À propos de l'auteur : Daniel Raunet

Catégories : Québec

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Daniel Raunet

En 1863, dans son discours de Gettysburg, Abraham Lincoln avait défini la démocratie en ces termes : « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple »[1]. Deux siècles et demi plus tard, il est difficile de trouver un endroit où le peuple se gouverne lui-même. En tout cas, pas au Québec.

Le peuple, c’est qui ?

On le sait de façon intuitive, la plupart de nos concitoyens tirent leur gagne-pain de métiers ordinaires qui n’impliquent que peu ou pas de pouvoir sur autrui. Selon Statistique Canada[2], en 2025, la population active du Québec comptait 2,6 millions d’hommes et 2,3 millions de femmes. La plupart de ces personnes actives occupaient des emplois modestes.

Pour recenser ces professions modestes, la source la plus détaillée demeure l’Enquête nationale auprès des ménages de 2011.[3] Au Québec, le tiers des travailleurs masculins occupait les 25 activités suivantes (par ordre d’effectifs décroissants) : vendeur, camionneur, gérant de commerce, charpentier-menuisier, concierge, manutentionnaire, mécanicien, cuisinier, serveur, commis à l’approvisionnement, livreur, manœuvre, réceptionniste, entretien ménager, analyste en informatique, agent de sécurité, soudeur, programmeur, conducteur d’équipement lourd, représentant des ventes, gestionnaire en agriculture, comptable, enseignant au secondaire, préposé au service à la clientèle, mécanicien industriel et de chantier.

Pour les métiers féminins, les 25 emplois suivants représentaient la moitié des effectifs : adjointe administrative, vendeuse, caissière, éducatrice en garderie, infirmière, enseignante au primaire et préscolaire, préposée aux bénéficiaires, agente d’administration, serveuse au comptoir, serveuse d’aliments et boissons, employée de soutien dans un bureau, entretien ménager, réceptionniste, gérante de commerce, commis à la comptabilité, enseignante au secondaire, préposée d’un service à la clientèle, cuisinière, comptable, travailleuse des services sociaux et communautaires, coiffeuse ou barbière, animatrice de sports et loisirs, enseignante au niveau collégial, représentante clientèle-institutions financières.

Pour les besoins de cet article, nous avons regroupé toutes ces professions dans une catégorie « gens ordinaires ». Nous y avons inclus quelques métiers moins fréquents rencontrés dans les listes de candidatures, par exemple acuponcteur, orthophoniste, auteur, marin, militaire, agriculteur, douanière, mécanicien en aviation, etc. Le tout en utilisant le Code national des professions pour comparer les gens ordinaires avec les candidats et les élus.

Les dessous de l’égalité hommes/femmes 

Bien que les femmes soient aussi nombreuses que les hommes dans notre société, aucune loi ne leur assure une représentation démocratique équitable. Leur accès à la députation dépend de la bonne volonté des partis politiques. Au départ, l’équité a l’air à peu près atteinte. En 2026, l’ensemble des cinq partis déjà présents à l’Assemblée nationale leur ont réservé 45,7 % de toutes les candidatures. Au palmarès du féminisme, Québec solidaire vient en tête, avec 60 % des sièges convoités. Suivent la Coalition Avenir Québec avec 54 %, le Parti québécois, 46 % et le Parti libéral du Québec, 43 %. Le Parti conservateur du Québec, connu pour ses positions sur le rôle de reproductrice de la femme à la maison, ferme la marche avec 26 % de candidatures féminines.

Toutefois, combien de sièges gagnables ces partis ont-ils réservés aux femmes ? Le site de projection électorale Qc125 dévoile le fossé qui existe entre les bonnes intentions et les réalités politiques. Au début de la campagne[4], cet agrégateur de sondages a identifié les circonscriptions prometteuses pour chaque parti. On constate que le pourcentage de femmes en situation gagnable est inférieur au total des candidatures féminines : 41,1 % contre 45,7 %. 45 % dans le cas de la CAQ, 42 % au PQ, 41 % au PLQ. Paradoxalement, le parti qui se réclame le plus ouvertement du féminisme, Québec solidaire, n’a réservé que 37,5 % de ses sièges gagnables à des candidates. Guère mieux que le Parti conservateur du Québec, qui ferme la marche avec 33,3 % de femmes dans ses circonscriptions prometteuses.

