 38 fois précédentes où Trump a annoncé la signature imminente d’un accord en repoussant ou non, selon sa fantaisie, les ultimatums et les menaces de frappes aériennes.
Si comme on peut le prévoir, les négociations échouent, la faute en reviendra au vice-président Vance à qui il en a donné la responsabilité.
On a là une des recettes de la présidence de Trump :
- Intimider et faire marche arrière quand les choses se gâtent
- Faire payer les autres, qu’il s’agisse d’argent ou des échecs de ses politiques
- Déléguer les problèmes et virer sous les insultes les subordonnés qui échouent à les résoudre
- Récolter les lauriers quand les circonstances évoluent en sa faveur.
En l’occurence, il pourra à quatre mois des élections du « mid-term » continuer à vociférer qu’il a le pouvoir d’anéantir ses ennemis et qu’il ne connaît aucune limite à la puissance des USA grâce à lui retrouvée.
Si les quelques faucons MAGA veulent qu’il montre vraiment ses muscles il pourra même si nécessaire, faire faire une partie du travail par les Israéliens qui piaffent d’impatience d’en découdre.
Si l’affaire tourne mal, il pourra toujours laisser tomber ses alliés sans états d’âme. Il a démontré à maintes reprises sa propension à le faire …
Pile tu gagnes, face je perds ! La névrose de l’Europe
La guerre de 2026 entre les USA et l’Iran a par ailleurs ceci de particulier, que non seulement elle provoque un choc pétrolier de haute intensité et une crise économique dans la plupart des pays du monde, mais que d’autre part elle provoque chez beaucoup de ceux qu’il est convenu d’appeler les Occidentaux, une sorte de névrose.
Peuvent-ils souhaiter la victoire du président américain dans ce conflit dont il a personnellement pris la responsabilité, quitte à alimenter sa popularité sur le plan intérieur ? S’il y est fort politiquement, il donnera probablement libre cours à son arrogante agressivité vis-à-vis de ceux qui étaient les alliés traditionnels des États-Unis. Depuis le tout début de sa présidence il les couvre d’insultes, de menaces et de marques de mépris.
Peuvent-ils par ailleurs, souhaiter sa défaite, qui impliquerait la prolongation et l’aggravation de la crise économique mondiale qui se dessine? C’est pile tu gagnes, face je perds …
De plus, les Occidentaux pourraient-ils vraiment envisager favorablement la victoire d’un régime qui prêche depuis des décennies la destruction d’Israël et s’y emploie de multiples façons ?
Pourraient-ils ne pas s’inquiéter à la perspective de l’acquisition d’un arsenal nucléaire par les Iraniens qui depuis la chute du chah il y a près d’un demi-siècle, crient leur haine de l’Occident ?
Israël dans cette guerre semble avoir fait sienne la devise « la meilleure défense c’est l’attaque ». Sa position belliqueuse ne fait rien pour alléger le malaise des Canado-Européens.
Ce pays depuis le massacre du 7 octobre 2023 a par ailleurs choisi de se distancer encore davantage des valeurs occidentales. Sa droite extrême se sent encouragée en ce sens par l’attitude de défiance qu’affecte Trump envers les défenseurs des droits de l’Homme, et de l’humanisme européen.
Les vassaux et les courtisans
Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que la plupart des dirigeants européens dont Trump tente de gré ou de force d’obtenir la vassalisation, prétendent se réjouir d’un accord pour l’instant en grande partie fictif. Ils semblent entrer du même coup dans la réalité virtuelle du discours trumpien. Cette situation de ni victoire ni défaite fait finalement pour l’instant l’affaire de tous.
Ce président américain qui semble capable de commettre de graves erreurs de jugement, a néanmoins une grande force : sa facilité à créer un chaos d’une telle absurdité que la seule façon de s’y retrouver est d’entrer peu ou prou dans son discours et dans sa présentation souvent chimérique et paranoïaque de la réalité.
Par exemple, il devient bien difficile pour chacun, de retrouver ses repères dans un monde où des croisés de l’islam mettent en échec les États-Unis. Un monde dans lequel les États-Unis et Israël chacun à sa manière, se font les avocats de déportations, de camps d’internement, et de différentes modalités de purifications ethniques.
Le roi est nu
Dès le premier jour des négociations, à Lucerne, chacun des adversaires s’est donc efforcé de donner de la voix pour crier victoire.
Chacun veut inviter les siens à entrer dans sa propre narration d’un réel qui finit par être diffracté de façon telle que les faits en deviennent évanescents.
