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Tykjen (nom de famille inconnu), un Norvégien qui affirme que l’intelligence artificielle Grok lui a sauvé la vie. Égoportrait miroir du patient dans sa chambre d’hôpital.
L’affrontement du gouvernement avec les médecins du Québec cache une affection du système de santé bien plus grave que ce seul débat autour de l’autonomie professionnelle. C’est aussi le symptôme d’un réseau public incapable de faire face à l’augmentation soutenue des coûts, et par conséquent, de livrer pleinement le plus grand succès de la science moderne, la sélection artificielle chez homo sapiens. Une espèce parvenue à l’ère de l’intelligence artificielle.
Dominique Lapointe
Il y a un siècle, un nourrisson canadien pouvait s’attendre à vivre environ 50 ans. Comme la mortalité infantile était quand même fréquente à l’époque, disons que son espérance de vie pouvait grimper autour de 65 ans, passée la période plus précaire des premiers mois de son existence.
Comme dans la plupart des pays industrialisés, nous avons aujourd’hui franchi le cap des 80 ans. Mais la performance la plus extraordinaire reste l’espérance de vie en santé qui tourne autour de 70 ans. On est loin de l’espèce née avant tout pour assurer sa pérennité.
Chaque mois de progrès en ce domaine relève de succès extraordinaires de la recherche et, finalement, de leur application clinique, que ce soit en prévention, ou en traitements primaires, secondaires ou tertiaires.
Mais si la longévité dans les pays riches n’a pas encore atteint de plateaux, la courbe des dernières décennies s’essouffle. Bien sûr, la limite biologique de l’humain y est pour quelque chose, mais également le coût exponentiel des avancées scientifiques deviennent un frein au « bien être éternel ».
Exemple extrême, des thérapies géniques pour traiter l’hémophilie qui coûtent des centaines de milliers de dollars et qui peuvent même approcher les 5 millions la dose unique.
Le trou sans fond (s)
Le Québec aura consacré 65 milliards de dollars pour la santé cette année. Si l’on ajoute les dépenses au secteur privé, assurances, médicaments, cliniques privées, dentistes et autres professionnels, on dépasse les 80 milliards.
Le problème c’est que la part de ce secteur sur l’ensemble des dépenses publiques est atteinte d’un oedème incontrôlable, et la protubérance atteint maintenant près de la moitié du budget de l’État.
La crise ne date pas d’hier. Les gouvernements successifs à Québec se sont astreints à limiter la croissance des coûts depuis des décennies. La recette inavouée mais évidente : limiter l’offre de services, des facultés de médecine jusqu’aux salles d’op. Les listes d’attente se transforment en maladie chronique.
Plus encore dans les années 1990, le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard, avec sa guerre au déficit zéro, imposera de véritables compressions en chiffres absolus. Des dizaines de milliers de travailleurs, dont des centaines de médecins, quitteront précipitamment le réseau pour la retraite.
Notons ici que le même Lucien Bouchard est aujourd’hui l’avocat qui représente les médecins spécialistes, ceux qui se plaignent avec insistance, et avec raison, du manque de ressources pour opérer …
L’assainissement des dépenses publiques n’aura donc qu’un d’effet négligeable sur l’accessibilité au réseau.
En cause ? La croissance de la population et l’immigration soutenue des dernières années, contribuent au phénomène.
Dans une moindre mesure, le vieillissement de la population. Un mythe qui a la vie dure. Bien que les personnes âgées accaparent « naturellement » » un part importante des dépenses de santé (+40 % chez les 65 ans et plus), l’accroissement de leur cohorte est significativement supérieur aux nouveaux crédits qui leur sont destinés.
En fait, c’est l’inflation structurelle du système, et en particulier les dépenses hospitalières, celles des services médicaux et des médicaments, qui est hors contrôle. Chaque jour au Québec, quelque 130 salles d’opération ne sont pas ouvertes faute de ressources pour les faire fonctionner selon la FMSQ (Fédération des médecins spécialistes du Québec). On n’ose imaginer ce que serait l’abysse financier s’il n’y avait pas les quelque 140 000 patients en attente de chirurgies.
Une culture médicale dépassée
Victime d’un infarctus en 1960, vous aviez un peu plus d’une chance sur deux de vous en tirer. Les bonnes soeurs allaient prendre soin de vous pendant des semaines, couché sur un lit qui ne coûtait pas très cher en soupe chaude et prières.
Aujourd’hui, vous avez plus de neuf chances sur 10 de vous en tirer, et même de retrouver votre domicile dans les heures qui suivront l’angioplastie, la réouverture de vos artères et la pose d’endoprothèses. Cinq, six et parfois plus de professionnels ont participé à ce miracle. Votre lit coûte une fortune et 48 heures plus tard, un autre patient l’occupe. La roue tourne, autant que possible. C’est le progrès.
