À propos de l'auteur : Michel Bélair

Catégories : Polar & Société

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En plein cœur

Bien avant la guerre de Sécession, le Kansas a connu des affrontements sanglants entre esclavagistes et abolitionnistes, d’où le qualificatif qu’on lui a longtemps accolé : « Bleeding Kansas ». Même s’il s’est depuis recyclé dans l’aéronautique, le grenier à blé des États-Unis est toujours un pays de fermiers et d’éleveurs de bétail; les grands exploitants y ont très souvent la peau blanche alors que les travailleurs agricoles sont la plupart du temps, plus que moins, basanés. Ce n’est donc probablement pas par hasard que Guy Robert Roussel a situé là l’action de Sous les herbes sauvages, un roman en forme de coup de poing en plein visage, à la fois tragique et drôle, où s’affichent les travers de l’Amérique profonde. Soyez prévenu : c’est une histoire complexe et fort bien menée, presque sociologique par moment, parfois même légère, mais au bout du compte, ça s’avale un peu de travers. Bienvenue dans le monde de la géante Dillon Dixon, ou plutôt, de Détective Dillon, comme tout le monde l’appelle là-bas.

Michel Bélair

Après une mise en contexte si « située », vous serez probablement étonné d’apprendre en lisant la quatrième de couverture que G.R.Roussel est originaire de la Côte-Nord; c’est en fait un homme qui a beaucoup voyagé et travaillé un peu partout, surtout de l’autre côté de la frontière sud. Revenu à la maison, il s’est mis à écrire et a publié, coup sur coup en moins de deux ans, deux romans fort étonnants; nous vous présentons ici le deuxième en soulignant que le premier — le troublant Là où on enterre les bêtes —, est toujours disponible chez le même éditeur. Roussel plante donc l’action de ses deux premiers livres en plein « cœur géographique » des USA. Plus précisément dans la petite communauté à moitié inventée de Tipton, dans le comté de Mitchell.

C’est que Tipton, KS, existe vraiment. Selon le dernier relevé, on y compte 186 habitants… alors que la ville créée de toutes pièces par le romancier est beaucoup plus grande et composée, à part égale ou presque, de deux importantes communautés, blanche et noire. C’est là que vit Dillon Dixon, un personnage, disons, impossiblement «particulier», qui exerce le métier de détective dans le maigre service de police de la localité. Détective Dillon est une imposante femme afro-américaine qui aurait pu faire carrière au basket si elle n’avait préféré les échecs. Malhabile en tout, et surtout avec une arme à feu, elle a traversé maladroitement son adolescence en ayant beaucoup de difficulté à établir des contacts et sa vie affective est un désert brûlant.

Mais il se trouve que Détective Dillon est dotée d’une intelligence exceptionnelle et, à Tipton comme dans tout le comté de Mitchell et bien au-delà, elle n’a pas son égal pour dépister les arnaques et traquer les combines des délinquants en tous genres. Rien ni personne ne lui échappe. Dans le roman précédent, elle est parvenue à coincer un délirant tueur en série avec l’aide de Harper, son partenaire raciste à la gâchette rapide. Pas étonnant donc qu’elle soit la seule à deviner rapidement que quelqu’un tente, plus ou moins subtilement, de braquer les deux communautés de la ville quand on retrouve un ouvrier noir presque décapité sur le bord d’une route de campagne. Et même quand un petit fermier, noir aussi, Leo Cobb, un homme que Dillon affectionne, est à son tour frappé par une auto, quelques jours plus tard.

Le complot dans le complot

Attristée par la mort de Cobb dont elle était plus proche qu’elle ne le croyait, Dillon mettra un peu de temps à préciser ses « doutes » par rapport à ces événements alors que ses collègues policiers essaient, eux, de calmer les tensions qui divisent déjà les deux communautés. Surtout que tout cela survient alors qu’un grand propriétaire du coin, raciste notoire, doit mettre sa terre en vente et que, ironie suprême, une coopérative de fermiers noirs se déclare intéressée. Puis voilà que l’avocat du fermier meurt dans un incendie suspect. Et que le grand propriétaire endetté est lui-même retrouvé lynché derrière sa ferme. Soudain, tout part en eau de boudin …

Pendant ce temps, Dillon semble piétiner en coulisse. Il faut dire que deux découvertes majeures viennent de la frapper de plein front: elle est désespérément tombée amoureuse d’un homme traqué par le cancer et sa mère vient de lui faire une révélation troublante. On prend la véritable dimension du personnage quand on la voit assumer tout ce qui lui arrive et risquer sa vie pour mettre au jour un complot machiavélique tournant autour de ce qui a toujours été primordial au Kansas : la terre.

Dillon est tout au long la seule à penser que cette série d’événements a été programmée par quelqu’un souhaitant détourner l’attention en montant les deux communautés l’une contre l’autre sous de faux prétextes. Sauf que celui qui souhaitait rafler ainsi la mise a été pris à son propre jeu. Et même deux fois plutôt qu’une, on vous laisse découvrir par vous-même l’ampleur du complot dans le complot tout comme la vivacité de l’intelligence de Détective Dillon.

Comment qualifier un roman si atypique passant allègrement d’un niveau à l’autre? Une fable américaine ? Un polar socio-historique ? Un thriller anti-racisme ? Aucune appellation ne rend véritablement compte de la qualité globale du récit de G.R.Roussel. L’intrigue est d’une subtilité étonnante même si le lecteur en connaît, dès le départ, beaucoup plus que Dillon; on sera même surpris dans les derniers chapitres de découvrir des choses que Dillon avait déjà saisies. Les personnages principaux comme secondaires sont criants de vérité et l’humour et la satire sont au rendez-vous au tournant de chaque phrase. Roussel parvient, en un seul chapitre parfois, à vous faire sentir l’intensité de la détresse humaine tout comme la passion ou le désespoir profond qui peuvent prendre possession du cœur des hommes, et des femmes, bien sûr.

Tout cela est porté par une écriture puissante dotée d’une souplesse partout étonnante qui vous laissera pantois. Et bien sûr, tout au long, l’improbable et merveilleux personnage de Dillon Dixon vous jettera par terre par sa profondeur inépuisable qui semble être enracinée au cœur même de l’authenticité. Une tuerie comme diraient les cousins. Un livre dur et merveilleux à mettre entre toutes les mains. Au plus vite, pendant qu’il est encore temps.

Sous les herbes sauvages

G.R. Roussel

Fides, Montréal 2026, 321 pages.

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