À propos de l'auteur : Robert Verreault

Catégories : International

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Christian Tiffet

Robert Verreault

Il a beaucoup été question de la doctrine Monroe depuis le coup de force américain du 3 janvier dernier au Venezuela, et pour cause. Dans une conférence de presse aux accents jubilatoires tenue quelques heures à peine après l’opération Absolute Resolve, le président Trump évoquait lui-même cette doctrine pour justifier la capture du président Maduro. Avec la grandiloquence qu’on lui connait, il ajoutait en avoir élargi la portée, reprenant le terme de doctrine Donroe mis de l’avant par certains médias de la droite américaine.

Une doctrine surgie du passé

On aurait pu croire, jusque-là, cette politique définitivement reléguée aux manuels d’histoire. L’administration Obama avait d’ailleurs déclaré en 2013 qu’elle était désormais chose morte, Mais la doctrine Monroe a eu un impact majeur sur la vision qu’ont les États-Unis d’eux-mêmes et de la place qu’ils occupent dans le monde.

Il convient donc d’y revenir afin de mieux comprendre sa réappropriation par la présente administration. D’abord, quelques rappels. Il s’agit d’une doctrine formulée en 1823, à un moment où les États-Unis se sentaient menacés par la Russie et par les puissances coloniales européennes. Leur crainte était de voir des pays comme l’Espagne et la France tenter de rétablir leurs colonies dans les pays d’Amérique latine qui avaient depuis peu acquis leur indépendance.

Quant à la Russie, qui détenait encore l’Alaska, ses comptoirs commerciaux descendaient la côte Pacifique jusqu’en Californie. Un fort russe se trouvait à 80 kilomètres au nord de San Francisco dans la région de Bodega Bay, manifestation concrète des ambitions territoriales du régime des tsars. Devant cet état de fait, le président Monroe présenta une politique étrangère qui reposait sur quatre grands principes.

1- Les États-Unis n’interviendraient pas dans les affaires internes des pays européens ni dans d’éventuels conflits armés les opposant.

2- Les États-Unis reconnaissaient l’existence des colonies et dépendances encore présentes dans l’hémisphère occidental mais s’abstiendraient, là encore, d’y intervenir.

3- Les États-Unis s’opposeraient à toute tentative de création d’une nouvelle colonie sur cet hémisphère.

4- Toute tentative par une puissance européenne d’opprimer ou de contrôler quelque nation que ce soit dans l’hémisphère occidental serait perçue comme une agression contre les États-Unis. Cette politique étrangère, qui ne sera qualifiée de « doctrine Monroe » que des décennies plus tard, se voulait donc d’abord et avant tout un avertissement.

Elle venait tracer une ligne de démarcation, un seuil à ne pas franchir. Mais les États-Unis n’étaient pas encore une superpuissance à cette époque et ils n’avaient guère les moyens militaires d’imposer leurs vues. Dans un premier temps, cet énoncé de principe resta donc largement ignoré en Europe. Il vint tout de même créer un cadre d’où les Européens étaient exclus, favorisant ainsi le développement d’un autre pilier de la politique étrangère américaine, la destinée manifeste.

Une nation exceptionnelle

Cette notion, apparue vers le milieu du XIXe siècle, constitue au départ une justification politico-religieuse de la « conquête de l’Ouest ». L’expansion territoriale américaine qui repousse les frontières jusqu’à l’océan Pacifique (prise du Texas, de l’Oregon, du Nouveau-Mexique, de la Californie …) relevait « manifestement » de la volonté divine. On ne s’étonnera pas d’apprendre que Donald Trump en a fait mention dans son discours inaugural de janvier 2025. La destinée manifeste constitue l’une des expressions les plus puissantes de l’exceptionalisme américain, ce sentiment selon lequel les États-Unis occupent une place à part parmi les nations (1) et ont pour mission la promotion des valeurs telles la liberté individuelle, la démocratie et le libre-marché.

C’est cette vision que Ronald Reagan évoquait lorsque dans son discours d’adieu il parlait des États-Unis comme de la cité sur la colline, comme d’une lumière pour le monde, une vision que ses successeurs n’ont pas manqué d’entretenir.

Mais Donald Trump n’est pas l’homme des grands idéaux et s’il a parlé pétrole lors de sa conférence de presse du 3 janvier, il n’a pas été question de transition démocratique. Il a, au contraire, maintenu au pouvoir l’entourage de Maduro, tourné le dos à celui qui est considéré comme le véritable vainqueur des élections présidentielles de 2024, Edmundo Gonzalez, et écarté la cheffe de l’opposition, Maria Corina Cortada. Il y a là une profonde rupture avec la politique étrangère menée par les États-Unis depuis 1945. « There’s a new sheriff in town » lançait le vice-président Vance lors de la Conférence de Munich sur la sécurité en 2025.

