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Daniel Raunet
La vénérable Académie ne contrôle plus la langue française depuis que les Africains enceintent les femmes et démaraboutent les victimes de sortilèges. Un nouveau verbe, « népaliser », et un nouveau substantif, « la népalisation » sont apparus dans les rues d’Antananarivo fin septembre. « On va faire notre Népal ! On va népaliser ! Népalisation ! », a clamé la jeunesse malgache en prenant la rue contre un régime archicorrompu.
Un manga japonais
Du Népal à Madagascar en passant par le Maroc, les Philippines, le Pérou et l’Indonésie, des milliers de jeunes sont descendus dans la rue derrière le drapeau pirate du manga le plus vendu au monde. La bande dessinée japonaise One Piece agit désormais comme une internationale de la Génération Z, les jeunes nés à partir de 1999. Le héros au chapeau de paille de ce manga, l’aspirant pirate Luffy, dispose de pouvoirs magiques et passe son temps à s’opposer aux forces maléfiques et à défendre les opprimés.
Contrairement aux milléniaux de la génération Y qui ont apprivoisé la révolution informatique en cours de route, les membres de la Génération Z sont nés avec. Ils ont appris à échanger leurs messages avec des jeux vidéo ou des sites de partage de photos et de clips. Les manifestants de Rabat à Katmandou communiquent par des médias sociaux rapides, concis et facilement anonymes comme Discord ou TikTok. Avec une vidéo de 30 secondes, n’importe qui peut lancer un mot d’ordre viral beaucoup plus efficace qu’un communiqué de presse bien léché. Ces mouvements sont acéphales, sans leaders identifiables.
Le déclenchement de la colère
Caractéristique commune à tous les pays secoués par des manifestations de jeunes, c’est un exemple d’abus flagrant de la part des élites qui déclenche la colère. Au Népal, c’est une vidéo devenue virale du fils d’un ministre s’exhibant devant une pile de cadeaux, de décorations de Noël et de boîtes signées Louis Vuitton, Gucci, Cartier et Christian Louboutin.
Au Timor-Oriental, l’événement déclencheur est la décision du gouvernement de fournir des VUSs Toyota à 65 parlementaires. À Madagascar, trop de coupures d’eau et d’électricité ont fait déborder le proverbial vase dans ce pays délabré. Au Maroc, c’est le décès de huit femmes en couches dans un hôpital public décrépit à Agadir ; en juin dernier au Kenya, la mort d’un blogueur dans un commissariat de police ; en Indonésie, l’octroi d’une allocation logement mensuelle de 4287 $ pour les députés ; aux Philippines, la découverte de projets bidon de contrôle des inondations dans le cadre d’un programme de 12,5 milliards $, etc.
Les précurseurs
En 2022 au Sri Lanka, le mouvement Aragalaya avait précipité la fuite du président Rajapaksa et de son frère, tous deux notoirement corrompus, à la suite d’une hausse de 46 % du coût de la nourriture et de 140 % de celui de l’essence.
En 2024 au Bangladesh, c’est une décision de justice confirmant un système de quotas dans la fonction publique qui a mis le feu aux poudres. Des étudiants se mobilisent contre la priorité donnée aux descendants des anciens combattants de la guerre contre le Pakistan, donc au parti de la présidente, la très autoritaire Sheikh Hasina. Après plusieurs manifestations massives et plusieurs centaines de morts, des bâtiments officiels sont incendiés et Sheikh Hasina s’enfuit en Inde en hélicoptère.
En juin 2025 au Kenya, la Génération Z lance un mouvement contre la violence du gouvernement. La répression policière fait plus de cent morts. Le président William Ruto donne l’ordre aux troupes de tirer dans les jambes des manifestants avant de les traduire en justice. 1500 personnes sont poursuivies pour « terrorisme ».
Le 25 août 2025 en Indonésie des étudiants de Djakarta manifestent contre un projet d’allocation logement mensuelle de 4287 $ pour les députés. Le 28 au soir, un conducteur de moto-taxi de 21 ans qui livrait des repas est tué, renversé par un tank lors d’une manifestation à laquelle il ne participait pas. Le pays s’embrase, mais un mois plus tard, après une dizaine de morts et quelques scènes d’incendies et de pillage, la brutalité de la répression semble avoir eu raison des manifestations.
