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Jean-Claude Bürger
Gare de Yangshuo : la Chine, qu’on peut parcourir à 300 km/h, possède un réseau de trains à grande vitesse plus long que celui de l’ensemble des autres pays du monde, les trains y partent et arrivent à l’heure dans des gares modernes. Ils transportent deux milliards de voyageurs par année.
Jean-Claude Bürger
Comme dans la physique classique où dit-on, la position de l’observateur conditionne la description des phénomènes observés, la politique internationale peut changer drastiquement d’apparence en fonction du lieu d’où on l’observe.
Point n’est besoin d’aller à Kyiv ou à La Havane pour en faire l’expérience, un simple séjour touristique dans un pays éloigné de nos référents habituels comme la Chine permet d’en être convaincu.
C’est essentiellement à partir de ce pays où je viens de passer quelques semaines que j’ai pu suivre le déroulement de L’opération militaire spéciale de Donald Trump en Iran.
Un pays aux infrastructures ultra-modernes
La Chine, qu’on peut parcourir à 300 km/h, possède un réseau de trains à grande vitesse plus long que celui de l’ensemble des autres pays du monde, les trains y partent et arrivent à l’heure dans des gares modernes. Ils transportent deux milliards de voyageurs par année.
Dans les villes, une large partie du parc automobile est électrique, tout comme la plupart des scooters et des motos qui ne polluent plus, ni par le bruit, ni par leur gaz d’échappement, des rues et des avenues propres et bien entretenues.
Alors, vus de Chine, les événements qui déchirent le Moyen-Orient et ébranlent le monde semblent prendre un aspect différent de celui qu’ils avaient, vu de Boston d’où j’avais quitté cette Amérique en déconstruction politique et directement impliquée dans le bruit et la fureur de la guerre.
Prendre des photos mais se débarrasser des clichés
L’impression première du voyageur en Chine, est de faire un voyage dans le temps. Mais gare à la déception du touriste qui après avoir visité la Florence des Médicis, s’attend à trouver ici des traces de la Chine éternelle, celle des mandarins et des empereurs, il ne trouvera pas non plus les armées d’hommes et de femmes bleus en uniformes Mao qui ont marqué le vingtième siècle.
Tout comme dans les années 1950, lorsque le voyageur européen arrivant en Amérique découvrait un monde qui lui semblait futuriste, le touriste qui arrive d’Amérique en Chine, se retrouve dans un pays bien plus moderne que le sien.
Des villes propres, bien organisées, où tous les édifices sont récents et où les architectes et les ingénieurs semblent doués d’un talent pas toujours évident chez ceux qui sévissent au service de nos promoteurs.
Autre élément frappant, l’ouverture et la gentillesse de gens souriants, prompts à aider de bonne grâce l’étranger de passage malgré les problèmes de communication. Depuis le voyage du premier ministre Carney, le passeport canadien est d’ailleurs fort bien venu et dispensé de visa pour les séjours inférieurs à trois mois.
Alors le touriste se rend rapidement compte qu’il est temps de changer son stock de clichés sur la Chine avant de commencer à en prendre des photos.
Une croissance phénoménale
On objectera avec raison qu’un voyageur n’effleure que la surface des choses, que c’est un surfeur grisé par la vague qui ignore les requins ou les récifs qui se cachent sous le flot. Certes, mais il faut se rendre à l’évidence, quoi qu’il en soit, les apparences sont révélatrices d’une réalité incontestable : l’essor phénoménal pris par la Chine en un peu plus d’un quart de siècle ne se compare à celui d’aucun autre pays dans l’histoire du monde. Pour essayer de s’en faire une idée, quelques chiffres :
– En 1990, elle comptait 500 000 automobiles, contre 435 millions en 2024. Elle a aujourd’hui la capacité d’en produire soixante millions par année (sur un marché mondial de quatre-vingt millions). (1)
– La Chine entre 2018 et 2019 juste avant la COVID a produit en un an, une quantité de ciment presque équivalente à celle produite par les États-Unis au cours de tout le XXe siècle.
– Shanghaï a chargé et décharge plus de conteneurs dans les statistiques de 2022 que tous les ports américains réunis.
– La Chine fabrique entre un tiers et la moitié de la production mondiale de biens et emploie cent millions de personnes dans le secteur manufacturier. Contre une douzaine de millions aux États-Unis. Malgré les efforts des gouvernements américains successifs, ce pays connaît une baisse régulière de sa capacité manufacturière qui ne représente que 10 % du PIB, contre 28 % du PIB pour la Chine.
