À propos de l'auteur : Michel Bélair

Catégories : Polar & Société

Partagez cet article

La violence faite aux femmes n’en finit plus de faire les manchettes un peu partout. C’est à désespérer. Pourquoi ? Comment expliquer ce besoin d’affirmer son pouvoir en détruisant quelqu’un?  C’est avec ce sujet troublant que nous amorcions cette chronique il y a déjà un an — avec L’homme aux chats de Michèle Ouimet publié chez Boréal. Et nous bouclons la boucle en y revenant aujourd’hui parce que la tendance se maintient, bien sûr… et qu’un livre étonnant vient encore une fois dénoncer l’aberration.

Michel Bélair

En 2019, la journaliste et romancière Isabelle Grégoire racontait dans Fille de fer (paru chez Québec Amérique) l’histoire d’une femme forte s’affirmant, seule, au milieu d’un monde d’hommes. Le livre, fort remarqué pour la qualité de son écriture et la nouveauté de son propos — l’héroïne était la conductrice d’un train minier dans le nord québécois — fut finaliste au Prix du roman policier de Saint-Pacôme.

Avec ce Vert comme l’enfer publié chez le même éditeur, Isabelle Grégoire double en quelque sorte la mise en nous présentant maintenant deux femmes piégées à la recherche d’elles-mêmes.

Des destins étroitement liés

C’est un roman construit sur deux récits distant l’un de l’autre d’une quarantaine d’années… et de plus de cinq mille kilomètres. Le premier s’inscrit dans les années 1980 en Guyane française, et l’autre se déroule à Québec, aujourd’hui. Tous deux mettent en scène une jeune québécoise.

Alice d’abord, une enseignante qui tente de digérer une séparation brutale en se payant une randonnée guidée dans la jungle guyanaise. Puis Flora, une psychologue en milieu de trentaine travaillant dans un refuge de la Vieille Capitale et qui vient d’apprendre que sa vie est construite sur un mensonge.

Deux cassures. Différentes, mais tout aussi déstabilisantes.

Le destin de ces deux femmes est étroitement lié, on le devinera rapidement, et tout au long du livre, leurs parcours s’entrecroiseront sans qu’elles se rencontrent jamais. On alternera plutôt, d’un chapitre à l’autre et d’Alice à Flora, entre la chaleur accablante, l’humidité et les moustiques du fleuve Maroni et les drames « ordinaires » déchirant le quartier Saint-Roch et même la Grande Allée.

Tout commence avec Alice, trompée par son mari Philippe, et qui profite des longues vacances d’été pour aller se perdre au loin, en Guyane, en acceptant l’invitation de son père en allé installé là depuis des siècles. Elle part donc seule pour un mois se dépayser d’elle-même et de ses repères habituels en plongeant d’abord dans un «trek» au milieu de la jungle amazonienne.

Surprise; Philippe la suit jusque là, mais le hasard fait rapidement en sorte qu’il doit être évacué vers «la civilisation» et Alice poursuit son « tour de pirogue » avec son groupe. On les verra sillonner lentement l’intérieur du pays avec leurs guides et se diriger, du bagne de Saint-Laurent-du-Maroni à celui Cayenne, sur la côte, où la France a longtemps fait moisir ses criminels les plus dangereux.

Puis nous voilà à Québec où on rencontre Flora; on découvre qu’elle travaille auprès de femmes violentées et que son insécurité viscérale semble alourdie encore plus par le mensonge entourant ses origines. Et alors qu’elle peste contre sa « mère » qui vient de décéder quelque temps après lui avoir révélé le secret de sa naissance, on la retrouve près de son cercueil dans une ancienne prison pour femmes convertie en résidence funéraire.

C’est l’occasion d’une sorte de premier — il y en aura d’autres — « flash à travers le temps », pourrait-on dire. À la fin du chapitre précédent, Alice visitait le bagne en Guyane et voilà que Flora se retrouve enfermée entre les murs humides d’un ancien cachot après une partie de jambes en l’air improvisée… à laquelle elle réagit physiquement de façon presque incompréhensible. Comme si son corps s’était soudainement souvenu — ataviquement ? — d’un tout autre emprisonnement.

Des questions lourdes

À partir de ce moment, le lecteur saisit que quelque chose de très particulier unit Alice et Flora, quelque chose de profondément physique qui les relie à travers le temps même si elles n’ont absolument aucune conscience l’une de l’autre. Quelque chose de premier, de viscéral même qui s’imposera par la suite à travers tout le roman. Mais bien sûr, on ne gâchera pas le plaisir de vous laisser découvrir tout ça par vous-même.

En Guyane toutefois, les choses tournent au vinaigre pour Alice.