Les Américains et les Gardiens de la révolution assurent réciproquement avec aplomb que l’adversaire ment en évoquant des concessions de l’autre.
Trump et Mohammad Bagher Ghalibaf qui dirige la délégation iranienne, échangent menaces et insultes … Les Iraniens quittent la réunion en claquant la porte …
Bonjour l’ambiance comme on dit en France !
Le lendemain les discussions reprennent …Il reste 59 jours à passer en palabres à l’hôtel Bürgenstock. Dans ce paisible et luxueux hôtel des Alpes suisses, on parle bien loin du fracas des drones et des missiles, loin des gémissements des blessés coincés sous les décombres. On perçoit cependant très vite, que leur poursuite ne sera pas un long fleuve tranquille.
Au second jour des discussions, les Iraniens soulignent (non sans raisons) que les 14 points du protocole de Versailles sont une sorte d’acte de capitulation des Américains pendant que Trump de son côté, lors d’un discours partisan dans son pays, clame que l’Iran a été anéanti !
Trump s’efforce de faire oublier qu’il avait lors de son premier mandat en 2018, déchiré le traité négocié par Obama en 2015. Ce dernier avait été signé par la Chine, la France, la Russie, le Royaume-Uni et l’Allemagne. Tous les observateurs conviennent de ce que, malgré ses limites, quel que soit l’arrangement susceptible d’être obtenu aujourd’hui avec Téhéran, il y a fort peu de chances qu’on arrive à une situation aussi favorable que celle qui prévalait à l’époque.
De plus, la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz est désormais fortement hypothéquée et Trump comme son allié israélien n’a atteint aucun des objectifs qu’ils s’étaient fixés.
Quoi que prétende le président américain, sa guerre est un échec. Le roi est nu … Même si l’Europe comme ses courtisans, le complimente obséquieusement sur ses atours !
Victoires et défaites
Paradoxalement, ce qui ne fait rien pour pour clarifier la perception de la situation, c’est qu’aucun des adversaires ne ment réellement lorsqu’il prétend avoir défait l’ennemi.
L’Iran est en partie exsangue, le pays est ruiné financièrement et en partie physiquement. Ses chefs ont tous péri dans les attaques ciblées dont ils ont fait l’objet et, comme le souligne à plaisir Donald Trump, sa flotte et son aviation ont été anéanties.
La seule victoire de l’Iran consiste en la survie du régime qui avec succès a refusé de se soumettre à son formidable adversaire, survie également d’une partie de son arsenal dont on ignore l’importance et la disponibilité.
Le pays prouve au monde sa capacité d’exister envers et contre tout.
Le régime des mollahs et des Pasdaran avait développé un ensemble parfait d’arsenal de défense et de stratégie de dissuasion : en cas d’agression, il n’est pas nécessaire d’être plus fort que l’agresseur. Pour se défendre, il suffit de faire grimper le coût d’une éventuelle victoire à un niveau tel, que l’ennemi n’est plus disposé à le payer.
Trump voulait avec cette guerre, démontrer qu’il était tout-puissant. Il a prouvé le contraire …
Mais l’homme n’est pas à une faillite près. Il semble avoir appris à leur survivre …
Le président américain trouve peut-être réconfort dans le fait que ce désastre stratégique le place en ce qu’il estime être bonne compagnie : sa situation est assez similaire à celle de son ami Vladimir Poutine, lui qui s’était imaginé ramener en quelques jours l’Ukraine dans l’escarcelle de la Russie.
Lorsque qu’un pays puissant en attaque un autre, le simple fait d’échouer à atteindre ses objectifs constitue une défaite majeure.
L’hubris qui pousse chacun de ces deux hommes à prendre de plus en plus de risques pour afficher leur pouvoir menace de sérieusement fragiliser leurs positions respectives. Elles se retrouvent en tout cas aujourd’hui, bien en deçà de leurs ambitions.
L’homme qui voulait être roi et celui qui voulait être tsar
Au moment où s’amorcent les discussions de Lucerne, qui si elles confirmaient les termes des 14 points du protocole d’accord, scelleraient une défaite manifeste des États-Unis, le président russe, se trouve de son côté, confronté à l’une des situations les plus délicates auxquelles il a du faire face depuis le début de l’invasion de l’Ukraine.
Les fumées des incendies allumés par sa guerre ne sont plus désormais l’apanage de Kiev, elles obscurcissent régulièrement le ciel de Saint-Petersbourg, Moscou ou Volgograd.
