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Paul Tana
J’ai vu Phénix, de Jonathan Beaulieu-Cyr, dans la salle 9 du cinéma Quartier Latin : 353 places vides sur 354 : j’étais le seul spectateur un vendredi soir de fin août. Dommage, vraiment dommage pour un aussi beau film !
Nous sommes dans la première décennie des années 2000, les États-Unis mènent la guerre contre les talibans en Afghanistan et le Canada fait partie de la coalition multinationale qui combat à leur côté.
Le film ne raconte pas l’histoire de cette guerre, loin de là, mais elle est en arrière-plan : une présence sournoise, menaçante, angoissante. En avant-plan il y a les soldats basés à Valcartier qui passent quelques semaines de congé en famille avant leur déploiement en Afghanistan.
Parmi eux Joël (Maxime Genois), sa femme Michelle.
( Evelyne Brochu), leur jeune adolescent Jacob (Aksel Leblanc) et leurs deux enfants en bas âge.
Le film explore avec une extraordinaire sensibilité les relations entre ces trois personnages : Michelle qui reproche à Joël d’être trop absent et de ne pas s’occuper de son fils Jacob qui a besoin de lui; Joël qui tente de s’approcher de Jacob en passant par les Phénix, l’équipe la plus nulle de la ligue de soccer municipale pour les jeunes. Il en devient le « coach » et convainc son fils d’en faire partie.
Jacob un peu insomniaque et anxieux qui regarde son père sans trop comprendre pourquoi il accepte d’aller en Afghanistan …
Mais ma description synthétique ne rend pas justice à la subtilité avec laquelle Jonathan Beaulieu-Cyr raconte/met en scène ces relations. Tout ici est décrit, raconté avec une économie de moyens fabuleuse : Jacob voit son père qui arrive dans la maison après quelques semaines d’absence et lui lance : « Wash pa la moustache c’est super laid ! ». Quelle réplique brillante qui de manière indirecte, drôle et vive nous décrit le contexte et rend tangible leur relation. Au début, il pleut sur le terrain de soccer, une femme (Michelle) est prise d’un fou rire dans sa voiture stationnée à proximité, elle semble être seule mais on découvre un jeune adolescent tout mouillé à côté d’elle (Jacob) … De façon indirecte la scène nous dit : elle est venue le chercher, c’est son fils probablement et il a dû lui raconter une blague …
C’est cette économie de moyens et un grand sens de l’ellipse qui sont au cœur même de ce film et lui procurent toute sa beauté légère et gracieuse, et sa profonde vérité.
À la famille de Joël s’ajoutent celles de ses camarades et tous ensemble ils vont faire la fête avant le départ pour l’Afghanistan.
Ici aussi le film se déroule dans un intense présent (le seul temps possible au cinéma) : rien n’est platement annoncé.
On est soudain en pleine fête d’anniversaire, on chante « Bonne fête Maddy» mais ce qui est mis en avant-plan ce n’est pas le visage probablement radieux de la petite mais la fête, les jeux de société qui se poursuivent tard dans la nuit dans la cour du bungalow, les chaises de plastique, les ballons colorés, les enfants endormis pendant que les grands s’amusent.
Plus tard un autre party, costumé cette fois-ci, à la mode des années 1950. On voit Michelle qui se met du rouge à lèvres super rouge, elle coiffe son fils puis c’est le crooner avec son micro et sa chanson : magnifique numéro de Patrick (Alexandre Landry) qui fait son « cover » de « Faire la paix avec l’amour » de Dany Bédar.
C’est un moment de grande émotion qui malgré/avec tout le sentimentalisme de la chanson arrive à saisir la grande beauté des gens « ordinaires » .
Dans l’entrevue qu’on retrouve dans le cahier de presse, Jonathan Beaulieu-Cyr, nous dit : « Le film traduit mon rapport au réel : un réel qui est excité, éclaté. Je n’avais pas envie que ce soit un réel sobre. Je voulais qu’une hotte de poêle devienne touchante, que les luminaires modestes soient filmés d’une manière où il y a du beau. J’avais envie qu’un lave- vaisselle puisse devenir un élément dramatique important … mon film est une lettre d’amour à mes parents. » et, j’ajouterais, à leur monde.
C’est une très belle lettre d’amour qu’il a écrite, une ode à la vie de banlieue avec ses hommes et ses femmes aux conversations agrémentées de sacres innocents, de quelques bières doucement calées à même la bouteille, de doux câlins aux enfants, de jeux amoureux dans l’intimité de leurs chambres…
Même si Valcartier ressemble à toutes les banlieues, il reste que ses hommes sont des militaires et la guerre les attend. À la fin, leur départ pour l’Afghanistan est déchirant et inéluctable. Comme dit Joël à son fils qui lui demande pourquoi il accepte de partir : « C’est juste que …j’peux pas les laisser partir tout seuls … »
Il y a ici, et tout au long du film, une douceur, une affection toutes spielbergiennes (The Fabelmans, E.T.) qui surgissent du regard de Jonathan Beaulieu-Cyr.
Quel beau travail !
Dernières petites notes : peut-être que comparées aux scènes familiales, à la fête, celles consacrées à l’équipe des Phénix et au soccer sont moins intéressantes. C’est comme si la manière de filmer, le style se substituait à l’histoire, au rapport entre Joël et son fils … Ce sont des images brillamment tournées, possédant une belle originalité, mais l’émotion se perd parce qu’elles sont un peu trop répétitives.
Enfin, les acteurs : ils sont tous excellents, de protagonistes aux rôles plus secondaires. Chacun incarnant avec une magnifique justesse leur personnage.
Phénix et Jonathan Beaulieu-Cyr ont été pour moi une bellissime découverte : magnifique film d’un jeune réalisateur de très grand talent.
Allez le voir ! Il est à l’affiche du Cinéma Public !
Phénix
Avec : Aksel Leblanc, Maxime Genois,Ebvelyne Brochu,Alexandre Landry .
Scénario et Réalisation : Jonathan Beaulieu-Cyr. Production :Fanny Forest. Direction de la photographie :Ariane Falardeau St-Amour.Direction artistique :Catherine K. Pelletier. Montage : Paul Chotel, Omar Elhamy.Son : Laurent Ouellette,Samuel ,Gagnon-Thibodeau,Joey Simas,Musique : Ouri.
Production : Sans Rancœur Films
Distribution : h264
Pays : Canada 2024 .
Durée : 96 minutes.
Prix Gilles Carle aux RVCQ 2025
Étoiles :***1/2


