À propos de l'auteur : Dominique Lapointe

Catégories : International

Partagez cet article

Christian Tiffet

Oubliez les 12 000 ogives nucléaires qui dorment dans leur silo et les hangars. La guerre froide est terminée depuis longtemps et aucun membre du club atomique officiel n’a d’aspiration suicidaire. La détente ? Une illusion. Au contraire, certaines puissances rêvent davantage d’expansion, et la Russie de Poutine plus que toute autre. Plus grande, plus forte, plus influente. Nous sommes en guerre hybride, celle qui attaque les esprits, celle qui terrorise, celle qui manipule les populations pour recruter des alliés, et pour défaire l’ennemi.

Dominique Lapointe

On n’avait pas prévu le scénario.

Début septembre, des drones sont repérés dans le ciel de la Pologne. Des escadrons de chasseurs F-35 et F-16 sous commandement de l’OTAN décollent. Ils abattent quelques-uns de ces engins qui ne dépassent pas 3 mètres d’envergure. Certains sont des Gerbera kamikazes russes bien connus, d’autres de modestes répliques en styromousse ou en contreplaqué. Aucun n’est armé ou équipé d’appareil de reconnaissance sophistiqué.

C’est le prélude au bal des drones qui va toucher une dizaine de pays d’Europe de l’Ouest, dont la France et l’Allemagne, les États considérés comme leaders dans la politique de défense européenne. Des grappes de petits engins sont déployées en pleine nuit au-dessus d’aéroports et même de certains sites militaires et stratégiques. Pas discrets, tous feux allumés pour être bien aperçus. Un casse-tête dans les horaires des lignes aériennes commerciales.

Si nous sommes visiblement dans une opération russe afin de tester la réaction des membres de l’OTAN face à la violation de leur espace aérien, on imagine facilement que d’ajouter une dose d’inquiétude dans l’opinion publique du continent fait partie de la fomentation.

Coïncidence ? Dans les heures qui suivront les incursions de drones en France, une vidéo bien détaillée partagée plus d’un million de fois sur X (ex-Twitter) révèlera qu’Emmanuel Macron se prépare à la 3e guerre mondiale et qu’il s’est fait aménager un abri nucléaire de luxe avec des fonds publics au coût de 148 millions d’euros.

Un pavé de plus contre un président considéré comme un va-t-en-guerre par une partie du public et certaines personnalités en France en raison de son soutien indéfectible à l’Ukraine.

Certains médias traditionnels ne mettront que quelques heures pour démontrer que tout est faux, des détails du fameux contrat jusqu’aux sources fabriquées et aux noms d’auteurs usurpés de vrais journalistes. L’origine la plus probable : Storm 1516, une organisation de désinformation russe qui, selon Viginum, le service français chargé de la surveillance de l’ingérence étrangère, serait responsable de dizaines d’opérations d’intoxication médiatique contre l’Ukraine et ses soutiens étrangers.

Et pas de moindres. On rapporte des manoeuvres complexes de manipulation d’électorats dans des élections en France, en Allemagne et au Parlement européen, sans oublier, bien sûr, la présidentielle américaine (1).

Une vieille ruse

La guerre hybride n’est pas une invention du XXIe siècle avec l’essor foudroyant d’Internet et ses médias sociaux.

À juste titre, des militaires d’expérience font remarquer que l’utilisation de la propagande, de la terreur sur les civils, des déportations, des technologies, et plus récemment des cyberattaques, demeure un arsenal incontournable des conflits modernes. En fait, des puristes diront que la guerre hybride n’existe pas tant l’hybridité serait dans la nature même des affrontements entre nations depuis l’Antiquité.

Même l’armée ukrainienne, à défaut de pouvoir influencer directement l’opinion des citoyens russes sur la soi-disant « opération militaire spéciale » de Vladimir Poutine, attaque les capacités de raffinage du pays. Une riposte aux frappes russes sur les capacités gazières ukrainiennes, mais aussi une attaque sur le moral de l’ennemi. S’en suivent des pénuries d’essence dans tout le pays et des files interminables aux stations-service. Économie, approvisionnement stratégique, humeur des citoyens : une pierre, trois coups.

Et plus encore, on n’a aucun scrupule à diffuser sur les médias sociaux la poursuite, la mort, ou la capture pour les plus chanceux, des ennemis avec des drones qui filment froidement la scène, comme on le faisait à grands frais à Hollywood il y a 30 ans.

Conscrits, regardez bien ce qui vous attend sur la ligne de front !

