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La corruption est devenue un acteur majeur dans toutes les sociétés contemporaines, on n’a même pas à être un observateur de la scène américaine pour le constater. Sous tous les régimes politiques, partout sur la planète et dans toutes les déclinaisons possibles, la corruption fait partie du paysage quotidien; notre propre histoire récente nous le rappelle à répétition, « brownies » ou non. Il y a toutefois un endroit au Québec où elle s’est pendant longtemps étalée impunément, grassement et systématiquement: à Laval. Plus précisément encore, sous l’administration de Gilles Vaillancourt. On vous propose ce mois-ci un roman qui tient presque du reportage journalistique et qui revient sur le vaste système mis en place à l’époque par ce triste sire. C’est une fiction, bien sûr, mais on y retrouve les mêmes dissimulations systémiques révélées par la Commission Charbonneau. Et comme par hasard, ce récit inventé est signé par André Noël, l’ancien journaliste qui a participé aux enquêtes et à la rédaction finale du rapport de ladite commission …
Michel Bélair
Étonnamment, cette histoire s’amorce bien loin du Cosmodôme et de la rutilante anarchie des centres commerciaux à répétition qui émaillent la banlieue nord de Montréal. Nous sommes plutôt en Amérique centrale, dans une plantation située près de la petite ville de Retalhuleu, dans le sud-ouest du Guatemala. On y retrouve une femme qui vit là sous un faux nom et qui, se sentant menacée, décide de « faire le ménage dans sa tête » et de raconter son histoire dans une série de carnets destinés à sa fille encore toute jeune. Pour qu’elle, au moins, sache un jour ce qui s’est vraiment passé.
C’est que Martha Sanchez, ou plutôt Valérie Simon, a beaucoup de choses à dire. Elle habite là depuis une dizaine d’années avec sa fille Francesca et son amie de toujours, Gloria; depuis en fait qu’elle a fui le Québec en catastrophe, poursuivie par un flic véreux. Elle n’a pas eu d’autre choix après avoir osé tenir tête à une administration municipale corrompue. Pour la faire taire et cacher des magouilles déguisées en système de prête-noms et de pots-de-vin divers, on s’apprêtait à la faire condamner pour le meurtre du père de sa fille. C’est déjà énorme comme première mise en contexte, mais on en apprendra bien davantage.
D’abord que Valérie Simon était architecte dans son ancienne vie. Fraîchement diplômée de l’université, elle s’est associée à son père, un petit entrepreneur en construction de Laval condamné en permanence à des sous-contrats; un vieil homme malade, bousculé toute sa vie durant par une suite de trahisons et de déceptions en tous genres. Très rapidement, Valérie a compris le rôle précis assigné à Albert Simon Construction par ceux qui contrôlaient alors le marché des contrats publics de cette banlieue en pleine expansion. Ce qui explique que, plus rapidement encore, elle a choisi de faire face et de se battre.
C’est là, une fois tout cela rapidement placé, que le lecteur se voit brutalement ramené dans le passé et planté au cœur de l’action aux côtés de Valérie Simon. Fini le Guatemala, nous voilà vraiment à Laval …
Des airs de légalité
On aura compris que Valérie n’est pas du genre à se laisser écraser les doigts de pied; c’est d’ailleurs son indépendance et sa force de caractère qui ont séduit celui qui allait devenir le père de sa fille Mathilde, ou plutôt Francesca. Lui, c’est Mike Giffone, un jeune homme tombé éperdument amoureux de cette passionaria et qui deviendra son principal allié dans ce monde de gros bras … puisqu’il est aussi l’héritier de Construction Nick Giffone Inc. le plus gros entrepreneur de la région.
Plusieurs rumeurs circulent sur la famille Giffone mais l’intense relation que Valérie entretient avec Mike lui permettra de s’immiscer dans le processus des appels d’offre et des soumissions quand l’entrepreneur décide de se retirer d’un projet. C’est ainsi qu’elle obtiendra, en partenariat avec des firmes reconnues par la municipalité, un lucratif contrat de plusieurs millions de dollars pour la construction d’un viaduc surplombant une autoroute.
Valérie a dû naviguer à contre-courant pour obtenir ce contrat; elle s’est même vue forcée de renouer avec sa mère remariée au riche architecte qui est maintenant son partenaire le plus important. Mais ce n’était que le début; une fois le chantier lancé, elle se rend compte qu’elle doit constamment surveiller ses associés qui lésinent sur la qualité des matériaux et des travaux à réaliser pour grossir leurs marges de profit. Et bien sûr, le pire arrive: un soir d’orage violent, l’armature du viaduc s’écroule en faisant un mort.
Ces divers éléments vous permettent déjà de saisir l’essentiel de cette affaire, mais le livre d’André Noël est beaucoup plus touffu que ce mince synopsis. Plus complexe aussi puisqu’il met en scène de façon crédible et réaliste un système élaboré au fil des années en s’appuyant sur des règles savamment contournées par de grands manipulateurs de parenthèses et d’alinéas qui maîtrisaient aussi fort bien l’art de la « rétribution au mérite ». Ce n’est pas par hasard que le système de corruption qui sévissait à Laval a duré si longtemps: c’est parce qu’il rapportait beaucoup à ceux qui en profitaient — lire d’abord : Gilles Vaillancourt, comme le procès l’a bien démontré — et, surtout, parce qu’il arborait des airs de légalité.
Il y a aussi que le livre repose sur de vrais personnages profondément marqués par la vie comme Valérie et son père, Albert Simon, ou encore la discrète Gloria que Valérie a réussi à extirper des griffes d’un grand maraîcher lavalois exploitant des travailleurs étrangers. Sans compter la description fort pertinente de cette faune de petites et grandes crapules orbitant autour de l’administration municipale pour empocher les retombées d’un système dont tout le monde profite… à l’exception bien sûr de ceux qui n’en font pas partie et qui paient la facture au bout du compte.
Même si l’écriture d’André Noël séduit, dès le départ, par son élégance, sa souplesse et sa grande efficacité, il ne faut pas croire que Sale ville est un livre qui se dévore d’une traite. On y trouve, par exemple, certaines longueurs et des voies de traverse à répétition qui risquent d’agacer ou de provoquer plutôt un sentiment d’éparpillement, mais c’est un élément mineur précisons-le. Il y a surtout que l’ancien journaliste emprunte —comme dans Mafia Inc et Gangsters et mafiosi co-signés avec André Cédilot— un genre littéraire intéressant peu fréquenté au Québec. La référence à des faits concrets tirés d’une enquête publique est un secteur qu’il connaît fort bien, et c’est un filon qu’on souhaite le voir continuer à explorer.
Sale ville
André Noël
Boréal/Noir, Montréal 2026, 336 pages
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