Il ne faut donc pas s’étonner que, lors de la proclamation des résultats du scrutin, l’Assemblée nationale du Québec demeure une institution à majorité masculine. En 2014, les femmes ne représentaient que 27,2 % de la députation, 42,4 % en 2018, 46,4 % en 2022. Aujourd’hui, on recule légèrement, 44,1 %.

Que faisaient tous ces candidats avant la politique ?

Les partis politiques ont souvent tendance à embellir les biographies de leurs candidats. À droite, le nombre d’« entrepreneurs » est saisissant. Entrepreneur en bâtiment ? En pompes funèbres ? Chômeur à la recherche d’une raison sociale ? Dans tous les partis, on camoufle des parachutés qui ne sont en fait que des attachés politiques, des employés du parti ou des étudiants mobilisés au dernier moment pour boucher des trous. Mais rien n’égale le PCQ dont le site officiel reste très vague quant à la profession réelle, actuelle ou passée, de nombreux candidats mystères. Un exemple, Christian Pierry, candidat dans Gaspé, est inconnu de Google, IA, LinkedIn et autres. Seule indication biographique sur son site Facebook, la mention : « Mon sexe mâle me suffit .» Le site du parti le qualifie d’entrepreneur, mais ne précise pas son activité actuelle.

Parmi les autres problèmes, il y a également des déclarations de profession trop vagues pour savoir s’il s’agit de gens ordinaires ou de notables. Le menuisier qui vend sa propre production et se déclare « entrepreneur » est en fait un modeste artisan, tandis qu’une « entrepreneure » qui possède une compagnie d’assurance et trois journaux régionaux n’évolue pas dans les mêmes sphères sociales.

Il est tout de même possible de dresser un tableau de la situation professionnelle des candidates et candidats. En tête de liste se trouvent les politiciens professionnels et leurs adjoints, 47 cadres de partis, 26 anciens ou actuels dirigeants municipaux, 13 députés, anciens ou sortants, auxquels on pourrait rattacher 28 ex-journalistes, 20 relationnistes, 18 cadres municipaux, 11 hauts fonctionnaires et 4 chroniqueurs et anciens chefs d’antenne.

À ceux-ci s’ajoutent les membres des professions libérales. 37 avocats se sont présentés, soit 6 % de toutes les candidatures. Sont également candidats 46 entrepreneurs, 34 cadres du secteur privé, 13 universitaires, 16 banquiers et spécialistes de la finance, 9 ingénieurs, 8 médecins, 6 commerçants, etc.

Parmi les candidatures de gens ordinaires, on trouve en tête de liste 35 personnes du secteur communautaire, 30 enseignants, 21 employés du privé, 14 fonctionnaires, 9 infirmières, etc.

Des candidatures dominées par les élites

Nous avons établi une distinction entre une catégorie « gens ordinaires », c’est-à-dire des travailleurs dont le pouvoir sur autrui est limité, et les membres de l’élite qui, eux, ont une influence directe sur leurs concitoyens. Ainsi, dès le dépôt des candidatures, il est évident que le métier de député est réservé en priorité à l’élite. C’est très clair dans le cas des trois principales formations. Sur les 127 sièges que compte maintenant l’Assemblée nationale, la CAQ n’en a réservé que 19 à des candidatures issues des gens ordinaires, le PQ 18 et le PLQ 20. Populistes, de gauche comme de droite, suivent la tendance, 44 candidatures de gens ordinaires à QS, 46 au PCQ.

Trente-neuf des candidatures sont le fait d’étudiants (dont 16 à QS, 13 au PCQ, 6 à la CAQ, 3 au PQ et 1 au PLQ). Comme on ne sait pas s’il s’agit d’étudiants universitaires ou de cégépiens dans une filière professionnelle, il est impossible de classer socialement ces jeunes.

Au total, après avoir exclu les étudiants, on constate que 4 aspirants politiciens sur 5 étaient membres des élites sociales. Le champion de l’élitisme est la CAQ avec 89,3 % de candidatures issues des couches supérieures de la société, suivi du Parti québécois avec 87,9 %, puis du PLQ avec 84,9 %. Le PCQ est le moins élitiste avec 70,4 %, tandis que Québec solidaire, qui se targue pourtant de combattre les inégalités, présentait 75,5 % de candidatures issues des élites.