Ces chiffres souvent cités en ordre dispersé sont connus. Mais dans son ouvrage Breakneck, l’historien Dan Wang accumule une liste de dizaines de statistiques de cet ordre qui laisse peu de doute sur l’évolution des rapports de forces de l’avenir. (2)
Océan Indo-Pacifique, nouveau centre du monde
En un mot, tout se passe comme si la masse économique croissante de la Chine était en train de courber le temps et l’espace et de reléguer en périphérie le monde atlantique. Elle devient le centre d’un monde indo-pacifique qui risque de ne pas mériter longtemps la deuxième partie de son nom.
Car face à la formidable puissance militaire américaine, la Chine emploie sa capacité de production à réduire son écart, entre autres en se dotant d’une marine de guerre apte à contrôler les espaces maritimes nécessaires à la survie de son économie. Elle doit pour cela être en mesure de rivaliser avec les Américains de l’USINDOPACOM (3) qui possèdent une quarantaine de sites militaires dans cette région : de la Corée du Sud à Diego Garcia en passant par Okinawa, Hawaï, les Philippines et l’Australie.
Un détroit peut être à la fois ouvert et fermé
C’est à l’extrémité ouest de cette zone que vient de se déchaîner le feu israélo-irano-américain. Alors contrairement aux apparences, le bruit et la fureur de cette guerre concernent aussi la Chine, qui plus même que les Européens, a besoin du pétrole des pays du Moyen-Orient pour faire tourner son économie. Trente pour cent de son pétrole passe par le détroit d’Ormuz.
Doit-on dire passait ?
Oui et non : depuis le 1er mars apparemment 75 pétroliers liés plus ou moins directement à la Chine ont étés autorisés à transiter par les Iraniens. (4) Le 26 mars, le ministre iranien des Affaires étrangères précisait d’ailleurs que le détroit restait ouvert pour les navires chinois, indiens, et pakistanais. Le 5 avril, date à laquelle j’écris ces lignes, la Lloyd assurance annonce qu’une vingtaine de navires sont passés par le détroit aujourd’hui. C’est un record depuis le début de la guerre, mais environ un sixième du trafic en temps de paix.
Précisons que les Gardiens de la révolution peuvent faire payer des péages jusqu’à deux millions de dollars pour autoriser l’accès sécuritaire au détroit. La Loyd précisait également que les navires chinois qui passaient utilisaient leur système d’identification automatique pour préciser clairement : propriétaires chinois, équipage chinois.
Les Iraniens ont tout intérêt à ne pas se mettre à dos les Chinois qui leur fournissent discrètement des perchlorates d’ammonium et de sodium nécessaires aux combustibles de leurs missiles à propergol solide. (5). La spectaculaire destruction au sol fin mars d’un un avion de surveillance et de commandement américain Boeing E-3G AWACS sur la base aérienne Prince Sultan en Arabie saoudite permet de soupçonner qu’ils leur fournissent tout aussi discrètement des informations de satellites nécessaires au guidage de leurs missiles. (6)
Apparemment, les Américains n’ont jamais pris en compte la possibilité d’une fermeture sélective du détroit. Ils pensaient son verrouillage par des mines possible en dernier ressort, mais peu probable parce que ruineux pour l’Iran qui deviendrait incapable d’écouler son propre pétrole. Par-dessus tout, à l’instar de Poutine en Ukraine, ils comptaient surtout sur une guerre courte. (6)
Une Chine préparée pour le pire
Pour les Chinois envisager des problèmes d’approvisionnement et s’y préparer est une question de survie. Outre sa marine de guerre qui a rejoint par la taille si ce n’est la technologie celle des États-Unis, la Chine depuis longtemps cherche à se dégager de sa dépendance à l’approvisionnement en pétrole du Moyen-Orient.
Ce n’est pas par pure vertu écologique qu’elle s’est dotée d’une capacité de production de vingt millions de véhicules électriques, ni qu’en 2023, alors que les États-Unis ont ajouté pour six gigawatts de nouvelles installations éoliennes, la Chine en a ajouté pour 77. Cette année-là, Pékin a construit les deux tiers des centrales éoliennes et solaires mondiales, soit quatre fois plus que l’ensemble des autres pays du G7 (8)
En 2025 la Chine a également augmenté de 315 gigawatts ses capacités en énergie solaire et de 119 gigawatts en énergie éolienne, un record !
Elle s’est aussi préparée à la crise en amassant depuis des années d’importantes réserves de pétrole. Elle a augmenté le nombre de ses centrales au charbon et au gaz. Elle a transformé son industrie pétrochimique pour la baser sur des produits dérivés du charbon, retravaillant en fonction de techniques contemporaines la vieille pratique des Ersatz développée par les Allemands pendant la Deuxième guerre mondiale. (9)
Les ingénieurs et les chefs de projet contre les amateurs
On peut se demander si l’Amérique de Trump qui semble avoir abandonné sa partie d’échec avec Poutine n’est pas en train de perdre sa partie de go avec la Chine.
