À propos de l'auteur : Michel Bélair

Catégories : Polar & Société

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Les chiffres sont accablants: au moment d’écrire ces lignes, le 12 novembre, dix-sept féminicides sont venus assombrir le paysage québécois depuis le début de l’année 2021. Un sommet. Un gouffre plutôt. Pas étonnant que l’ancienne journaliste de La Presse Michèle Ouimet consacre son premier polar à tenter de cerner le phénomène de la violence faite aux femmes… 

Michel Bélair

La pandémie, et tous les types de confinement qui l’accompagnent, semble expliquer l’augmentation brutale des féminicides un peu partout à travers le monde. En Ontario et en France comme aux États-Unis, le phénomène est même encore plus marqué qu’ici. Faut-il ne voir dans cette violence faite aux femmes qu’un morbide besoin de contrôle? Une sorte d’affirmation de son pouvoir, par défaut, sur quelqu’un qu’on peut dominer physiquement? Aucune interprétation ne peut vraiment répondre à ces questions sans en faire surgir d’autres comme, par exemple, la manipulation, la jalousie maladive, la vengeance ou même la pulsion de mort. 
 
On l’a compris, le sujet est complexe et, pour le moins, dérangeant. Pour l’aborder, l’ancienne journaliste Michèle Ouimet a fait abstraction de la pandémie et du reportage en choisissant plutôt le biais de la fiction: avec L’homme au chatelle tente de cerner les motivations d’un tueur en série. C’est elle qui raconte, dans la postface de son livre, avoir souhaité interviewer les Paul Bernardo, Luka Magnotta et Robert Pickford de ce monde pour étayer sa démarche mais que, devant leur refus, elle a quand même choisi de plonger. Suivons la.
 
Des traces
 
Nous sommes à Montréal en 2018, quelque part en décembre. On apprend rapidement que toute la ville panique, un tueur en série s’étant déjà attaqué à trois femmes retrouvées massacrées dans des ruelles du centre-ville. L’enquête policière ne débouche sur rien de concret: l’assassin a laissé des traces d’ADN un peu partout, mais comme on ne peut les relier à qui que ce soit, aucune piste ne s’impose. 
 
La seule constante en fait est celle d’un même rituel macabre répété chaque fois: on retrouve toujours un chat éventré au côté des vêtements méticuleusement pliés de la victime. Le roman s’ouvre donc alors qu’une femme entre chez elle après sa journée de travail sans se douter que sa vie est en danger…
On ne refera pas l’enquête ici — il est beaucoup plus intéressant d’y plonger soi-même —, surtout que tout au long le lecteur aura droit à des angles de récit différents. Alors que le narrateur traditionnel orchestre l’ensemble de la partition, on entend parfois le discours du tueur, à d’autres occasions celui de la reporter Marie Pinelli qui couvre l’affaire pour son journal puis, enfin, celui deFrançois Prévost qui dirige lunité denquête du SPVM chargée de laffaire. 
Lorsque le tueur prend charge du récit, on sent très concrètement s’instiller une sorte de malaise: l’écriture de Michèle Ouimet se transforme et l’on suffoque presque devant l’incohérence maladive du personnage. Visiblement, lhomme s’acharne à répéter chaque fois, méthodiquement, une sorte de cérémonie sacrificielle. Un peu comme chez les classiques, heureusement, presque tout cela se passe en arrière-scène, derrière les mots presque: ne restent que des corps de femmes sans vie, violentés, déshumanisés. Et un homme qui arrive de moins en moins à vivre sans violence, sans assouvir de plus en plus sauvagement sa vengeance.
 
C’est dans ce contexte qu’apparaissent peu à peu, à petite dose, des images révélant un traumatisme enfoui profondément : celles du passé trouble d’un enfant maltraité complètement dominé par une mère alcoolique. Le lien est plausible même s’il n’est pas en soi «logique» ou démontrable; tous les enfants maltraités auront plus tard à s’affirmer d’une façon ou d’une autre sans nécessairement devenir des tueurs en série. 
 
À travers tous ces souvenirs pénibles s’impose du moins un point de repère récurrent: un chat. Mais pas question, évidemment, de ne pas vous laisser la surprise de découvrir tout ce que cela implique…
 
Contrepoint
 
La grande majorité des personnages du roman sont tout à fait crédibles et, heureusement, beaucoup moins sombres que le lugubre tueur en série que personne n’arrive à démasquer. On notera au passage que Michèle Ouimet trace le portrait d’une salle de rédaction fondamentalement machiste et carriériste — un hasard probablement… — et d’un SPVM dont la direction semble constamment dépassée-par les évènements, mais ce sont surtout les personnages de Marie Pinelli et François Prévost qui se démarquent.
 
Ils sont d’abord intéressants en ce qu’ils incarnent tous deux une sorte de «normalité» agissant en contrepoint. Le policier Prévost carbure à l’empathie — ce qui n’est pas commun dans le secteur — et il est complètement désorienté par ce qui semble se cacher derrière la violence du tueur. C’est lui qui proposera une alliance à la journaliste, impressionné par le sérieux de son travail.
 
Pourtant, c’est grâce à Marie que l’on commencera lentement à deviner l’improbable identité de l’assassin. Aidée par Prévost, elle parviendra à faire abstraction des mesquineries de ses collègues de la salle de rédaction et à mener une enquête de terrain fouillée en suivant son intuition. C’est elle, surtout, qui retrouvera la trace de l’enfant maltraité devenu l’homme aux chats…
 
Il est plutôt rare de lire un premier polar qui aborde un difficile sujet d’actualité avec autant de pertinence: au Québec, on pense d’abord au remarquable Tracesd’Anna Raymonde Gazaille paru chez Leméac en 2013 qui abordait aussi la violence faite aux femmes. Certaines corrélations sont parfois un peu grosses dans L’homme au chatet certains liens pas vraiment évidents. Mais au bout du compte, Michèle Ouimet réussit à y donner une interprétation crédible à des questions qui dépassent le cadre d’un genre littéraire pour rejoindre celles que se pose toute la société. Bravo.
 
L’homme aux chats
Michèle Ouimet
Boréal – Noir
Montréal, 244 pages

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