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Rudy Le Cours
L’immigration devient un outil politique un peu partout en Occident. Les mouvements de population créés par les guerres et les dérèglements climatiques s’aggravent et représentent un des grands défis sociaux du présent siècle.
C’est un enjeu socio-économique clivant auquel le Québec ne peut échapper malgré les défis particuliers de la francisation.
Pour les « natalistes », le faible nombre de naissances, voire l’hiver démographique, commande une ouverture maîtrisée des frontières afin de maintenir la capacité de l’État à offrir un panier de services à la population vieillissante de son territoire.
À l’opposé, d’autres, campés à droite du spectre politique, l’afflux d’étrangers, et leurs valeurs qui heurtent celles des sociétés de culture dite judéo-chrétienne, annonce un grand remplacement de la population blanche par une autre avant tout musulmane et/ou racisée.
D’aucuns, dits « pragmatiques », font valoir que les besoins de main-d’œuvre dans quelques industries ou régions commandent l’apport soutenu de travailleurs étrangers. On pense d’emblée à l’agriculture qui accueille bon an mal an des milliers de Latino-Américains dans des fermes et des serres maraîchères, mais on trouve aussi beaucoup de résidents non permanents dans les abattoirs ou les services de santé où ils remplissent les tâches parmi les plus pénibles.
Les « défenseurs de la langue et de la culture » font valoir que le Québec peine à intégrer les nouveaux arrivants. En particulier dans l’agglomération montréalaise où ils se concentrent, à leur arrivée du moins. Maintenir et développer le village gaulois en Amérique du Nord exige plus d’efforts collectifs et de ressources que d’assembler une mosaïque multiculturelle cimentée par l’anglais.
Mieux vaudrait en accueillir moins mais mieux, a même déjà clamé le premier ministre François Legault.
Mais que voulait dire mieux quand on a sabré les crédits aux cours de francisation avant de rectifier le tir devant le tollé (1)?
Au-delà de ces considérations, il y aussi des enjeux et des responsabilités humanitaires. Le Canada est signataire de la Convention relative au statut des réfugiés des Nations unies. Il s’engage donc à statuer sur le sort des personnes qui lui réclament asile, une responsabilité qu’il exerce en exclusivité.
Et comme si ce n’était déjà pas si compliqué, il y aussi la sempiternelle question du partage des compétences entre Québec et Ottawa, sorte de péché originel du «plus meilleur pays du monde», selon la fameuse formule apocryphe de Jean Chrétien.
Pas facile de démêler cet écheveau fait d’intérêts divergents, de valeurs souvent opposées et de biais bien humains. Pour tenter d’y voir clair, rappelons quelques faits.
Une faible natalité
L’an dernier, il y eu plus de décès que de naissances au Québec. Il s’agit d’un renversement prévisible puisque le taux de fécondité a atteint un seuil historiquement faible. Il faut remonter avant 1970 pour que l’indice synthétique de fécondité par femme dépasse 2,1, jugé le seuil de remplacement naturel d’une population (2). Mince consolation, le taux est encore plus faible dans la plupart des autres provinces.
Si la population continue d’augmenter, c’est forcément grâce à l’immigration, temporaire surtout. Les résidents non permanents regroupent les travailleurs étrangers, les demandeurs d’asile et les étudiants internationaux. Ils ont représenté plus de trois nouveaux arrivants sur cinq, l’an dernier.
Les nouveaux arrivants n’apportent pas que leurs talents, leurs cultures et leurs bras.
Ils assurent leur descendance aussi.
L’an dernier, deux nouveaux-nés sur cinq avaient au moins un parent venu au monde à l’étranger. Cette tendance est à la hausse, note l’Institut de la statistique. C’était un sur cinq, au début du siècle, et seulement 13 %, en 1980. Ces futurs écoliers seront plus nombreux dans les classes qui deviennent elles aussi plus cosmopolites. L’école demeure foyer principal de l’intégration à la culture québécoise et à la langue qui l’anime.
