À propos de l'auteur : Michel Bélair

Catégories : Polar & Société

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Il ne se passe plus une journée sans qu’on n’entende parler de l’Intelligence artificielle (IA) ; surtout de sa version « générative » basée sur le principe du gavage permanent d’informations et de données diverses. Il faut bien l’admettre, l’IA fait désormais partie de notre vie quotidienne. Pour les dinosaures dans mon genre qui parviennent encore à survivre sans téléphone « intelligent », cela ne change pas beaucoup de choses. Mais pour le vrai monde, oui. Énormément. L’IA est partout, sans même parfois qu’on en prenne conscience. Dans les administrations, les lieux d’apprentissage, les domiciles privés, les entreprises et les usines ; dans les autos, les avions et les navires, et bien sûr dans la majorité des logiciels d’appareils électroniques comme les téléviseurs, les téléphones, les ordinateurs et même les jouets … Partout. Tellement, que plusieurs osent enfin poser la question : sur quoi tout cela débouche-t-il?  C’est un peu ce que met en scène Michael Connelly dans son plus récent roman.

Michel Bélair

Comme tous les auteurs importants, Michael Connelly jette un regard implacable sur le monde. Ses livres, solidement campés dans la vie d’aujourd’hui et de maintenant, s’incarnent dans un univers en trompe l’œil, plein de faux-fuyants, qui ressemble étrangement au nôtre et où l’éthique et la morale sont des concepts de plus en plus vagues. Ils dénoncent sans compromis les dérives les plus communes des tricheurs, des escrocs en tous genres et des flics corrompus tout comme les magouilles des potentats grands et petits, des tueurs en série déjantés ou encore des trafiquants de drogues, de données ou d’êtres humains … Son œuvre est une sorte de troublant Polaroïd à l’image de notre société détraquée.

Connelly y parvient en écrivant des histoires qui ont par certains côtés l’allure de reportages et d’enquêtes fouillées sur un sujet bien précis. Elles sont menées, la plupart du temps mais pas toujours, par des personnages qui reviennent de façon récurrente dans ses romans sous forme de séries. Ceux qui le connaissent savent déjà que les enquêtes de l’inspecteur Harry Bosch du LAPD se déclinent ainsi dans 25 romans, celles de Renée Ballard — qui dirige le département des «cold cases» —, six, et de Jack McEvoy — journaliste d’enquête et romancier —, trois. Quant à Mickey Haller, « l’avocat à la Lincoln », il apparaît comme personnage principal de huit livres, dont celui-ci. L’air de rien, les aventures de cette presque « famille Connelly » — ces gens se connaissent et travaillent souvent ensemble — délimitent trois secteurs d’enquête majeurs : le judiciaire (le droit des affaires ici), le criminel et le sociétal. Difficile de trouver un point d’observation plus exhaustif sur la société contemporaine.

Ici, Haller fait appel à Jack McEvoy puisque le journaliste s’y connaît beaucoup plus que lui dans les nouvelles technologies. Parce que oui, on l’a dit, il sera question de l’IA dans ce Sans âme ni conscience. Plus précisément, de ce qui peut mal tourner avec l’IA dite « générative » …

Le concept de GIGO

Le roman s’amorce alors que Mickey Haller s’apprête à poursuivre au civil une «start-up» de la Silicon Valley, Tidalwaiv, qui commercialise un « chatbot conversationnel » nommé Clair. La cliente qu’il représente, Brenda Randolph, a vu sa fille Rebecca assassinée par Aaron Colton, un jeune adolescent accro à son IA conversationnelle dernière génération avec laquelle il passe la majorité de son temps. L’ado s’est tellement rapproché de « Wren» — il  a fait de l’IA sa confidente en lui donnant l’apparence et le nom d’une jeune femme — qu’il lui a confié son désarroi de ne pas voir Rebecca s’intéresser à lui. C’est à la suite des réponses de l’IA à son trouble qu’il a emprunté le pistolet de son père pour tuer la jeune fille devant tout le monde à la sortie du lycée. Tout ce que Brenda Randolph demande c’est que Tidalwaiv reconnaisse son erreur en reprogrammant son IA pour que plus personne n’ait à subir le sort de sa fille. Mais la start-up refuse puisqu’elle prévoit vendre Clair à une des GAFAM : des milliards de dollars sont donc en jeu … Ce qui place déjà la dimension éthique de toute l’aff

Tout en tentant de noyer Mickey Haller sous des téraoctets de documents, les avocats de la défense projettent de démontrer les failles psychologiques du jeune Colton plutôt que d’admettre celles de Clair. L’argumentation de Mickey Haller et de son équipe repose sur les avertissements lancés par un développeur-programmeur du projet congédié par Tidelwaiv. L’homme a fait part à plusieurs reprises de problèmes majeurs dans les réponses du programme à certaines situations. Ces réponses ne peuvent forcément provenir que des données avec lesquelles on l’alimente … d’où découle le concept de GIGO (pour «Garbage In-Garbage Out» en anglais) … qu’on peut traduire par : si vous nourrissez « la bête » d’informations biaisées, elle ne pourra que les répéter. Or voilà que, par une sorte de malencontreux hasard, le témoin en question s’est, selon toute apparence, « suicidé ». Pour Haller, il est clair que la défenderesse est prête à tout et que les retombées du procès qui s’engage sont d’une importance cruciale. Et c’est là que Jack McEvoy va se révéler fort utile en découvrant un atout caché dans la masse de documents de tous types fournis sur le projet Clair.

Même si Tidalwaiv et ses avocats multiplient les « pressions » pour que le procès avorte — chantage, pots-de-vin, filatures, menaces de toutes sortes … — Haller et sa cliente résistent devant l’ampleur des enjeux. L’avocat, malgré ses effets mélodramatiques à répétition et ses tactiques parfois rock-n-roll, parviendra finalement à faire reculer l’entreprise de haute technologie en s’appuyant sur le témoignage d’une éthicienne elle aussi virée par Tidalwaiv. Et surtout en faisant comparaître un développeur du projet aux idées plutôt étroites et, disons, « fortement cadrées ». Ce qui est pour le moins problématique quand on sait, comme  le soulignait récemment Yoshua Bengio, qu’« avec l’IA, les risques croissent plus vite que les solutions ».

Comme pour nous faire sentir que tout cela n’a rien d’abstrait, Connelly ancre son récit dans la «vraie vie» la plus concrète. Le procès se déroule au moment où des quartiers entiers de Los Angeles sont la proie des flammes et que Mickey Haller héberge son ex dont la maison vient de disparaître dans la tourmente. Ce n’est pas parce qu’on est plongé dans un roman que la réalité perd tous ses droits. Bien au contraire…

Sans âme ni conscience

Michael Connelly

Traduit de l’américain par Robert Pépin, Calmann Lévy, Paris 2026, 460 pages

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