La Russie deuxième plus gros producteur de pétrole n’est plus en mesure de fournir l’essence nécessaire à ses automobilistes, ses raffineries sujettes à de multiples attaques sont en feu.
La Crimée de plus en plus isolée du continent a déclaré l’état d’urgence, et se trouve dans une situation critique. De plus, les troupes ukrainiennes ont l’air d’avoir stabilisé un front sur lequel les Russes ne progressent plus guère.
L’Ukraine, grâce en partie l’originalité de l’arsenal que ses industries ont développé ces dernières années, fait elle aussi la preuve que les géants de l’armement nucléaire, les champions de la balistique intercontinentale, sont vulnérables.
Cette guerre démontre une fois de plus qu’ils sont susceptibles d’être défaits lors d’affrontement dissymétriques. Leurs stratèges sont souvent pris au dépourvu lorsqu’ils sont confrontés à des technologies et des stratégies nouvelles développées par des pays infiniment moins bien dotés en armements conventionnels.
L’Afghanistan et le Vietnam n’ont manifestement pas servi de leçon.
Trump l’homme qui voulait être roi et Poutine celui qui se rêvait en tsar, sous prétexte de rendre à leurs pays leur grandeur passée, ont exposé leurs faiblesses à la face du monde.
La fin de la sanctuarisation
Bien que les Ukrainiens fassent tous les jours monter le prix d’une victoire russe qui semble de plus en plus aléatoire, ce n’est pas là le principal problème de Poutine qui, à l’inverse de son homologue américain, n’a montré jusque- là aucune intention de reculer.
J’écris ces lignes au lendemain du bombardement par les Ukrainiens du complexe industriel de Titan-Barrikady à Volgograd. Ils y ont endommagé une usine de fabrication de composants d’artillerie.
La dernière fois que Volgograd avait été bombardée c’était par les Allemands en 1943, et elle s’appelait Stalingrad ! Le choc est à la fois géographique, historique et surtout psychologique.
La guerre se porte de plus en plus à l’intérieur du territoire russe. Toutes les lignes rouges tracées par Vladimir Poutine au début du conflit ont été franchies impunément par les Ukrainiens.
Les systèmes de défense russe épuisent leurs réserves, à l’instar de ceux des Américains au Moyen-Orient et l’ennemi continue d’attaquer …
Les menaces d’utiliser un armement nucléaire tactique agitées aux débuts de la guerre par Poutine se sont fort heureusement révélées n’être pour l’instant que de vaines gesticulations; au même titre que celles de celui qui prétendait rayer de la carte la civilisation iranienne …
En tout état de cause ces attaques portées au cœur du territoire russe, ont aujourd’hui un impact sur des populations pour lesquelles la guerre n’était jusqu’à récemment qu’un phénomène extérieur sinon étranger.
Elles découvrent que contrairement à ce qu’elles pensaient, elle ne sont pas nécessairement protégées par le parapluie nucléaire russe, même si c’est l’un des plus puissants au monde …
Le principal résultat de l’opération militaire spéciale de Poutine aura jusqu’à présent été de marquer la fin de la sanctuarisation de son territoire.
Même pas peur !
Les deux autocrates qui il y a peu de temps encore semblaient prêts de se partager une bonne partie du monde perdent leur image d’invincibilité. Les deux géants sortent éclopés des batailles qu’ils ont déclenchées.
Sur les plans intérieur comme extérieur, les présidents russe et américain font moins peur. Leurs alliances et leurs soutiens en sont fragilisés et se fissurent. C’est du moins ce qu’affirment de nombreux observateurs, qui il faut le dire, prennent peut-être leurs désirs pour des réalités.
Mais il est vrai que les régimes autoritaires tombent souvent plus brutalement que les démocraties.
Les dictateurs et les autocrates perdent le pouvoir lorsque l’on cesse de les craindre. Les démocrates lorsque s’érode leur pouvoir de séduction.
La résistance, et le courage des Iraniens comme celui les Ukrainiens, ont démontré la part de bluff qu’il peut y avoir chez leurs ennemis. Certains pourraient être tentés de les prendre en exemple. C’est une sérieuse défaite pour ces deux champions de l’intimidation.
Nul cependant n’a aujourd’hui la boule de cristal nécessaire pour prédire si dans l’avenir, poussés dans leurs derniers retranchements, ils en seront plus enclins à calmer leurs ambitions ou plus dangereux …