Dans son dernier ouvrage, Dan Wang élabore sur le fait que l’ensemble des membres du présidium du Parti communiste chinois qui a été l’origine de la phénoménale construction de la deuxième puissance mondiale est constitué d’ingénieurs. C’est- à-dire de gens qui ont l’habitude de construire, et de se doter des moyens et de l’organisation nécessaire pour mener à terme les projets qu’ils entreprennent.
Ce ne semble pas être la caractéristique de l’équipe en place à Washington.
La discrétion et l’efficacité chinoises contrastent de façon spectaculaire avec les tâtonnements tonitruants de l’équipe de Trump dont bien peu de membres ont frappé les esprits par leur compétence.
L’Arabie saoudite veut au moins autant qu’Israël se débarrasser une fois pour toute du régime chiite voisin.
Si Trump préoccupé par la montée des prix aux États-Unis à la veille des élections de mi-mandat abandonne la partie en criant victoire à la suite de concessions cosmétiques que les Iraniens auront peut être l’intelligence de lui concéder, il perdra ses alliés les plus sûrs au Moyen-Orient. Il perdra probablement aussi beaucoup des avantages économiques personnels que le royaume a accordés à ses proches et à leurs familles.
Cette situation laissera toute la place à la Chine qui sera dans une position idéale pour contrôler le trafic maritime dans cette zone.
Si les Américains continuent cette guerre et prennent le risque qu’elle s’éternise, la majorité actuelle a toutes les chances d’éclater et de perdre l’essentiel de son pouvoir lors des élections de mi-mandat. Par ailleurs si une victoire totale arrivait à faire s’effondrer le régime actuel, la région entrerait probablement dans une période de chaos et dans de multiples confrontations un peu à l’image de ce qui s’est passé en Libye ou en Irak à la suite de la chute des dictatures en place.
Là encore c’est la Chine qui sera demain dans une parfaite situation pour jouer un rôle d’arbitre. Elle pourra attendre tel le chat de la fable pour régler à sa manière les problèmes entre les belettes et les petits lapins. (10)
En attendant la crise
L’équipe américaine et son allié israélien ont pris le risque de créer un choc pétrolier comme le monde en a déjà connu en 1956 1973, 1979 et 2008. Chaque fois, depuis la crise de Suez en 1956 ces chocs ont été suivis d’une crise économique .
En 1956, on peut rappeler que les Américains n’ont pas aidé l’Europe à sécuriser ses approvisionnements et que de plus, ils ont délibérément torpillé les efforts franco-anglais pour reprendre le contrôle du canal.
Si la crise économique de 1957 qui s’en est suivie en Europe a été assez rapidement résorbée, ce ne fut pas le cas de celles qui ont suivi les chocs pétroliers de1973, 1979 et 2008. Ces crises majeures ont scellé la fin du dynamise économique occidental d’après-guerre.
Elles ont entraîné récessions, chômage, stagflation, ainsi que le basculement de sphères d’influence avec par exemple l’essor et la montée en puissance des pays de l’OPEP.
Rien de bon ne semble devoir sortir de la crise qui se dessine aujourd’hui si ce n’est peut-être pour les opposants à Donald Trump, la perspective qu’il semble y avoir peu de chances que le 47e président se sorte indemne du guêpier dans lequel il s’est engagé. Il est vrai cependant qu’il a déjà prouvé à maintes reprises avoir des capacités de survie hors de l’ordinaire.
1) Les chiffres qui suivent sont tous tirés le l’ouvrage Breakneck de l’historien chinois Dan Wang. La revue Grand Continent en a publié la recension.
2) Idem
3) (United States Indo-Pacific Command)
4) Estimé par la Lloyd
5) Wall Street Journal, Jan. 23, 2025
China Is Helping Supply Chemicals for Iran’s Ballistic-Missile Program
Tehran’s weapons programs got pummeled last year. Now it’s relying on Beijing to rebuild.
Updated
6) Il pourrait également s’agir des Russes qui en aidant leur fournisseur de drones envoient ainsi la monnaie de sa pièce aux Américains qui aident l’Ukraine de la même manière.
7) Ilan Goldenberg BBC 2 avril I wargames Iran for the Pentagon
Dans une entrevue cet ancien conseiller de Barack Obama raconte les séances de simulation de guerre que le Pentagone faisait à l’époque pour se préparer à l’éventualité d’une guerre, et des hypothèses qui étaient prises en compte.
8) Kostantsa Rangelova, « 2023’s Record Solar Surge Explained in Six Charts », Ember, 30 mai 2024.
9) Les Affaires, 26 janvier, entrevue Lauri Myllyvirta, analyste en chef du Centre for Research and Clean Air (CREA), groupe de réflexion à but non lucratif.
10) Le Chat, la Belette et le Petit Lapin, Jean de la Fontaine

Hong Kong



Excellente analyse. Merci.