À propos de l'auteur : Michel Bélair

Catégories : Polar & Société

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En ces jours sombres que nous traversons, la transmission des savoirs n’apparaît pas vraiment au sommet de l’échelle des priorités sur la planète. Même que les travaux universitaires et la recherche sont devenus un peu plus au sud, on le sait, des territoires contestés, ce qui est en soi plutôt hallucinant sinon carrément dangereux. Un peu partout, on semble avoir des choses beaucoup plus importantes « à faire » que d’investir dans la connaissance : de l’argent, pour plusieurs, ou des pouvoirs à affirmer et des carrières à mener dans le bon sens, pour d’autres. Et en principe, la simple découverte d’un vers en grec classique écrit en 600 avant Jésus Christ sur l’île de Lesbos, ne devrait exciter personne. Sauf que ce n’est pas le cas comme nous le raconte Aline Desarzens dans Le secret de Thyrcée, son exceptionnel premier roman.

 

Michel Bélair

Même ici au Québec, le milieu universitaire ne peut que se sentir menacé par les frasques ubuesques du voisin américain : les douaniers du savoir ont le bras long puisque le dollar subventionneur est omniprésent. Comment s’étonner de l’ampleur de la menace quand on constate que, partout et dans tous les secteurs, tout était lié il y a encore à peine six mois; d’autant plus que la connaissance sous toutes ses formes est un vaste territoire sans véritable frontière … Le livre que nous abordons ce mois-ci ne tient toutefois pas compte de la folie trumpiste, puisqu’il a été écrit avant que l’on connaisse les résultats de l’élection américaine, mais il met néanmoins en relief  la concurrence féroce qui sévit dans un milieu qui peut aussi s’avérer impitoyable.

L’action du roman s’amorce à Montréal alors que Paola Tezzi, doctorante en antiquités grecque et romaine à l’UdeM, est convoquée au bureau de son directeur de thèse. Cet homme a consacré toute sa carrière universitaire à prouver l’existence de Thyrcée, une contemporaine de la grande poétesse Sappho, dont on ne connaît qu’un vers en grec ancien — « Moi, Thyrcée, j’aime Sappho » — recopié par un moine inconnu quelque part dans une abbaye au Moyen-Âge. Trop vieux pour voyager, l’universitaire demande donc à sa meilleure élève de récupérer une série de lettres en Suisse : elles datent de l’époque des Lumières et font directement allusion à Thyrcée et à un poème qu’elle aurait laissé. Paola accepte et part sans avertir personne.

On la retrouve bientôt là-bas à négocier un prix raisonnable pour les documents et quand elle commence à déchiffrer ces vieux papiers, elle trouve la trace de Théodore, le fils d’un notable qui met à jour les registres de l’abbaye de Saint-Maurice au milieu du XVIIIe siècle. C’est lui qui écrit à sa bien-aimée et lui parle de l’existence d’un poème de Thyrcée en disant vouloir le retrouver pour lui offrir … Si vous vous êtes rendu jusque là dans le roman — une centaine de pages en fait —, vous êtes piégé ! Car sous ses airs austères, universitaires et un peu raréfiés, disons, cette histoire est si passionnante et si habilement racontée que vous n’arriverez plus à la lâcher !

Des démons similaires

À partir de ce moment donc, un récit extrêmement complexe va se dérouler devant nous, implanté dans quatre époques historiques différentes; la grande réussite d’Aline Desarzens consiste à dérouler son histoire en nous faisant passer de l’une à l’autre comme si c’était tout simple. On se retrouvera ainsi à Mytilène sur l’île de Lesbos, en mer Égée, quelque 600 ans avant Jésus-Christ, où l’on apprend que Thyrcée, une adolescente de bonne famille, vient d’être admise à l’école de Sappho.

C’est une jeune fille rebelle qui refuse le mariage que lui a concocté sa famille et elle s’éprendra rapidement de la poétesse qui est à ses yeux le symbole même de la liberté. Puis, Desarzens nous fait rencontrer Thomas, un moine copiste du monastère de Saint-Maurice en Suisse, quelque part autour de 1350. Il est porteur d’un manuscrit recopié sur une peau de chevreau que lui a remis une femme admirable … que l’on verra bientôt brûlée par l’Inquisition. L’intensité de cette scène du bûcher, en pleine nuit, au milieu des cris hystériques des villageois, vous laissera pantois.

Nous voilà donc avec quatre quêtes et quatre parcours habilement intercalés : ceux de Thyrcée, de Thomas, de Théodore et de Paola qui se met elle aussi à la recherche du manuscrit en grec ancien en s’appuyant sur les découvertes de Théodore. Dans chacune des époques, on passera d’un rebondissement époustouflant à l’autre et ce qui paraissait être au départ une sorte de chasse au trésor se transforme et se multiplie devant nous alors que les mêmes démons semblent guetter les quatre protagonistes du récit. Thyrcée se lancera dans une chasse aux illusions, Thomas assistera plutôt à une chasse aux sorcières dévastatrice, Théodore vivra une quête perdue d’avance et Paola se trouvera bientôt à la poursuite d’elle-même guidée par la mémoire d’une femme exceptionnelle. Et comme à l’habitude, on vous laisse découvrir par vous-même comment tout cela s’articule avant d’arriver à la conclusion.

C’est bien pauvrement résumer un livre d’une si intense richesse. Porté par une écriture qui manie habilement l’érudition et la dure réalité vécue à travers les siècles par les marginaux en tout genre, le récit s’impose par son étonnante clarté malgré les écueils nombreux qui s’invitent au passage. Comment concilier quatre histoires vécues à des centaines sinon des milliers d’années de distance ? Faire revivre de façon crédible des cultures et des époques si différentes ? Comment parvenir à rendre tout cela vraisemblable tout en faisant vivre sous nos yeux des personnages aussi intenses et aussi crédibles ? Et surtout comment faire de ce défi permanent une histoire passionnante qui coule de source au point de ne plus pouvoir la lâcher dès que vous vous y mettez ?

Aline Desarzens y parvient de main de maître et c’est d’autant plus étonnant que, après la publication de quelques comptes rendus de recherches, Le secret de Thyrcée est son premier roman. On pense à la pré-carrière scientifique de Fred Vargas avant qu’elle se mette à écrire des polars, et même à l’érudition discrète d’Umberto Eco dans Le nom de la rose. Dans les deux cas, la référence illustre bien l’ampleur de la réussite d’Aline Desarzens.

 

Le secret de Thyrcée

Aline Desarzens

La Tribu, Paris 2025, 416 pages

 

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