Les grandes révoltes de l’automne — Le Népal
Le Népal donne le ton. Pour répondre aux jeunes écœurés par le déploiement de richesses des membres de l’élite, le gouvernement du premier ministre Khadga Prasad Sharma Oli réagit en fermant 26 réseaux sociaux dans tout le pays. Quatre jeunes internautes arrivent à contourner la censure en se servant de l’intelligence artificielle et de plateformes comme ChatGPT, Grok, DeepSeek et Veed. Ils confectionnent une cinquantaine de clips contre la corruption et les « nepo kids », les enfants du népotisme. Le 8 septembre les jeunes descendent dans les rues de Katmandou. La police tire, faisant 70 morts. Le lendemain, les manifestants envahissent le parlement et mettent le feu à divers bâtiments gouvernementaux ainsi qu’au domicile de Sharma Oli. Ce dernier s’enfuit en hélicoptère.
Les grandes révoltes de l’automne — Madagascar
À Madagascar, les protestations de la jeunesse d’Antananarivo ont commencé le 25 septembre dernier. Une jeunesse majoritaire : la moitié de la population du pays a moins de vingt ans. De l’eau et l’électricité, les manifestants sont passés à la contestation du régime du président Andry Rajoelina. Les protestataires se réclament d’un mouvement sans leader, « GenZ Madagascar » via les plateformes Discord et Signal et se réfèrent ouvertement à l’exemple népalais.
Le milliardaire Rajoelina est arrivé au pouvoir une première fois en 2009 à la suite d’un coup d’État, puis, après un intermède de quatre ans, s’est fait élire président en 2023. Même si, à cause de ses deux nationalités, française et malgache, la Constitution du pays le rendait inéligible. Favorisant systématiquement son réseau d’amis milliardaires, Rajoelina a instauré un système de corruption, laissant aux intérêts français le contrôle de l’économie de Madagascar, un des pays les plus pauvres de la planète (PIB par tête, 765 $).
Dans un premier temps, les forces de la Gendarmerie tirent sur les jeunes et tuent 22 d’entre eux. Mais les troupes d’élite du Capsat se retournent contre Rajoelina alors qu’elles avaient appuyé le coup d’État de 2009. L’armée se rallie au Capsat et le président s’enfuit, exfiltré par les Français vers La Réunion, puis vers un exil doré.
Les autres révoltes de cet automne
Au Maroc, les décès de l’hôpital d’Agadir sont vécus comme un symptôme de la corruption généralisée et de l’absence d’investissement dans les besoins sociaux. Dans ce pays, 36 % des 15-25 ans sont au chômage et 73 % de ceux qui travaillent n’ont aucun contrat. Un mouvement qui signe « GenZ212 » (212 est l’indicatif téléphonique du Maroc) lance la mobilisation le 27 septembre via des réseaux sociaux comme Discord. Parmi ses slogans : « Nous voulons des hôpitaux, pas des stades. » En banlieue d’Agadir, la police tire, trois morts. Rabat, Casablanca, Tanger, Agadir, Marrakech, le pays s’embrase.
Le Pérou également se « népalise ». Depuis le 20 septembre, une vague de manifestations frappe Lima et les grandes villes pour exiger le départ de la présidente Dina Boluarte dans un pays gangrené par l’insécurité et la corruption. La goutte qui fait déborder le vase : une nouvelle loi qui oblige tous les Péruviens de plus de 18 ans à adhérer à un régime de retraite alors que le taux de chômage officieux dépasse les 70 %. Les manifestants arborent le drapeau pirate du manga japonais One Piece.
Aux Philippines, le 3 septembre dernier, un groupe d’étudiants lance le mouvement Youth Against Kurakot (YAK !) « Kurakot » signifie corrompu en tagalog et « yak », beurk. Depuis cette date, des dizaines de milliers de personnes manifestent aux quatre coins du pays, mais le mouvement reste pour l’instant de taille modeste. On ne déplore aucune perte de vie.
Au Timor-Oriental, en septembre 2025, deux milliers d’étudiants descendent dans la rue pour réclamer la fin des pensions à vie versées aux parlementaires et l’annulation de l’octroi de SUVs gratuits aux politiciens. Le gouvernement cède et leur donne raison.
Les retombées politiques
L’irruption en politique de la Génération Z se traduit généralement par l’accession au pouvoir de personnalités connues pour leur intégrité.