Bref, le visage du Québec d’aujourd’hui n’est plus le même qu’à l’époque du premier référendum ou de l’accueil enthousiaste des boat people, grâce à la formidable initiative du regretté ministre Jacques Couture.
Il est plus métissé, plus diversifié. D’aucuns diront plus riche, n’en déplaise aux quelques nostalgiques d’une société pure laine tricotée serrée, fière de ses bancs de neige, à condition de passer deux semaines dans le Sud tous les hivers, of course!
La peur de l’autre
Le Québec a connu plusieurs vagues d’immigration: ukrainienne, à la suite de la révolution bolchévique, italienne après la Deuxième Guerre, chilienne après le coup d’État de Pinochet, etc.
Les premiers relents racistes des cinquante dernières années sont associés néanmoins à la vague d’immigrants haïtiens qui fuyaient la brutalité duvaliériste.
Le gouvernement péquiste de l’époque avait voulu faciliter leur intégration en les concentrant dans l’industrie du taxi à Montréal. Il n’y avait alors pas de GPS : il leur a fallu vite apprendre à naviguer dans les rues dont la toponymie n’a rien à voir avec celle, résolument simple et claire, des grandes villes des États-Unis.
En vertu de l’Accord McDougall-Gagnon-Tremblay de 1991, qui prenait le relais de celui dit Cullen-Couture, le Québec a obtenu le droit de sélectionner une partie des étrangers qui voulaient s’installer ici.
On a privilégié les francophones d’Europe, puis du Maghreb et d’Afrique sub-saharienne, sans toutefois reconnaître leurs diplômes, sans même prévoir des passerelles pour faciliter l’arrimage de leurs savoirs aux réalités et impératifs de notre marché du travail.
Le corporatisme de quelques ordres professionnels et corps de métier a sans doute nourri le repli sur soi de certaines communautés plutôt que leur pleine participation à notre société, à son essor économique et culturel. Viennent vite à l’esprit ces ingénieurs libanais devenus chauffeurs de taxi, ces professeurs de français forcés de s’exiler en Ontario ou au Nouveau-Brunswick, ou la quasi-absence de nouveaux arrivants dans l’industrie de la construction, pourtant en pénurie de main-d’œuvre.
À l’époque de l’arrivée de Kim Thúy, les baby-boomers affluaient sur le marché du travail. Le taux de chômage voguait allègrement au-dessus des 10% (chiffre qui s’est maintenu jusqu’au tournant du millénaire). Pour certains alors, les immigrants «volaient nos jobs».
Aujourd’hui, alors que le taux de chômage oscille bien en dessous de cette barre, les immigrants ne volent plus nos jobs: ils ne partagent pas «nos valeurs».
L’angélisme de Justin Trudeau
En janvier 2017, le premier ministre Justin Trudeau avait laissé un peu tout le monde pantois avec ce gazouillis: «À ceux qui fuient la persécution, la terreur et la guerre, sachez que le Canada vous accueillera.» Il réagissait au tour de vis brutal qu’avait donné le président américain Donald Trump pour freiner l’arrivée de réfugiés à partir du Mexique et chasser les sans-papiers. Aucune mesure de prise en charge n’avait été mise en place, ni la moindre évaluation du nombre de personnes susceptibles de prendre le premier ministre au pied de la lettre.
M. Trudeau et le Parti libéral du Canada étaient alors sous l’influence, voire l’emprise du lobby Century Initiative qui milite pour que la population canadienne franchisse la barre des 100 millions d’habitants, d’ici 2100.
Cela a donné le chemin Roxham, sorte d’autoroute de demandeurs du statut de réfugié. Il aura fallu plusieurs semaines et les hauts cris peu bienveillants de Québec pour qu’Ottawa commence à prendre ses responsabilités. Entre-temps, l’immigrant a été de plus en plus perçu et même présenté comme le responsable des crises du logement et de l’itinérance ou du manque de classes dans les écoles. Pourtant, les causes de ces maux remontent bien avant cet afflux. La vague de nouveaux arrivants les aura néanmoins aggravées.
