À propos de l'auteur : Louiselle Lévesque

Catégories : Québec

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Valérian Mazataud
Le premier ministre François Legault : défendre la nation québécoise.

Louiselle Lévesque

Le 3 octobre dernier, la Coalition avenir Québec (CAQ) a remporté une écrasante victoire au terme d’une campagne électorale ponctuée de déclarations controversées en lien avec l’immigration, les immigrants et le déclin du français, élargissant du coup le fossé entre Montréal et le reste du Québec.

Avec l’élection de 90 députés sur les 125 que compte l’Assemblée nationale, le premier ministre François Legault a réussi son pari d’obtenir le mandat fort dont il disait avoir besoin pour négocier avec Ottawa des transferts additionnels en santé et de nouveaux pouvoirs en matière d’immigration.

Le chef caquiste liait ainsi à son succès électoral sa capacité de mieux défendre la nation québécoise et d’éviter la louisianisation du Québec qu’il avait évoquée lors du congrès de son parti en mai dernier à Drummondville.

Un thème dominant

L’économie, l’inflation, les changements climatiques, les ratés du système de santé ont rapidement cédé le pas à la question identitaire avec en toile de fond l’immigration et la protection du français.

« L’identité est un facteur plus vendeur. Sur la question de l’économie, on a vite fait le tour » , commente le professeur de sociologie politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Frédérick Guillaume Dufour. Et il convient que les codes du jeu populiste dans la politique québécoise sont plutôt subtils.

« Juste avoir recours à la rhétorique du bon sens, du sens commun, c’est démagogique mais ce n’est pas nécessairement populiste dans le sens qu’il n’y a pas un appel à une vérité qui résiderait dans le peuple que le chef incarne.  À ce moment-là, on est vraiment face au populisme. »

Et contre toute attente, les manifestations de populisme les plus évidentes ne sont pas venues d’Éric Duhaime, chef du Parti conservateur du Québec (PCQ), mais plutôt de François Legault. On a assisté selon le professeur Dufour à une mobilisation autour de l’axe qui oppose la nation québécoise à l’immigration. « On l’a vue dans certaines déclarations dont on se demande tout le temps si elles étaient calculées. »

Des dérapages

En faisant un lien entre l’immigration et la violence, des allégations pour lesquelles François Legault a dû s’excuser, le chef caquiste s’est servi de la carte identitaire pour s’attirer le vote de la majorité francophone. Impossible de dire dans quelle mesure cette stratégie a pu contribuer au véritable raz-de-marée caquiste du 3 octobre sauf dans l’île de Montréal.

« D’aller aussi loin dans la critique de l’immigration du côté de la CAQ » cela représentait selon Frédérick Guillaume Dufour une nouvelle étape dans le populisme qu’a vécu le Québec jusqu’à présent.

Il y a eu aussi les propos du ministre sortant de l’Immigration, Jean Boulet, qui a affirmé lors d’un débat dans sa circonscription de Trois-Rivières que 80 % des immigrants ne travaillaient pas et ne parlaient pas français.  Le professeur Dufour est d’avis que même si l’on n’a pas eu tout le contexte de cette intervention, le ministre Boulet pensait ce qu’il a dit. « Je crois que c’est quelqu’un qui a vraiment ce prisme déformé de la réalité montréalaise. »

« Quand François Legault utilise le mot suicidaire, lui je pense que c’est calculé », poursuit Frédérick Guillaume Dufour. Devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, le premier ministre a déclaré à quelques jours du scrutin que ce serait suicidaire d’augmenter le seuil de 50 000 immigrants permanents par année tant que l’on n’aura pas stoppé le déclin du français.

Pourtant, poursuit le professeur Dufour, « quand on regarde les chiffres, le Parti québécois (PQ) veut beaucoup moins d’immigrants que la CAQ mais jamais ça n’a paru dans le discours du PQ. C’est intéressant comme paradoxe ». Et il ajoute que « le chef Paul St-Pierre Plamondon a su présenter les enjeux liés à l’immigration sans jouer la carte démagogique. »

Danger de stigmatisation

Chedly Belkhodja qui enseigne à l’École d’affaires publiques et communautaires à l’Université Concordia ne croit pas que le Québec soit en présence d’un fort courant populiste. Il convient toutefois que la campagne électorale a donné lieu à l’expression d’un certain populisme de gauche lorsque par exemple Gabriel Nadeau-Dubois de Québec solidaire (QS) a pris pour cible les « ultra-riches » qui ont accumulé un patrimoine de plus d’un million de dollars et qui devraient être imposés davantage.

