À propos de l'auteur : Robert Verreault

Catégories : International

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Christian Tiffet

Robert Verreault

L a délégation américaine aura donc quitté Islamabad au terme d’une seule journée de négociations sans qu’un accord ne soit conclu. Mais le cessez-le-feu est maintenu, pour le moment du moins, et tant l’Iran que les États-Unis se montrent soucieux de trouver une sortie de crise. Téhéran laisse d’ailleurs clairement entendre que de nouveaux pourparlers demeurent possibles. Une chose est sûre, Trump a beau répéter que la victoire lui est déjà acquise, « l’excursion » américaine s’est révélée beaucoup plus ardue que prévu et le régime iranien demeure en place. Les services de renseignement américains estiment même que le conflit est venu consolider le pouvoir des Gardiens de la révolution.  Si un certain flou entoure la suite des choses, il est sans doute utile de se tourner vers le passé afin de jeter un regard sur les principaux événements qui ont mené à l’émergence de ce régime théocratique qu’une majorité de la population iranienne souhaite voir disparaître.

Pour mieux comprendre, Il faut remonter jusqu’à la Seconde guerre mondiale, période où l’Iran revêt une importance stratégique capitale. C’est via son territoire, en effet, que les Alliés assurent l’approvisionnement de la Russie en blé, en armes et en pétrole. En août 1941, les troupes russes et britanniques envahissent le pays afin de sécuriser les champs pétroliers et de garantir les voies de passage. Soupçonné de sympathiser avec les nazis, le chah est déposé. Son fils, Mohammad Reza Pahlavi, lui succède. Il restera en place jusqu’à la révolution de 1979.

Opération Ajax

Quelques années après la fin de la guerre, le premier ministre Mohammad Mossadegh tente vainement de renégocier le contrat qui lie le pays à l’Anglo-Iranian Oil Company (devenue depuis la British Petroleum ou BP). En mars 1951, il procède à la nationalisation de l’industrie pétrolière. Le Royaume-Uni réplique en imposant un embargo mondial sur le pétrole iranien : s’en procurer serait, aux yeux des Britanniques, s’emparer d’un bien volé.  L’économie iranienne s’effondre. Nous en sommes alors aux premières années de la Guerre froide, en plein maccarthysme, et les États-Unis craignent de voir l’Iran se tourner vers l’Union soviétique. Le président Eisenhower ordonne donc à la CIA de préparer un plan qui mènerait au renversement de Mossadegh pourtant élu démocratiquement. Ce plan, baptisé Opération Ajax, sera mené conjointement par l’agence américaine et le MI6. Après quelques hésitations, le chah soutient le coup d’État et signe les décrets qui officialisent la destitution de Mossadegh en août 1953.

On s’entend généralement pour dire de nos jours que ces événements portent en eux le germe de la révolution islamique. Aux yeux d’une bonne partie de la population, le chah aura perdu toute crédibilité. Il demeurera celui qui a contribué à renverser le symbole de l’indépendance et du nationalisme iranien, et ne sera perçu que comme une simple marionnette manipulée par les États-Unis. Et c’est à la suite de ce coup d’État que le régime du chah prend un virage plus autoritaire. En 1957, la police secrète iranienne, la SAVAK, est créée avec l’aide d’Israël et des Américains dans le but de réprimer l’opposition. L’organisation, qui infiltrait toutes les couches de la société, s’est rendue tristement célèbre pour ses arrestations arbitraires et son recours à la torture.

La Révolution blanche

Début 1963, le chah lance un ambitieux programme de modernisation du pays, la Révolution blanche, afin d’abolir les structures féodales maintenues jusqu’alors. Réforme agraire, reconnaissance du droit de vote des femmes, lutte contre l’analphabétisme, nationalisation des forêts … Au moment où le revenu annuel d’une famille moyenne est de 170$, l’Iran entend rattraper économiquement l’Europe en 30 ans.