Le Canada comptait 36,99 millions d’habitants, selon le recensement de 2021. Statistique Canada évalue que la population a atteint 41,65 millions en juillet dernier. Il s’agit d’un bond de 12,6% et trois ans et demi (3). Pour bien prendre la mesure de cette forte augmentation, rappelons que la population avait augmenté de 5,2% entre les recensements de 2016 et de 2021 (4).
La vague a été si soudaine qu’elle a entraîné une baisse du produit intérieur brut réel par habitant. Autrement dit, même s’il y avait croissance économique, l’apport net par habitant diminuait.
Ottawa n’a eu d’autre choix que de colmater sa brèche, mais les dossiers à traiter se sont accumulés. Les lourdeurs bureaucratiques et l’inefficacité des fonctions publiques fédérale et québécoise entrainent des délais de plus en plus longs dans l’acceptation ou le refus du demandeur d’asile, dans la réunification des familles et dans l’octroi de permis de travail temporaire.
De 2020 jusqu’au 30 septembre dernier, Ottawa a hébergé à ses frais dans des hôtels des demandeurs de statut dans l’attente d’une décision. Cette mesure qui lui a coûté au moins 1,1 milliard s’ajoute au milliard et demi versé aux provinces et municipalités qui accueillent cette population en suspens. La fin du programme pourrait entraîner l’aggravation de l’itinérance à Toronto et Montréal où l’hébergement était offert (5).
Une vague mondiale
Beaucoup d’observateurs soulignent que la Canada fait plus que sa part dans l’accueil de réfugiés et de demandeurs d’asile. En 2023, il s’était classé au cinquième rang des pays ayant accueilli le plus de demandeurs d’asile, derrière les États-Unis, l’Allemagne, l’Égypte et l’Espagne (6).
Toutefois, ce classement se fonde sur un système de détermination du statut de réfugié, système qui n’existe pas dans tous les pays, surtout pas parmi ceux en voie de développement qui hébergent pourtant beaucoup de migrants.
Selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, on a dénombré 42,7 millions de personnes forcées de quitter leur pays, en plus des 8,4 millions de demandeurs d’asile. À ceux-là s’ajoutent les 73,5 millions de déplacés à l’intérieur de leurs pays, à cause de conflits ou de catastrophes naturelles (7).
Ces populations ne cessent d’augmenter depuis 15 ans alors qu’elles oscillaient dans les 40 millions au total durant les 25 années précédentes.
Avant le gazouillis de M. Trudeau, le Canada paraissait protégé contre les afflux de demandeurs d’asile, à cause de son isolement géographique et de l’Entente sur les tiers pays sûrs. Conclue avec les États-Unis en 2002, elle prévoit que tout demandeur d’asile qui se présentent aux frontières terrestres doivent obligatoirement demander l’asile dans celui où ils sont entrés en premier. Le chemin Roxham était une échappatoire de l’entente.
Désormais colmatée, les demandeurs d’asile se présentent plutôt dans les aéroports. Il faut s’attendre à ce que leur nombre augmente, tout comme les tensions que les flux migratoires ont presque toujours suscitées.
Plutôt que de vivre dans le déni ou la nostalgie, mieux vaudrait se préparer davantage à les recevoir et ayant peut-être en tête ces vers magnifiques de Pauline Julien:
Croyez-vous qu’il soit possible d’inventer un monde
Où il n’y aurait plus d’étranger.
Même à En Retrait, il est possible de rêver.
1- https://ici.radio-canada.ca/rci/fr/nouvelle/2161736/financement-francisation-quebec-reseau-scolaire
3- https://www150.statcan.gc.ca/t1/tbl1/fr/tv.action?pid=1710000501
4- https://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/index-fra.cfm?MM=1
5- https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2181868/ottawa-chambres-hotel-demandeurs-asile-fin
7- https://www.unhcr.org/fr/en-bref/qui-nous-sommes/apercu-statistique
8- https://lyricstranslate.com/fr/pauline-julien-letranger-lyrics