L’élite politique qui nous gouverne

Les jeux étaient faits dès le choix des candidatures par les principaux partis. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner du fait que les élites dominent largement la nouvelle Assemblée nationale. Il n’y a que 14 parlementaires sur 127 qui ne proviennent pas des couches supérieures de la société, soit une éducatrice de CPE pour QS, un hockeyeur et un enseignant pour le PLQ, un prof d’éducation physique pour le PCQ. Le Parti québécois est la formation qui a le plus de parlementaires issus des classes ordinaires, 5 hommes et 5 femmes. Du côté des femmes, 2 infirmières, une éducatrice de la DPJ, une prof d’anglais et une actrice. Et du côté masculin, 4 enseignants et un fonctionnaire.

La politique québécoise est donc entre les mains des membres des élites, 89 % de toute la députation. À 83,1 %, les péquistes sont les moins élitistes, suivis des solidaires, 88,9 %, des conservateurs, 94,7 %, et des libéraux, 95 %. Au premier rang, on retrouve 27 politiciens professionnels, c’est-à-dire des gens dont l’essentiel de la carrière s’est déroulé en politique. Soit un élu sur cinq. Ce groupe inclut 18 élus issus du monde provincial, municipal (8 personnes) ou fédéral, dont 13 péquistes. Auxquels s’ajoutent 9 organisateurs et cadres d’un des quatre partis.

Le deuxième groupe, 19 avocats professionnels, représente 15 % de la nouvelle députation, alors que les membres du Barreau ne constituent que 0,6 % de la population active du Québec. Puis, par ordre d’importance décroissante, 13 anciens journalistes, relationnistes et personnalités médiatiques, 7 dirigeants d’organisations charitables ou communautaires, 6 entrepreneurs, 6 médecins et pharmaciens, 6 cadres de la fonction publique, 5 cadres du secteur privé, 3 universitaires, 3 banquiers, etc.

Madame et Monsieur Toutlemonde brillent par leur absence. Où sont passés les caissières, vendeurs, secrétaires, camionneurs, serveuses, gérants de commerces, éducatrices de garderie, ouvriers et artisans, concierges, manutentionnaires, mécaniciens et autres petits tâcherons de l’informatique et du web ? Où est ce fameux gouvernement du peuple « par le peuple » ?

Le rejet du système

Comment s’étonner alors du taux d’abstention aux élections qui, historiquement, ne cesse d’augmenter ? 25,4 % en 2012, 28,5 % en 2014, 33,6 % en 2018, 33,8 % en 2022. Le 5 octobre, le pourcentage des abstentionnistes a atteint 33,09 %. Total auquel s’ajoutent les 8132 électeurs du Parti Nul, ceux qui protestent contre l’absence d’une comptabilité du vote des électeurs qui ne sont satisfaits par aucun des candidats en présence. Ce qui donne 2 248 881 d’électeurs qui se sont exclus du système électoral et qui vont être gouvernés par un parti, le PQ, qui, avec 1 200 465 de votes, ne représente en fait que 18,5 % de l’électorat.

Voilà qui, désormais, va pouvoir parler au nom du « peuple québécois ».

 

 

 

[1] J’enseigne avec la littérature jeunesse, « Intégralité  du  discours  – Le  discours  de  Gettysburgh ». https://enseignerlitteraturejeunesse.com/wp-content/uploads/2020/01/Inte%CC%81gralite%CC%81-du-discours-%E2%80%93-Le-discours-de-Gettysburgh.pdf

[2]  Statistique Canada. Tableau 14-10-0416-01  Caractéristiques de la population active selon la profession, données annuelles

[3] Institut de la statistique du Québec, « Effectifs et revenu d’emploi dans les principales professions selon le sexe, Québec », Québec, 7 octobre 2015. https://statistique.quebec.ca/fr/document/effectifs-et-revenu-demploi-dans-les-principales-professions-selon-le-sexe-quebec

[4] Qc125.com, « Projection par circonscription – Québec, mise à jour 9 septembre 2026 », Montréal, 9 septembre 2026.

https://qc125.com/districts.htm

 

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