Avec des dépenses per capita comparables, plusieurs pays arrivent à mieux performer en santé que le Québec. Pas de recette miracle, mais davantage des tendances révélatrices de la culture de chacun.
Des États asiatiques comme le Japon ou Singapour mettent l’accent sur la prévention. Ici, le nouveau budget du ministre Éric Girard prévoit une réduction des efforts de santé publique qui avaient été majorés sensiblement durant la pandémie.
En Europe par ailleurs, on intègre depuis des lustres d’autres professionnels autonomes que les médecins dans les services de première ligne, comme les infirmières, les pharmaciens, les psychologues, etc., et même dans la gestion des institutions de soins.
Au Québec, l’ouverture timide du Collège des médecins à l’affranchissement d’autres professionnels ne fait que commencer. Les infirmières praticiennes commencent à sortir des facultés universitaires alors qu’elles sont nées dans les années 1950 aux États-Unis. Il a fallu des épidémies et des urgences de santé publique (ex.: COVID, maladie de Lyme) pour que finalement, on permette aux pharmaciens de prescrire certains médicaments ou des tests de laboratoire.
Pas certain que le nombre de médecins généralistes, ou encore leur horaire de travail, soit les principaux problèmes de l’accessibilité à la première ligne.
Et on n’a encore rien vu.
La révolution IA
Tykjen est un Norvégien de 49 ans. Récemment, il a été pris « de douleurs abdominales constantes et lancinantes », écrit-il sur le média social Reddit.
Aux urgences, après un examen sommaire, le médecin le renvoie chez lui avec un simple antiacide gastrique.
Rien n’y fait. Il évalue sa douleur à 8/10.
Inquiet, il interroge Grok, l’intelligence artificielle de X (ancien Twitter). Après analyse de ses symptômes, Grok lui conseille de retourner aux urgences et de demander une tomodensitométrie abdominale (TDM ou scanner). De retour, il montre la discussion au médecin qui n’a d’autres choix que de s’exécuter.
L’imagerie confirmera un appendice « enflammé et sur le point de se rompre », rapporte Tykjen.
L’histoire a fait un buzz sur les médias sociaux. Canular ? Peu de risque car Grok lui-même confirme l’événement étant donné que son interlocuteur a publié l’histoire, tout en se gardant de donner des détails personnels de la conversation avec l’humain.
Il y a sans doute ici un médecin qui en a manqué une, mais l’histoire est une modeste anecdote qui laisse entrevoir la révolution sur le point de déferler dans le domaine de la santé.
Déjà, des simulations à échelle réduite démontrent que des IA commerciales, comme ChatGPT, sont de loin plus performantes que des cliniciens pour poser des diagnostics.
Quand on crée de toutes bits une IA à vocation strictement médicale, le résultat est stupéfiant. Au MIT Jamel Clinic à Cambridge, on fait rouler un modèle qui contient deux millions de mammographies tirées de 48 hôpitaux de 22 pays. Résultat : on parvient à détecter des germes de tumeurs plusieurs années avant qu’elles ne soient visibles à l’oeil entraîné du radiologiste. Une des spécialités médicales en voie de disparition ? Pas pour demain. Après-demain ? Sans doute. Et ce n’est pas la seule spécialité médicale qui sera chamboulée par la révolution IA.
Plus près du patient, de simples montres-bracelets sont en mesure d’analyser certains signes vitaux et d’avertir le porteur de consulter son médecin et même de se rendre à l’urgence en cas de fibrillation du cœur.
Rappelons que les Sud-Coréens n’ont pratiquement pas eu de première vague de COVID parce qu’ils étaient obligatoirement connectés par cellulaires à des systèmes qui géraient individuellement les confinements.
Au Québec, comme au fédéral, on s’embourbe dans des projets informatiques de base avec des partenaires privés qui apprennent « sur le tas ».
Le ministère de la Santé du Québec est incapable de mettre en relation les dizaines de logiciels qui étouffent les institutions de santé et les cabinets des professionnels, certains fonctionnant même encore sous Internet Explorer, le navigateur de Microsoft abandonné en 2015.
L’informatique n’est plus en soutien aux administrations publiques. Elle est appelée à devenir l’essence même des organisations. La survie de tous les systèmes de santé passera inévitablement par les données, et la délégation de ces informations à des experts qui n’auront jamais pris un scalpel dans leurs mains.
On devrait s’atteler à la tâche au plus vite au gouvernement, dans les universités, les entreprises, plutôt que de chercher à savoir ce que faisait le Dr Tremblay … vendredi après-midi.


