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Christian Tiffet
RUDY LE COURS
Le retour des beaux jours vous fait déjà rêver d’un épi de blé d’Inde chaud à croquer à belles dents par un beau et tiède soir d’été ? Rien de plus normal. Ce qui l’est beaucoup moins en revanche, c’est de devoir payer davantage cette année pour s’offrir ce plaisir estival, jusqu’ici à la portée de toutes les bourses ou presque. L’an prochain, le maïs pourrait même devenir un aliment de luxe, si la situation ne change pas bientôt du tout au tout.
L’agression israélo-américaine qui paralyse le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz a entraîné une poussée des prix du pétrole et du gaz naturel.
Pour les agriculteurs, l’essence et surtout le diesel sont des intrants de prime importance, surtout durant la présente saison des semis.
La guerre lancée par Benjamin Netanyahu et Donald Trump provoque en outre la flambée des prix de l’urée, un engrais azoté essentiel dans la culture céréalière, celle du blé et surtout celle du maïs, très présente dans nos champs.
« Depuis quelques semaines, la situation est alarmante, mais stable », résume en entrevue Benoît Legault, directeur général des Producteurs de grains du Québec (PGQ).
Selon une analyse réalisée peu après le début des hostilités par PGQ, les prix des engrais azotés ont bondi de 40 % au Moyen-Orient, région où on en produit en grande quantité (1). Réseau végétal Québec précise que 30 % de la production mondiale d’engrais azotés passe par le détroit d’Ormuz (2).
Pas surprenant que les contrats à terme sur les prix de l’urée, négociés à la Bourse de Chicago, aient grimpé d’autant dans les jours suivant la fermeture de cette voie maritime, essentielle au commerce mondial et à l’approvisionnement est-américain du précieux fertilisant.
Plus inquiétant encore, lorsque le goulot d’étranglement enfin se desserrera, priorité de passage sera donnée aux pétroliers et aux méthaniers.
Il y aurait présentement 22 cargos emportant quelque 931 000 tonnes métriques d’urée et 11 autres dont les cales sont remplies de soufre, un composant essentiel à la production de fertilisants à base de phosphate (3). Un retour à la normale d’avant-guerre pourrait prendre six mois. D’ici là, les coûts de transport augmentent, assureurs et armateurs facturant leurs risques accrus.
Peu de solutions de rechange
Outre la région du Moyen-Orient, l’autre grand producteur mondial d’engrais azotés est la Russie dont les exportations sont frappées de droits de 35 % par le Canada, en guise de représailles contre l’invasion de l’Ukraine (4). Cette ponction s’ajoute à une forte augmentation du prix de l’engrais dans la foulée de la pandémie qui avait brisé les chaînes d’approvisionnement. Le Canada reste le seul pays du G-7 à imposer ces droits sur les engrais russes et biélorusses.
Résultat, les agriculteurs de l’Est ont absorbé jusqu’ici en bonne partie la poussée de leurs coûts de production puisqu’ils ont peu d’emprise sur les prix. Ceux de l’Ouest parvenaient encore à s’approvisionner en Asie. La Chine, toutefois, a choisi de limiter ses exportations pour privilégier son agriculture. Il existe aussi une production régionale.
L’absence d’épandage d’urée dans les champs peut réduire de 50 % la récolte de maïs, affirme William Overbeek, agriculteur et doctorant au département des sciences de la terre à l’UQAM. « Les épis sont plus petits et les grains moins nutritifs, précise-t-il. Ils sont moins recherchés par les producteurs de volaille. »
MM. Legault et Overbeek ne semblent pas trop s’inquiéter pour les semis actuels puisque le gros des producteurs s’étaient procuré leur urée sous forme liquide ou granulaire avant le blocus.
Par contre, la culture céréalière exige un épandage en juillet pour favoriser l’arrivée à maturité des plans. « On évalue que 15 % des besoins sont à risque », avance M. Legault.