Même si elles sont avalisées lors d’un référendum tenu dès janvier, ces réformes sont fermement condamnées par le clergé chiite. La redistribution des terres est contraire à ses intérêts économiques, lui qui est propriétaire de vastes domaines agricoles dont les profits servent à financer les écoles religieuses. De plus, la participation des femmes à la vie publique est perçue comme contraire aux valeurs traditionnelles de l’Islam, comme une sécularisation de la société iranienne, le fruit d’une influence occidentale indue. Une figure émerge alors parmi les opposants, celle de Rouhollah Khomeini qui fustige le chah dans ses discours. Son arrestation en juin 1963 entraîne d’importantes manifestations à Téhéran, à Qom et dans bien d’autres villes. La loi martiale est imposée, la répression est brutale.  À sa sortie de prison, Khomeini est exilé en Irak. C’est là qu’il développera la théorie politique qui sert de justification à la prise du pouvoir politique par les religieux, le Velayat-e Faqih, « la tutelle du juriste musulman ».

1978, année charnière

Si la Révolution blanche a entraîné un temps une croissance économique spectaculaire, les milieux ruraux, plus pauvres et plus conservateurs, n’en ont guère profité. Et dans les rangs de la classe moyenne, nombreux sont les jeunes qui vont étudier à l’étranger et n’ont aucune intention, à leur retour, de renoncer à la liberté d’action et d’expression qu’is ont connue. De plus, l’inflation est élevée, le pouvoir d’achat stagne. Si ses causes sont diverses, le mécontentement est général.

En janvier 1978, un article anonyme publié dans le journal officiel présente l’ayatollah Khomeiny comme un être corrompu aux moeurs douteuses et vivant dans le luxe. Le lendemain de la publication de ce texte, des manifestations éclatent dans la ville sainte de Qom. La police tire sur la foule et fait 15 morts. Les mouvements de protestation s’étendent à d’autres villes et gagnent bientôt Téhéran. En août de la même année, un incendie éclate dans un cinéma d’Abadan. Des hommes ont barré les portes et aspergé l’édifice d’essence pour ensuite y mettre le feu. Bilan: autour de 400 morts. Pour beaucoup, la SAVAK est responsable de la tragédie. D’autres y voient le fait d’extrémistes islamistes.

Naissance d’une théocratie

La loi martiale est décrétée dans l’espoir d’écraser le mouvement de protestation. Le 8 septembre, des milliers de personnes défient l’autorité du Chah et se rassemblent place Saleh à Téhéran. L’armée ouvre le feu. Le bilan officiel de l’époque parle d’une centaine de morts. L’opposition parle plutôt de milliers de victimes. La place Jaleh a été rebaptisée depuis place des Martyrs. Avec le recul, cet événement est considéré comme un point de non-retour. Tout apaisement des tensions semble désormais impossible. On ne réclame plus des réformes mais le départ du Chah.  Les grèves se multiplient et gagnent progressivement tous les secteurs d’activité. En octobre, le pays est paralysé.

Le chah, malade, perd progressivement le soutien de ses alliés occidentaux. En janvier 1979, il quitte l’Iran pour un exil tumultueux qui le mène successivement en Égypte, au Maroc, aux Bahamas, au Mexique, aux États-Unis et au Panama avant un retour en Égypte où il mourra l’année suivante.

Entretemps, forcé de quitter l’Irak, l’ayatollah Khomeini s’est rendu en France d’où il enregistre des appels à la révolution distribués sur cassettes audio dans son pays.  Devant les médias occidentaux il tient un discours modéré et affirme ne pas vouloir gouverner. Lorsqu’il rentre dans son pays le 1er février 1979, une foule estimée à des millions de personnes l’acclame le long d’un parcours de 32 kilomètres. S’il existe alors de nombreux groupes révolutionnaires (réformateurs libéraux, marxistes, anarchistes…), les Gardiens de la révolution viendront bientôt consolider le pouvoir des religieux et éliminer l’opposition. La République islamique est proclamée le 1er avril 1979, après un référendum qui compte 98 % de « oui ». L’Iran vient d’entrer dans une nouvelle ère.

 

 

 

 

 

 

 

 

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