À propos de l'auteur : Antoine Char

Catégories : International

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Antoine Char

Elle part du Pérou, de la Bolivie, de la Colombie, du Venezuela, transite souvent par le Brésil et traverse l’Atlantique à bord de conteneurs, de navires marchands, de bateaux de pêche et même de voiliers pour se retrouver dans les ports du Cap-Vert, du Sénégal, de la Guinée, du Sierra Leone ou encore de la Côte d’Ivoire et du Ghana.

Elle « nourrit » la corruption, parfois au plus haut niveau des États, et s’accompagne aussi d’une hausse de la consommation locale. « Elle » porte un nom toxique : cocaïne ! L’an dernier 30 % de la poudre blanche destinée à l’Europe a fait des « escales » en Afrique, selon l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) qui estime qu’au moins 50 tonnes valant plus de deux milliards de dollars (américains bien sûr …) transitent annuellement par le continent le plus pauvre de la planète.

La drogue remontant vers l’Europe serait souvent dissimulée dans des caisses de cacao, de noix de cajou, d’arachides et de bananes notamment. Plus de 12 millions de conteneurs transitent tous les ans par les ports ouest-africains, bien connectés à l’Europe. Chaque cargo peut transporter jusqu’à 25 000 conteneurs et à peine 2 % seraient inspectés (1). C’est un peu comme chercher une aiguille dans une botte de foin.

Et ces quinze dernières années, le trafic de conteneurs a augmenté de 57 %, un taux dépassé uniquement par l’Asie. Une manne pour les narcotrafiquants.

En septembre, 10 tonnes de cocaïne ont été saisies sur un bateau de pêche dans le golfe de Guinée. Deux mois plus tard, un sous-marin transportant autant de « coke » était intercepté aux larges des Açores. Dernier recours : la drogue est aussi larguée en mer, puis réceptionnée par des hors-bord.

La position de l’Afrique, au carrefour des routes atlantiques reliant l’Amérique latine à l’Europe, son appareil judiciaire souvent ouvert à la corruption et la porosité de ses frontières sont les trois grandes clés ayant ouvert la porte aux narcotrafiquants latino-américains sur le continent. Pour « finaliser le tout », en sol européen, ils s’appuient sur les mafias serbes, albanaises et monténégrines.

« Dans ce contexte, l’Afrique acquiert un nouveau rôle stratégique. Le continent n’est plus perçu comme une simple zone de transit, mais comme un espace de reprogrammation criminelle, où l’économie de la drogue contribue au renforcement durable de l’instabilité sécuritaire et à la fragmentation des États […] avec des conséquences profondes pour la gouvernance, la démocratie, la sécurité et le développement. » (2)

La route du Sahara

Du continent africain, la cocaïne prend également la route du Sahara, où des groupes armés prospèrent en se « servant au passage », traverse le détroit de Gibraltar, remonte en Espagne et parcourt sans encombre l’ensemble du Vieux Continent : les accords de Schengen garantissent la libre circulation aux 450 millions d’habitants de l’Union européenne.

Lorsque la drogue n’est pas acheminée au milieu des dunes de sable, où les narcotrafiquants latino-américains négocient des droits de passage avec les Touaregs notamment, elle prend les airs ou la mer. Il le faut à tout prix car l’UE est le deuxième marché mondial pour la cocaïne, juste après les États-Unis où la consommation est d’ailleurs en baisse au profit surtout du fentanyl.

Résultat : le trafic de drogue sape le développement économique, déstabilise des pays entiers (la petite Guinée-Bissau, ex-colonie portugaise, est devenue un narco-État) et alimente la corruption, notait déjà l’ONU en 2010. (3)

Lucia Bird, directrice de l’Observatoire des économies illicites en Afrique de l’Ouest (basé à Dakar) au sein de l’ONG Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC) rappelle ceci : « « Les réseaux de trafiquants achètent la protection d’acteurs étatiques à différents niveaux de la hiérarchie pour protéger leurs activités […] À titre d’exemple, en 2022, plus de 200 kilogrammes de cocaïne ont été saisis dans le véhicule officiel du maire de Fachi, dans l’est du Niger. Le maire se trouvait à bord au moment des faits. En mai 2024, un député bissau-guinéen a été arrêté à l’aéroport de Lisbonne après la découverte de 13 kilogrammes de cocaïne dans ses bagages. Ces cas sont bien plus nombreux ces dernières années; ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. » (échange de courriel).