Au Népal, après la fuite de KP Oli, le pays s’est doté d’une nouvelle première ministre, Sushila Karki. Ancienne juge-en-chef de la Cour suprême en 2016-2017, Karki s’était illustrée par sa défense des droits des femmes et la lutte contre la corruption. Elle jouit d’une réputation d’intégrité et elle a pour l’instant l’appui des activistes de Generation Z.
À Madagascar, les institutions du pays, dont la Cour suprême, se sont ralliées à un nouveau président intérimaire, le colonel Michel Randrianirina, un opposant à l’élection de Rajoelina en 2023. Âgé de 51 ans, Randrianirina est également diacre de l’Église luthérienne. II a une réputation d’intégrité et il a pour l’instant la confiance des jeunes de GenZ Madagascar. Le 17 octobre, l’essentiel du corps diplomatique se présente à sa prestation de serment, Français, Américains, Russes, Chinois, Anglais, ce qui laisse à penser que la communauté internationale accepte le changement de régime.
Randiranirina a choisi comme nouveau premier ministre un ancien banquier, Herintsalama Rajaonarivelo, qui a inclus des représentants de GenZ dans le comité qui prépare le prochain budget de l’État malgache. Et enfin, le milliardaire « Mamy » Ravatomanga, un des piliers de l’ancien régime, a été incarcéré pour détournement de fonds à l’île Maurice, où il s’était enfui. À Madagascar, les nouvelles autorités l’ont dépouillé du quasi-monopole qu’il avait obtenu sur les très lucratives exportations de vanille et de litchis et ses quotas de litchi ont été redistribués à 27 petits exportateurs.
En 2024, après la fuite de la présidente, le Bangladesh porte au pouvoir un homme connu pour son intégrité, Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix et fondateur de la Banque Grameen, spécialisée dans les prêts aux pauvres.
Au Sri Lanka, rien n’avait vraiment changé avec la révolte des jeunes, mais en septembre 2024, un marxiste converti à l’économie de marché, Anura Kumara Dissanayaka, a remporté les élections présidentielles. Le pays étant soumis à des accords avec le Fonds monétaire international, sa marge de manœuvre est étroite.
Dans d’autres pays, les conséquences sont moins immédiates ou évidentes. Au Maroc, la demande de démission du premier ministre, le milliardaire Aziz Akhannouch, est ignorée. Le 10 octobre, un discours du roi Mohamed VI, une personnalité toujours respectée dans ce pays, exhorte le gouvernement à relancer la création d’emploi et la mise à niveau des services de santé et d’éducation, deux revendications clefs du mouvement GenZ212. Par contre, sur le terrain, c’est la répression judiciaire : 2480 jeunes sont poursuivis, 1400 sont déjà incarcérés et 60 d’entre eux ont été condamnés à des peines allant jusqu’à 15 ans de prison.
Au Pérou, le 10 octobre, le Congrès a destitué la présidente Dina Boluarte dont le régime était miné par les scandales et l’inaction. C’est la cinquième dirigeante à subir le même sort en onze ans. Son successeur, le président intérimaire José Jerí, n’est guère plus populaire, sujet d’allégations d’agression sexuelle. Les manifestants réclament sa tête. Surtout depuis le 15 octobre, depuis que la police a tué par balle un manifestant de Lima, le rappeur Tryko. Depuis, les grandes villes sont soumises à l’état d’urgence.
Aux Philippines, on multiplie les enquêtes sur la corruption. En Indonésie, quelques têtes de responsables ont roulé, mais le régime reste crispé sur les mesures de répression de la contestation. Même crispation au Kenya.
Et en Occident ?
Les pays énumérés jusqu’ici sont dans des régions du monde en plein baby-boom, mais dans notre Occident vieillissant qu’en est-il ? On nous ressasse depuis des lustres la même rengaine : les nez collés sur leurs téléphones intelligents et leurs écrans de jeux vidéo, les jeunes d’aujourd’hui ne s’intéressent pas à la politique. Et si c’était tout faux ? Le mouvement No Kings aux États-Unis, non inféodé à l’establishment du Parti démocrate, basé en bonne partie sur le réseautage électronique, a fait descendre dans la rue des millions d’Américains le 18 octobre dans chacun des 50 États du pays. Il y a encore beaucoup de jeunes près de chez nous qui veulent changer le monde.