Difficile d’être plus précis puisque les quelques grossistes fournisseurs pour le Québec invoquent le secret commercial pour ne pas donner la hauteur de leurs stocks, ni des livraisons prochainement attendues. En outre, les prix ne sont pas attachés à des engagements de livraison.
Au Québec, tout comme dans l’Est du Canada, 100 % de l’urée utilisée est importée et il y a peu de capacités de stockage. Le secteur fonctionne en mode juste à temps.
Un projet d’autosuffisance avorté
La production d’urée et des autres fertilisants azotés est gourmande en hydrocarbures. Voilà pourquoi, il a longtemps été plus simple d’en importer que d’en produire. Dans l’Ouest du pays, où abondent pétrole et gaz naturel, on en fabrique, mais pas assez pour tout le pays. En outre, pour le transport, la voie maritime est moins chère que le chemin de fer.
Durant la décennie précédente, la société indienne IFFCO avait tenté à deux reprises de construire une usine d’urée dans le parc industriel de Bécancour, sur le site de l’ancienne usine de magnésium Norsk Hydro. Le projet, évalué à 1,3 milliard, prévoyait la production annuelle de 1,3 à 1,6 million de tonnes métriques d’urée granulaire. TC Energy devait assurer l’approvisionnement en gaz naturel tandis que la Coop fédérée (maintenant Solio) s’engageait à acheter 500 000 tonnes pour ravitailler sa clientèle de l’est du pays. IFFCO avait même reçu l’aval du Bureau d’audiences publiques en environnement (5).
Le projet a avorté en 2019 devant l’impossibilité de garantir les coûts de construction du complexe.
Les producteurs de grains restent donc à la merci des aléas des marchés internationaux. Dans la volonté d’autonomie économique du gouvernement Carney, il serait sûrement utile de plancher sur une stratégie pan-canadienne de production et de distribution interprovinciale d’engrais, mais ça ne semble ni dans les cartons d’Ottawa, ni même sur son radar.
Dans la Mise à jour économique déposée le mois dernier, on ne trouve d’ailleurs pas l’ombre d’une allusion à la possibilité que le Canada devienne autosuffisant en engrais dans ses sous-sections Favoriser le commerce intérieur ou Bâtir des chaînes d’approvisionnement plus efficaces et fiables (6).
Dans ce document de 192 pages bien serrées, le ministre des Finances François-Philippe Champagne consacre à peine trois paragraphes au secteur agricole. Il y rappelle que jusqu’à sept milliards d’argent public et privé pourraient être investis afin de « renforcer la capacité d’innovation du secteur » (page 108), sans plus de détails.
« Ottawa doit se montrer plus sérieux pour nous doter d’infrastructures de production et de stockage d’urée », clame M. Legault.
L’urée n’est pas le seul engrais qui revêt un traitement différent selon que les cultures sont dans l’Est ou dans l’Ouest du pays.
Il y a aussi la potasse, un engrais qu’on n’a heureusement pas besoin d’épandre tous les ans. La Saskatchewan est parmi les plus grands producteurs mondiaux de cet « or rose » et le premier exportateur.
Dans l’est du pays toutefois, il coûtait jusqu’à récemment moins cher de l’importer de Russie ou de Biélorussie. Depuis l’invasion de l’Ukraine, cet avantage s’est évanoui.
La spéculation s’invite
Dernièrement, des drones ukrainiens ont lourdement endommagé un centre de production d’engrais azotés russe, retranchant cinq pour cent aux capacités du pays. La Russie se voit ainsi dans l’impossibilité de compenser la rupture de l’offre en provenance du Moyen-Orient, selon l’analyse de PGQ. Il s’agit peut-être d’une catastrophe pour l’Inde et surtout le Brésil, deux immenses puissances agricoles qui importent le gros de leurs engrais et qui n’ont pu s’approvisionner avant le présent blocus.
L’urée russe est très recherchée, compte tenu de sa grande qualité, meilleure que les granules en provenance du Maghreb ou d’Égypte. C’est comme si le froid était gage de qualité, explique M. Legault.