En janvier 2025, la Sierra Leone a rappelé son ambassadeur à Conakry, la capitale de la Guinée voisine, après la découverte de valises débordant de poudre blanche dans des véhicules de l’ambassade.

De plus, en devenant une plateforme de transit du trafic international de cocaïne, la consommation en Afrique, surtout parmi la classe moyenne, ne cesse d’augmenter exerçant une pression croissante sur les systèmes de soins de santé déjà mal en point. Au moins 10 % de la drogue resterait sur place pour la consommation locale.

Au Sénégal, par exemple, le pays est passé d’une simple zone de transit à une zone de forte consommation de drogues. « Avant, nous observions qu’entre 5 % et 8 % de la cocaïne qui transitait par la région restait sur place. Aujourd’hui, ce taux est passé à 10 %, voire 17 %. Cela indique qu’une base de consommateurs se développe au niveau régional et c’est une grande source d’inquiétude », selon l’ONUDC à Dakar. (4)

« Highway 10 »

Ce trafic de cocaïne est bien connu. Il remonte au début du siècle. Mais comment expliquer qu’il apparaît rarement sur les radars des médias occidentaux ? Lucia Bird répond ceci cependant :

« L’attention portée au trafic de cocaïne transitant par l’Afrique par les médias internationaux et les décideurs politiques s’est accrue ces dernières années. Il y a eu un décalage entre la forte augmentation du trafic de cocaïne sur certaines parties du continent à partir de 2019 environ et la reconnaissance internationale.»

Mais, ajoute-t-elle,  « l’actualité est actuellement très chargée, les conflits au Moyen-Orient et en Ukraine monopolisant l’attention des décideurs politiques. Cela a pour conséquence que des événements importants survenus ailleurs, notamment en Afrique, reçoivent moins d’attention. »

Il est vrai que de manière générale, l’Afrique est la grande absente de l’écosystème médiatique mondial. Une cinquantaine de conflits armés, parmi lesquels les plus meurtriers de la planète, meurtrissent le continent dans un silence assourdissant.

Pendant ce temps, en toute discrétion, des tonnes de cocaïne prennent bon an mal an la « Highway 10 », la route maritime qui suit le 10e parallèle et relie l’Amérique latine aux côtes africaines. Elle est plus longue, mais ô combien plus sûre : les saisies restent toujours moins grandes qu’en Europe. Les ports d’Afrique de l’Ouest sont devenus des passoires car ces dernières années les saisies de cocaïne entre l’Amérique latine et l’Europe auraient augmenté de plus de 400 %. (5)

Et, comme si n’était pas assez, note encore Gi-Toc, « la région ne sert plus seulement de corridor vers l’Europe, elle est de plus en plus également utilisée comme plateforme de stockage, de reconditionnement et de distribution dans les chaînes d’approvisionnement mondiales du trafic de cocaïne ».

Au même moment, de l’autre côté du continent, sur la côte est, l’héroïne et la meth (métamphétamine) acheminées d’Asie et faisant escale dans les ports de Somalie, du Kenya ou du Mozambique, remonte sans faire de bruit vers l’Europe.

Mais ça, c’est une autre histoire …

 

 

(1) https://www.youtube.com/watch?v=L8H2xug0uXI

(2)https://www.geopoliticalmonitor.com/africa-next-frontline-in-the-global-drug-trade/

(3)https://www.unodc.org/documents/data-and-analysis/tocta/11.Regions_under_stress.pdf

(4)https://www.lemonde.fr/afrique/article/2024/06/07/le-senegal-plateforme-de-transit-du-trafic-international-de-cocaine-et-nouveau-pays-consommateur_6237893_3212.html

(5)https://www.rfi.fr/fr/afrique/20220122-trafic-de-drogue-en-afrique-de-l-ouest-état-des-lieux

 

 

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