Le moins que l’on puisse dire est que Dieu et son fils, dit Jésus, celui avec lequel, selon une confidence de Don Camillo, on ne peut pas parler car il a fait main basse sur la raison et ne la partage jamais, que Dieu donc a la peau dure. Mettons que l’épreuve du temps, il l’a tournée comme une crêpe sans avoir été brûlé par un grain de sucre chauffé au Grand Marnier.
En tout cas, dans l’univers du jazz le gospel, la parole de Dieu et des légendes qui lui sont accolées a imprimé certaines marques dès ses débuts. Après quoi, celles-ci ont été conservées et protégées car parfois elles furent sujettes à des attaques parfois claires et nettes, parfois brutales.
Dans les jours antérieurs au coup d’envoi du Festival international de jazz de Montréal (FIJM) comme durant son déroulement, certains médias et diverses voix se sont demandés où était passé le jazz ? La réponse est toute simple : il est toujours là, mais pas là où certains ont la prétention de le proposer, voire, puisque l’impolitesse les singularise, de le défendre. En clair, à la lecture du programme du récent FIJM un constat s’impose : la place accordée à l’art développé par Duke Ellington et consort est celle dite de la portion congrue. Bref, trois fois rien, comme l’a chuchoté notre grand ami Jacques II de Chabannes de La Palice.
Dans les années 1960, la scène des musiques populaires était occupée au centre, grosso modo il va sans dire, par Bob Dylan, Joan Baez, Townes Van Zandt et deux ou trois autres troubadours chantant The Masters of War. À leur droite, sans aucune qualification politique, il y avait les groupes de la crédulité et de la marguerite effeuillée : The Byrds, Grateful Dead, Jefferson Airplane, The Beach Boys, Iron Buttefly, Quiksilver Messenger Service, CSN&Y et autres jeunesses effrayées par la guerre du Vietnam et le massacre de quatre d’entre eux sur le campus de l’Université de Kent dans l’Ohio. À leur gauche, il y avait les prolos, les mineurs de fond, les orphelins de mère, de père, et parfois des deux. Eux, passaient leur temps à creuser les sillons du blues des campagnes et des villes sous la bienveillance notamment de Muddy Waters et Willie Dixon. Il s’appelaient Mike Bloomfield, Paul Butterfield, Canned Heat, Mark Naftalin et John Hammond Jr. Ce dernier était l’exception. De quoi ? De la classe sociale du bas, il n’était pas membre.
Le 13 mai 1988 au matin on a découvert le corps du trompettiste Chet Baker à deux ou trois enjambées de l’entrée de l’hôtel Prins Hendrick à Amsterdam. La cause de sa mort ? Une chute de deux étages. Selon le rapport de la police il se serait endormi sur le rebord de la fenêtre. Le mauvais rebord s’entend.
L’immortel sieur Jacques II de Chabannes de La Palice qui reste le complice de tous les bipèdes habités par le principe de réalité nous l’a assuré, voire rabâché : le 25 mai prochain, Marshall Allen fera un pied de nez au temps puisqu’il aura 101 ans. CQFD : à la différence notable des académiciens de France et de Navarre, Maître Allen est comme l’ami de La Palice, soit un authentique immortel.
Le 21 janvier dernier, Garth Hudson s’est éteint. Il avait 87 ans. Si Robbie Robertson fut le cheville ouvrière de The Band, Hudson en fut l’homme orchestre. Car cet homme né à Windsor en Ontario jouait du piano, de l’orgue, des synthétiseurs, de l’accordéon, des saxos, de la trompette, du cor anglais et du violon. Qui plus est, il maîtrisait la manipulation des consoles de son et des bandes.
Alors qu’il enregistrait avec ses camarades du World Saxophone Quartet au Studio Tempo, situé à Pointe Saint-Charles, le saxophoniste David Murray, fin éclaireur du jazz moderne, avait formulé une confidence étonnante car empreinte d’un profond regret. Après les décennies de combat mené par les anciens, Charles Mingus au premier chef, pour que le jazz soit enseigné dans les universités et après avoir eu gain de cause, Murray estimait que cette lutte s’était soldée par un énorme effet pervers sur le flanc des saxophones. Sur le front du son, autrement dit du sacré.
Tout gourmand de la note bleue du « monde-mondial » la connaît. Quoi donc ? LA photo, LE cliché. À gauche, il y a Charles Mingus à la contrebasse, au centre Thelonious Monk au piano, à droite tout de blanc vêtu il y a Charlie Parker et son alto, puis derrière Master Roy Haynes à la batterie. Le 12 novembre dernier, cet instantané saisi lors d’un épisode musical organisé le 13 septembre 1953 au Open Door, un club délabré de New York, a beaucoup circulé sur les réseaux dits sociaux. Car ce jour-là, ce 12 novembre, Roy Haynes a rejoint ses camarades des temps anciens. Il avait 99 ans. Pour être précis, il aurait eu 100 ans le 13 mars prochain.
Dans le monde-mondial du jazz d’aujourd’hui et d’hier, mais non de l’avant-hier, le plus classique des pianistes qui embellissent avec méticulosité, le présent du jazz et donc son avenir s’appelle Bill Charlap. On insiste : plus classique que Bill, tu meurs, diraient les jeunesses abonnées à « t'sais genre comme ».
L’affaire est entendue : le 17 juillet 1967, John Coltrane est mort bien avant son temps. À preuve, le jour d’après fut ponctué par l’unanimité que résuma fort bien Miles Davis: « Sa mort nous a tous pris par surprise … Je ne savais pas qu’il était malade. » Le surlendemain, l’esprit de veille que commande le deuil fut d’autant plus aiguisé que le parcours de Trane fut, quand on s’y arrête, passablement court. Le premier enregistrement sous son nom, Giant Steps, fut publié en 1960. Et puis, et puis, il y a que les cadors du saxe, ceux qui grimpent l’Everest musical soir après soir, étaient aux abonnés absents. Bon, sautons du temps. En novembre 1969, Miles Davis engageait Steve Grossman pour l’enregistrement de Big Fun. Ce dernier était un jeune saxophoniste de 18 ans seulement, originaire de Brooklyn. À 10 ans, il transcrivait les solos de Charlie Parker. À 16 ans il « parlait » couramment le Coltrane. À 17 ans, il avait été accepté à la célèbre Juilliard School of Music.

