À propos de l'auteur : Paul Tana

Catégories : Cinéma

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Paul Tana

Je commence l’année 2026 en vous parlant du dernier film que j’ai vu en 2025 : Hamnet.

Il n’est jamais trop tard pour en parler et surtout pour le voir !

Réalisé par Chloé Zao ( Nomadland, entre autres), ce film est l’adaptation du roman à très grand succès de l’écrivaine britannique Maggie O’Farrel : Hamnet.

Zao et O’Farrel ont écrit ensemble le scénario qui raconte l’histoire d’amour d’un couple, pas n’importe lequel : Agnès Hathaway et son mari, William Shakespeare, et, en filigrane, dans un arrière-plan à la fois discret et ingénieux, le travail de création du grandissime dramaturge qui nous a donné entre autres  Hamlet.

Hamnet/Hamlet, deux prénoms pour un même personnage.

Nous sommes donc au XVIe siècle à Stratford-upon-Avon, en Angleterre, alors que Shakespeare n’était encore que le simple Will aux yeux d’Agnès.

On la voit au tout début couchée, au pied d’un arbre centenaire, nichée au creux de ses racines. Elle se lève, dans la clairière un faucon la rejoint et agrippe son poing.

On voit ensuite Will qui enseigne le latin à de jeunes écoliers.

Plus tard Agnès est encore dans la forêt à la recherche de plantes dont elle connaît les bienfaits grâce aux enseignements de sa mère. Will la rejoint. Elle est fascinée par l’histoire qu’il lui raconte, celle d’Orphée et Eurydice.

Dès le départ deux mondes sont mis en place avec clarté et délicatesse : d’un côté la vie matérielle d’Agnès qu’incarne avec une force et une incroyable intensité charnelle, Jessie Buckley, de l’autre celle plus impalpable et énigmatique de Will, joué par Paul Mescal avec sa physicalité volontaire et douce.

La nature d’un côté, l’art de l’autre.

Agnès et Will se marient et quelques mois plus tard naît leur première fille : Susanna (Bodhi Ryan Breathnach). Ensuite Agnès mettra au monde deux jumeaux : Judith (Olivia Lynes) et Hamnet (Jacobi Jupe) …

Une vie de famille aimante, chaleureuse où les trois enfants avec la complicité de leur père s’amusent à jouer pour leur mère une saynète qu’il a écrite : le début de Macbeth avec ses trois sorcières.

Quelle belle, habile et discrète allusion au travail de Will qui est en train de devenir Shakespeare.

C’est un père enjoué qui, en plus, donne à Hamnet d’amusantes leçons d’escrime, mais qui disparaît régulièrement à Londres où il dit travailler avec une compagnie de théâtre. On n’en sait pas plus.

Agnès, elle, reste à Stratford et qui sait, peut-être qu’un jour elle va le suivre … Une chose est certaine, elle demeure à l’avant-plan du récit.

À cette époque la peste bubonique rôde en Angleterre et attaque soudain Hamnet qui n’a que onze ans.

Agnès tente de déjouer la maladie avec ses plantes, ses concoctions, ses prières mais en vain. La maladie finit par l’emporter et il ne reste que la rage impuissante, la douleur incommensurable d’Agnès qui, pugnace, a lutté seule pour sauver son fils. Will est à Londres et il revient trop tard. Ce sont des moments d’intense douleur qui se déroulent là devant nos yeux, viscéralement interprétés par Buckley et Mescal.

La mort d’Hamnet est au cœur même du film comme elle est au coeur de notre condition humaine avec, pour le dire comme Giacomo Leopardi, poète italien du XIXe : « L’inévitable malheur de la vie … ses plus  terribles désespoirs, le néant des choses … ».

L’absence de Will au chevet de leur fils mourant, provoque une âpre querelle entre Agnès et lui. Mais malgré la douleur, le deuil, il ne peut rester auprès d’elle. Il repart pour Londres : son théâtre l’attend.

Quelque temps après, accompagnée par son frère (Joe Alwyn)), Agnès le rejoint enfin à Londres. Elle a entendu parler de la dernière pièce de Will : Hamlet. Elle quitte son monde et arrive dans celui de Will : le théâtre, l’art.

La forêt, les arbres de Stratford sont là devant elle, mais peints sur la grande toile de fond de la scène du Globe.

Elle est debout, au premier rang, avec les autres spectateurs qui attendent que le spectacle commence.

Voici qu’arrive sur scène Hamlet (Noah Jupe) qui ressemble étrangement à Hamnet avec quelques années de plus. (En passant, Noah est le frère de Jacobi qui, lui, interprète Hamnet, d’où la troublante ressemblance …). Puis le fantôme de son père apparaît, interprété par Will lui-même. Le duel à l’épée d’Hamlet lui rappelle les leçons d’escrime que Will donnait à Hamnet en leurs temps heureux … Elle se rend compte que Will sur scène a accompli un miracle, celui de l’art qui transfigure la vie et nous console.

Leopardi que j’ai mentionné plus haut a écrit à ce sujet des réflexions on ne peut plus précises et justes dans son cahier de notes diverses intitulé Zibaldone : « Les œuvres de génie ont le pouvoir de représenter crûment le néant des choses, démontrer clairement et de faire ressentir l’inévitable malheur de la vie, d’exprimer les plus terribles désespoirs, et d’être néanmoins une consolation pour une âme supérieure accablée, privée d’illusions, en proie au néant, à l’ennui et au découragement ou exposée aux peines les plus amères et les plus mortifères. En effet, les œuvres de génie consolent toujours, raniment l’enthousiasme et, en évoquant et représentant la mort, elles rendent momentanément à l’âme cette vie qu’elle avait perdue : ce que l’âme contemple dans la réalité l’afflige et la tue, ce qu’elle contemple dans les œuvres de génie qui imitent ou évoquent d’une autre manière la réalité des choses, la réjouit et lui redonne vie. » [1]

Et c’est ce que Chloé Zao, nous montre, nous fait ressentir dans son film : l’art comme transfiguration rédemptrice de la vie.

Quelle émouvante et belle réussite !

  

Hamnet

Un film réalisé par Chloé Zao

Scénario : Chloé Zao et Maggie O’Farrel, adapté du roman de Maggie O’Farrel « Hamnet ».

Avec : Jessy Simons, Paul Mescal, Justine Mitchell, Joe Alwyn, Jacobi Jupe, Olivia Lynes…

Images : Lukasz Zal

Montage : Alfonso Gonçalves, Chloé Zao

Musique : Max Richter

Production : Sam Mendes, Steven Spielberg

Pays: États-Unis, Grande-Bretagne

Durée:  125 mn

Étoiles : ****

 

 

[1] Zibaldone : Giacomo Leopardi. Traduction et notes de Bertrand Schefer. Editions Allia, Paris 2004.

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