Mais c’est surtout des éléments d’un populisme de droite qu’il a décelés chez « certains chefs qui ont employé des formules pour en appeler au peuple et à ses fondements identitaires ou nationaux ».

Il cite l’exemple de François Legault lorsqu’il a laissé entendre que certaines formes d’immigration pouvaient être suspectes ou, si on faisait venir trop d’immigrants, ça pouvait créer de la violence ou affaiblir la cohésion sociale.  « De stigmatiser certaines populations c’est aussi une tournure propre au populisme. »

Le premier ministre a cherché, à son avis, à présenter la vision d’un peuple homogène ayant de bonnes valeurs. « Quand François Legault dit vous savez nous les Québécois on est pacifiques, on n’aime pas la chicane, on n’aime pas les extrémistes, il est en train de définir une image d’un peuple homogène et après on dit qu’il y a une menace. Ce serait les étrangers ou certaines populations immigrantes. Ça n’a jamais été très clair. »

Selon lui, François Legault a voulu « créer l’impression que la CAQ était plus consciente des menaces sur l’avenir de la nation québécoise. Donc il fallait parler comme ça ».

Le troisième lien

Au sujet du projet de troisième lien entre Québec et Lévis, le professeur Dufour observe dans le traitement qu’en a fait la CAQ de la démagogie qui va jusqu’au populisme. « Toute cette façon de discréditer les critiques en disant que ces critiques-là viennent de Montréalais ça c’est très populiste, ça c’est très typique. Le rejet de l’expertise scientifique aussi ou le fait d’enterrer l’expertise scientifique sur ce dossier-là, ça aussi c’est très caractéristique des populistes. »

La peur de faire peur

Le professeur Belkhodja s’attendait au départ à ce que le Parti conservateur d’Éric Duhaime soit « celui qui allait le plus utiliser des discours manipulateurs pour essayer de mobiliser sa base en accusant le gouvernement ou les élites ».

Mais il s’est montré plutôt discret sur la question identitaire. Il a habilement éludé le débat sur le nombre d’immigrants que le Québec pouvait accueillir en refusant d’entrer dans une « guerre de chiffres » et en s’alignant sur le seuil de 50 000 avancé par la CAQ.

Chedly Belkhodja est d’avis qu’Éric Duhaime a fait attention « pour ne pas se faire qualifier tout de suite d’extrémiste et apeurer ». Il note que le chef conservateur a quand même tenté de réunir autour de lui une certaine population qui a mal vécu la pandémie et qui a le sentiment que le gouvernement est allé trop loin dans ses restrictions, considérant, dit-il, « l’État comme une machine qui aurait brimé des libertés individuelles. Ça c’est typiquement conservateur avec une dose de conspirationnisme paranoïaque ».

« Dans le discours d’Éric Duhaime sur les mesures sanitaires pendant la pandémie, il y avait clairement un mépris des élites médicales et un mépris des élites scientifiques. Là il y a une forme de populisme », confirme à son tour le professeur Dufour.

Un emprunt à l’extrême–droite française

Silence complet du Parti conservateur sur certains éléments de son programme comme le fait que la sélection des immigrants sera faite en fonction « de leur compatibilité civilisationnelle » c’est-à-dire de leur adhésion aux valeurs occidentales et à leur capacité d’intégration à la culture québécoise.

Dans cette optique, il n’est même plus question d’intégration et de francisation comme le propose la CAQ. « Il y a des gens qui seraient carrément incompatibles avec notre civilisation », souligne le professeur Dufour qui rappelle que cette expression est reprise de l’extrême-droite française.

Se faire rassembleur ?

Le regard que jette Frédérick Guillaume Dufour sur la CAQ est que ce parti flirte avec le discours populiste en campagne électorale mais pas le reste du temps sauf peut-être pour certains ministres qui ont des profils plus politiques comme Simon Jolin-Barrette. « Mais en campagne électorale c’est une autre histoire », estime-t-il.

Dans son discours d’acceptation de la victoire, François Legault a cherché à présenter une image rassembleuse, insistant pour dire qu’il serait le premier ministre de tous les Québécois, de toutes les régions et de toutes les origines. Il multiplie depuis les déclarations faisant valoir son ouverture face à l’immigration et aux nouveaux arrivants.

Ce deuxième mandat du gouvernement de la CAQ qui s’amorce avec une forte majorité en poche sera l’occasion d’en faire la preuve.

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