Un recentrage stratégique

Pour mieux mesurer l’ampleur de cette rupture, il faut se tourner vers la stratégie de sécurité nationale publiée en novembre 2025. Un document dont l’un des points marquants est le recentrage de la politique étrangère américaine axée désormais essentiellement sur la souveraineté nationale au détriment des instances de coopération internationale. (2) Il est fini, peut-on y lire, le temps où les États-Unis portaient seuls, tel Atlas, le poids de l’Ordre mondial sur leurs épaules. « Nous recherchons de bonnes relations et des relations commerciales pacifiques avec les nations du monde », indique le texte, « sans leur imposer de changements démocratiques ou autres changements sociaux qui diffèrent fondamentalement de leurs traditions et de leur histoire . » (3)

La priorité stratégique porte donc désormais sur l’hémisphère occidental. Quatre points sont mis de l’avant dans la section qui y est consacrée : un réajustement de la présence militaire américaine qui se veut plus présente dans « notre hémisphère » et qui s’accompagnera, en contrepartie, d’un désengagement en d’autres points du globe; un rôle accru des garde-côtes et de la marine afin de mieux contrôler les voies maritimes et de lutter contre le trafic de stupéfiants; des déploiements ciblés pour vaincre les cartels et, dernier point mais non le moindre, l’établissement ou l’extension de l’accès à des zones stratégiques.

Un réseau d’alliances

L’approche de Trump se veut essentiellement pragmatique. Maniant à la fois la carotte et le bâton, Washington mise sur le développement d’un réseau d’alliances, récompensant les pays qui acquiescent à ses demandes et punissant ceux qui lui résistent. Ainsi, le président argentin Javier Milei qui avait flatté Trump en utilisant le slogan Make Argentina Great Again et qui avait mis en doute sa défaite contre Joe Biden en 2020, a vu son pays obtenir un soutien financier de 20 milliards de dollars.

Le président de l’Equateur, Daniel Noboa et celui du Salvador, Nayib Bukele figurent également parmi les alliés trumpistes. À l’inverse, le régime vénézuélien semblait fait sur mesure pour bien marquer l’application de la nouvelle stratégie américaine. Maduro permet en effet à Trump de dénoncer tour à tour les flux migratoires, le trafic de stupéfiants, des liens jugés trop étroits avec « des puissances étrangères » (la Chine et la Russie en clair), et de revendiquer l’accès à d’importantes ressources énergétiques. Speak loudly and carry a big stick pourrait-on dire pour paraphraser Théodore Roosevelt.

La force comme pouvoir de dissuasion

L’intervention militaire au Venezuela a provoqué une telle onde de choc qu’il est impossible pour le moment d’en mesurer toutes les répercussions. D’autant que Trump n’a pas tardé à identifier de nouvelles cibles potentielles, répétant avec insistance, par exemple, que l’acquisition du Groenland était d’une importance stratégique vitale pour son administration.

Une menace qui semble d’abord destinée à convaincre le Danemark qu’il est dans son intérêt de négocier l’un de ces deals qu’affectionne le chef de la Maison-Blanche s’il veut éviter le pire. Même stratégie avec la Colombie qui s’est vue elle aussi menacée d’une intervention militaire, ce qui a incité son président, Gustavo Petro, à s’entretenir avec Trump afin de favoriser une désescalade. Les deux hommes devraient se rencontrer sous peu à Washington. « La force est le meilleur moyen de dissuasion » peut-on lire dans le document qui expose la nouvelle stratégie nationale états-unienne. Et de persuasion serait-on tenté d’ajouter.

La règne de l’incertitude

La Chine et la Russie se sentiront-elles autorisés à suivre l’exemple américain et à agir sans retenue dans la poursuite de leurs propres intérêts stratégiques et économiques ? Quelles conséquences alors pour l’Ukraine et pour Taïwan? Jusqu’où l’Europe peut-elle aller dans sa défense de l’intégrité territoriale du Danemark ? Parviendra-t-elle à développer son autonomie stratégique compte tenu de la nouvelle donne mondiale?  Et que peut faire le Canada que Trump, faut-il le rappeler, souhaite voir devenir le 51ième État? Nous sommes entrés désormais dans une période d’incertitude dont personne n’oserait prédire ni l’issue, ni la durée.

 

 

  1. « We Americans are the peculiar chosen people — the Israel of our times; » écrivait Herman Melville dans White Jacket en 1850.
  2. Ainsi, le 7 janvier les États-Unis annonçaient leur retrait de 66 organisations internationales dont le traité de l’ONU sur le climat. National Security Strategy of the United States of America p.9 3

  3. National Security Strategy of the United States of America p.9

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