Un art affiné

En juillet 2024, les médias d’enquête The Insider et Der Spiegel mettaient la main sur un plan secret des autorités russes nommé «Projet Kylo », qui signifie pioche en russe (2). Chapeautée par le SVR, le service des renseignements extérieurs de la Fédération de Russie, la stratégie consiste à remplacer la propagande traditionnelle prorusse, autrefois diffusée par les médias d’État comme RT et Sputnik maintenant bannis à l’Ouest, par des contenus qui accentuent et partagent les clivages déjà existants dans les sociétés occidentales.

« Le leitmotiv de notre opération cognitive dans ces pays est d’instiller l’émotion la plus forte dans la psyché humaine : la peur », peut-on lire dans le document. Plus précisément, la peur quant à l’avenir, celui de ses enfants et des générations futures.

Exemple : de fausses publications pro-ukrainiennes qui exposent des demandes en ressources démesurées de la part de Kiev. Le tout suivi quelques jours après par des manifestations « pacifistes », dans différentes villes ciblées par les organisateurs qui recrutent à peu de frais des agitateurs venus de pays voisins.

On se souviendra des cinq cercueils drapés du bleu-blanc-rouge déposés devant la tour Eiffel en juin 2024 évoquant la mort éventuelle de soldats français en Ukraine. Rattrapés par la police, les exécutants au chômage ont déclaré avoir été payés quelques centaines d’euros pour déposer la marchandise à l’endroit désigné par un commanditaire non identifié.

Ou encore cette fausse vidéo prétendant démontrer que la femme de Volodymyr Zelensky a acheté le tout dernier modèle de Bugatti à Paris, une voiture de plus de six millions de dollars payée à même l’aide internationale pour soutenir la défense de son pays.

Des garnitures à saveur de complot qui se marient parfaitement aux recettes des partis d’extrême droite en Europe qui prônent un isolationnisme soi-disant pacifique face à Poutine.

Si la guerre hybride a toujours existé, disons qu’elle est devenue presque psychanalytique dans son pouvoir de réveiller, quand ce n’est pas fabriquer, l’inconscient conspirationniste.

L’opération Trump

Opération Trump : Les espions russes à la conquête de l’Amérique (3). C’est le titre du documentaire du journaliste Antoine Vitkine. Un suspense incontournable pour qui veut comprendre le rôle de la Russie dans l’accession de Trump à la présidence des États-Unis. On y raconte comment le KGB, devenu le FSB, a vite repéré il y a plus de 30 ans cet Américain mégalomane et narcissique qui pourrait un jour les servir.

Il est indéniable que la courte victoire de Donald Trump à la présidentielle de novembre dernier (+1,5% du vote populaire) est en partie attribuable à l’ingérence russe dans la réalité virtuelle de la campagne électorale de 2024. Mais Poutine n’en espérait sans doute pas autant.

Voir sombrer aujourd’hui les États-Unis et ses institutions démocratiques aux mains de responsables incompétents et​/ou corruptibles est un cadeau du ciel.

Le chaos qui s’installe dans les États démocrates où Trump déploie ses ICE avec des militaires a une odeur nauséabonde de KKK.

Entendre le commandant en chef élu dire à ses généraux ahuris que les ennemis de la nation sont de l’intérieur, et que l’armée doit s’exercer sur la population du pays est une bénédiction pour Moscou.

Sans oublier son exécrable Emmanuel Macron, embourbé dans une crise parlementaire sans fin.

L’inventeur de la dynamite, Alfred Nobel, avait souhaité qu’on récompense  « …la personnalité ou la communauté ayant le plus ou le mieux contribué au rapprochement des peuples, à la suppression ou à la réduction des armées permanentes, à la réunion et à la propagation des progrès pour la paix ».

Trump n’a pas obtenu et n’aura jamais le prix Nobel de la paix. Mais si Nobel avait songé à une vilenie d’hostilité, Poutine aurait sûrement été en tête de lice pour le Nobel de la guerre … hybride bien entendu.

 

 

 

1 – Lire La victoire de Donald Troll ? En-Retrait.com, janvier 2025.

2 – Lire le dossier The Kremlin’s hand: How Putin wages his hybrid war overseas, The Insider,    juillet 2024

https://theins.ru/en/investigations/the-kremlins-hand-how-putin-wages-his-hybrid-war-overseas

3 – Regarder Opération Trump : Les espions russes à la conquête de l’Amérique, Antoine Vitkine, Daily Motion.

 

Laisser un commentaire