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Reprise
Jean Dussault
Les plus vieux se souviennent qu’il y avait jadis des crucifix sur les murs des écoles et des hôpitaux du Québec.
Les aïeux se rappellent aussi d’enseignants qui portaient la soutane, d’enseignantes et d’infirmières qui y ajoutaient la cornette.
Puis l’État québécois entreprît, lentement, de déconfessionnaliser, de décatholiciser, de laïciser ses institutions.
Le temps passa
Plus d’un demi-siècle plus tard, le projet de loi 9 pour réaffirmer et renforcer la laïcité dans les services publics soulève d’âpres critiques.
Au nom de la liberté de pensée et de parole.
Pourtant, personne ne se souvient de féministes ayant prôné le droit des religieuses enseignantes ou infirmières de se coiffer d’une cornette ; il est même plutôt facile d’imaginer que des femmes aient approuvé et même célébré que le carcan d’autres femmes disparaisse.
Il n’y a pas eu non plus de syndicat pour proclamer le droit des frères enseignants de porter la soutane ; non plus de séance émouvante de pleurnicherie sur le sort des religieux, frères ou prêtres enseignants qui ont dû troquer le col romain pour le col roulé.
Puisque, déjà à ce moment-là, l’employé.e d’un service public était payé pour rendre service au public.
Pas pour afficher ses convictions au travail.
L’évidence
Si une enseignante arrivait en classe avec une casquette « Vive Satan » ou qu’un infirmier se présentait à l’hôpital avec un chandail « J’aime le diable », peu monteraient au créneau pour défendre leur droit de proclamer ainsi leur opinion antireligieuse au travail. Il doit en être de même de l’affichage de toute opinion religieuse, comme de l’opinion tout court.
Bien sûr, les employés des services publics peuvent jaser, même débattre entre eux de leurs intentions de vote au prochain scrutin. Mais ils ne doivent pas se présenter au bureau avec une casquette ou un chandail de leur parti politique préféré : le client/patient/élève n’est pas là pour voir une pancarte électorale.
Ni pour entendre un sermon.
Le sens des signes
Par définition, un signe signifie quelque chose. C’est la raison pour laquelle toutes les organisations politiques, culturelles, religieuses, sportives, caritatives, nationales ont un signe, un sigle, un badge, une marque, un uniforme. C’est ainsi que les membres, les adhérents, les partisans et les militants s’identifient. C’est là la démonstration de leur appartenance, c’est le cachet de leur communauté, c’est l’affirmation de leur allégeance, c’est le sceau de leur engagement.
Et c’est, vis-à-vis la société, une proclamation de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font, de ce qu’ils pensent et de ce en quoi ils croient.
C’est de même : un signe, c’est un signe.
Le signe religieux ne sert à rien d’autre qu’à exprimer une opinion religieuse.
La dévouée enseignante qui porte un hijab en classe y clame sa croyance avant de saluer ses élèves. Le chaleureux médecin coiffé d’une kippa affirme sa foi pour ensuite s’enquérir de l’état de son patient. La compétente policière avec une croix au cou dit d’abord à l’automobiliste qu’elle aime Jésus avant de lui donner une contravention. Le généreux directeur turbanné d’une RPA déclare sa religion aux résidents avant de les informer de quoi que ce soit d’autre.
L’immigration
D’aucuns voient dans le projet de loi du ministre Roberge une attaque contre les immigrants.
Or, c’est parce que l’immigration est à la fois humaniste et nécessaire qu’il faut l’extirper du débat sur le port des signes religieux. Que les xénophobes le comprennent bien: ce ne sont pas des passeports qui menacent la laïcité des services publics québécois.
Le lieu de naissance de celle ou de celui qui porte un signe religieux n’a pas plus d’importance que l’endroit où le signe en question a été fabriqué. Que la médecin soit née à Berlin ou à Saint-Lin, que le sergent de police vienne d’Irak ou de Kuujjuaq, que la directrice d’école soit d’origine ghanéenne ou canadienne n’a aucun lien avec la discussion sur la laïcité visible dans les services publics.
Cachez ces cheveux
D’autres opposants à ce projet de loi y trouvent un sexisme flagrant.
Pourtant, personne d’honnête n’a jamais cru que les couvre-chefs que portaient obligatoirement les femmes catholiques du Québec à la messe du dimanche symbolisaient leur autonomie. Assises ou agenouillées à côté de leur mari obligé d’être tête nue.
De façon analogue, peu prétendront qu’une citoyenne voilée d’un hijab, enveloppée d’un tchador, couverte d’un niqab ou disparue sous une burqa exprime ainsi son indépendance.
Personne ne pensera non plus que l’épouse juive hassidique proclame en public sa force quand elle cache sous une perruque ses cheveux réservés à son mari.
Il n’y a absolument rien dans les prônes des prédicateurs de quelque religion que ce soit qui ait fait l’éloge de la femme. Sinon comme procréatrice soumise à la volonté divine exprimée par son mâle représentant sur terre et, donc, dans la chambre à coucher, dans la maison, et dehors et pour toujours.
Les ultras de toutes les tendances religieuses exigent que les femmes, leurs femmes ne soient pas vues en public autrement que marquées au fer vestimentaire.
C’était vrai, c’est encore vrai.
Amen
Des porte-parole musulmans ont accusé le gouvernement de cibler leur religion. Or, le port de quelque signe religieux que ce soit n’est pas plus imposé par le Coran que par la Bible que par la Torah que par le Guru Granth Sahib.
Les religieuses et religieux catholiques d’ici portaient cornettes et soutanes dans les écoles et les hôpitaux parce que c’était le règlement de leur communauté, pas parce qu’il s’agissait d’une loi de Dieu. L’abandon de leur froc ne les a pas condamnés à une éternité de souffrances.
L’immense majorité des hommes juifs au Québec ne porte pas la kippa, non plus que les sikhs le turban, sans risquer la damnation perpétuelle. Pas plus que la quasi totalité des musulmanes d’ici qui ne porte aucune des versions du voile islamique ne va en payer le prix dans l’au-delà.
Ni d’ailleurs celles et ceux qui ne portent aucune croix au cou.
Sinon, tous les enfers déborderaient.
Il y a un abîme entre l’apparence et la croyance, il y a un abysse entre les vêtements et la spiritualité. Prétendre qu’un être suprême exige le port d’un signe religieux dans les services publics est un mensonge.
Dans le Québec d’hier, mentir était un péché dont il fallait se confesser.
Dans le Québec d’aujourd’hui, le mensonge est encore une hypocrisie.
Ainsi soit-il.