Voilà pourquoi, des producteurs québécois ont jusqu’ici absorbé les droits de 35 % imposés par Ottawa tout en s’approvisionnant prudemment aussi ailleurs. Le passé n’est toutefois pas garant du présent ni de l’avenir, surtout.
Aux États-Unis où se déterminent les cours du boisseau de la plupart des céréales, dont le maïs-grain, les droits de douane imposés par l’Agent orange avaient déjà fait bondir le prix de tous les engrais importés. Malgré des assouplissements récents, plusieurs producteurs ont trop attendu pour s’en procurer. Ils font face aujourd’hui à leur rareté et à leur cherté.
Un malheur n’arrivant jamais seul, le prix du soufre s’est envolé: 214 % de plus en un an à la Nouvelle-Orléans. Le minerai importé du Kazakhstan est une composante essentielle des engrais phosphatés fabriqués aux États-Unis, mais il l’est tout autant pour la production des batteries au lithium, en forte demande ailleurs dans le monde.
En outre, le département de la Justice vient d’ouvrir une enquête pour collusion visant les grands producteurs de fertilisants azotés et phosphatés.
Entretemps, leurs clients sont pris à la gorge alors que la production agricole recule déjà.
De petits ajustements temporaires
Au Québec et dans l’est du pays, les agriculteurs, incertains de disposer de l’urée nécessaire pour l’épandage estival, ont encore la possibilité de substituer jusqu’à 10 % de leur production céréalière par des semis de soja. La culture de cette oléagineuse exige moins d’engrais azoté, précise M. Overbeek. C’est une option à court terme pour ne pas épuiser leurs terres ou défoncer leurs budgets. Ils sèment déjà en rotation soja, maïs, blé.
D’autres pourraient opter pour intercaler du trèfle rouge dans leurs champs. Cette plante fourragère a le mérite de libérer beaucoup d’azote dans le sol. Ainsi, les besoins de ce nutriment seraient moins grands pour les cultures de 2027 (7).
Reste le fumier, un engrais naturel destiné avant tout à d’autres cultures. « Une hausse de la demande pour les fumiers a pour effet d’en augmenter le prix, rappelle Étienne Lafrance agent d’information de PGQ dans un échange de courriels. Par conséquent, on ne fait que déplacer les éléments fertilisants d’un producteur vers un autre qui est prêt à payer plus cher. Autrement dit, le problème demeure, il ne fait que changer d’endroit. »
Quelle que soit l’option retenue, les agriculteurs font face ces jours-ci à de fortes hausses des coûts de leurs intrants en énergie et fertilisants.
Aux États-Unis, les malheurs des producteurs de grains entraînent déjà une hausse des prix des contrats à terme sur les céréales. Puisqu’il s’agit d’une commodité, comme les métaux ou le pétrole, cette augmentation pourra permettre aux producteurs québécois d’ajuster leurs prix et de souffler quelque peu. Toutefois, il faut s’attendre à ce que cette majoration percole dans toute la chaîne alimentaire, du pain jusqu’au maïs soufflé, déjà vendu à prix d’or dans les cinémas.
Quant à 2027, c’est la grande inconnue.
Entre-temps, Carpe estatem, comme disaient les Romains.
Profitons donc de l’été qui vient pour nous gaver d’épis de blé d’Inde jaune ou bicolore tandis qu’ils seront encore abordables.
1- https://pgq.ca/prix-des-intrants/analyse-du-prix-des-engrais
4- https://www.lebulletin.com/cultures/engrais-prix-azote-uree-guerre-mais-146568
5- https://www.bape.gouv.qc.ca/fr/dossiers/construction-une-usine-fabrication-engrais-becancour/
6- https://budget.canada.ca/update-miseajour/2026/report-rapport/pdf/update-miseajour2026-fra.pdf
7-https://www.lebulletin.com/cultures/engrais-prix-azote-uree-guerre-mais-146568