L’expédition en pirogue n’est plus qu’un souvenir et la rencontre tant attendue avec son père est une catastrophe qui se termine aussitôt amorcée.

Mais voilà par contre qu’elle s’amourache de Fred, le guide, avant de reprendre l’avion pour le Québec et de renouer avec sa vie d’enseignante, sans Philippe. Et elle savoure sans gêne deux semaines de bonheur et de plaisirs intenses … qu’elle paiera très cher. Car Fred, qui lui avoue être « tombé en amour » avec elle, n’acceptera pas qu’elle le quitte et il l’emprisonne carrément dans une cellule de l’ancien bagne de l’île Royale, au large de Cayenne, « le temps qu’elle change d’idée »… L’enfer.

Alice réussira-t-elle à s’en sortir ? Y survivra-t-elle?  Ce sont des questions auxquelles on ne répondra pas ici, on vous l’a déjà dit. Mais le roman, malgré quelques virages un peu rapides, en pose bien d’autres.

Qu’est-ce qui explique ce lien entre les deux principaux personnages féminins ? Une relation saine entre deux êtres est-elle possible et jusqu’à quel point ? L’amour — ou la passion, l’intimité, etc. — qui est soluble dans le temps, on le sait, peut-il aussi se faire corrosif à l’usage?  Comment peut-on passer de la dévotion à la domination et construire une relation sur l’asservissement et la négation de l’autre ? Hum ?

Tout cela nous est raconté dans une langue parfois claire, odorante et lumineuse ou, au contraire, sombre, haletante et angoissée. Souple, vive, l’écriture d’Isabelle Grégoire sait se coller de façon parfaite à la réalité qu’elle décrit, que l’on se retrouve sur le fleuve Maroni dans une pirogue sous la chaleur accablante de la Guyane française, ou dans la sloche, en début d’hiver, dans un quartier de Québec.

Un livre dérangeant, complexe, qui pose des questions embarrassantes.

Vert comme l’enfer

Isabelle Grégoire

Québec Amérique, Montréal 2022, 272 pages

Laisser un commentaire

Autres articles

  • Depuis quelques années déjà, février est devenu, de ce côté-ci de l’Atlantique du moins, le Mois de l’histoire des Noirs. C’est l’occasion de rappeler les nombreuses actions des membres de la communauté afrodescendante qui ont contribué à façonner pour le mieux le monde dans lequel nous vivons. Mais l’histoire que nous raconte Châtiment n’a rien de glorieux, bien au contraire. Le livre de Percival Everett fait plutôt écho aux vies détruites de ces milliers de personnes qu’on a lynchées — un peu partout à travers les États-Unis mais surtout dans le «Deep South» — à cause de la couleur de leur peau. C’est un roman improbable parce qu’il est à la fois terrifiant et délirant d’humour … noir. Attachez vos ceintures.

  • D’ici, la Finlande nous apparaît bien lointaine et la petite ville de Pori, où Tuominen situe ses histoires, encore plus minuscule même si elle compte aujourd’hui plus de 75 000 habitants. C’est pourtant une sorte de microcosme illustrant parfaitement la complexité du monde dans lequel nous vivons. Où que l’on soit sur cette terre, les problèmes sont les mêmes … à quelques variantes près, bien sûr. Les conflits sociaux, le manque de respect, la violence, les inégalités, la pauvreté et le racisme font partout la Une des quotidiens. En ligne ou non. C’est de cela qu’il est question ici : de l’état du monde.

  • Bloc de lave perché au beau milieu de l’Atlantique nord, l’Islande est un pays fascinant à plusieurs égards. Émaillant ce territoire d’une rudesse et d’une beauté à couper le souffle, c’est là qu’on trouve sur la planète le plus grand nombre d’écrivains par habitants tout comme le plus grand nombre de volcans actifs. Comme nous le racontent les romans d’Arnaldur Indridason depuis la fin du siècle dernier, l’Islande moderne est littéralement née avec la Seconde Guerre mondiale et ce simple constat en fait une sorte d’immense laboratoire social à ciel ouvert. La poupée, le plus récent «thriller» d’Yrsa Sigurdardottir en est une autre probante illustration.

  • L’« affaire Millenium » a fait un sacré tabac. Un titre, Millenium, six livres — en fait, deux séries de trois romans écrits par deux auteurs différents — et 50 millions d’exemplaires vendus un peu partout déjà en 2015, plus du double aujourd’hui. Ajoutez des films, des séries télé et radio, des livres audio, des bandes dessinées … et des protestations outrées à la grandeur de la planète pour des raisons qu’on vous rappellera plus loin. Et ce n’est surtout pas terminé puisque l’éditeur suédois vient de trouver un nouvel auteur pour poursuivre la série. On n’arrête pas le profit …