À propos de l'auteur : Daniel Raunet

Catégories : Québec, Société

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Photo prise sur le site de l’UQAM

Entrevue avec Frédérick-Guillaume Dufour, professeur de sociologie politique à l’UQAM.

Le radicalisme de départ proclamé par QS s’est-il estompé en rentrant dans le moule de la politique traditionnelle ?

Ils sont partis effectivement d’une fusion de formations politiques qui étaient très radicales, très champ gauche. Ils ont eu ensuite un flirt très clair avec les idées de Mélanchon. Puis on a assisté à une prise de pouvoir par l’aile parlementaire. On sent que les gens qui sont déjà député.e.s veulent normaliser, rendre plus acceptable la formation.

Serait-il exagéré de parler d’édulcoration du programme initial par l’aile parlementaire ?

C’est sûr qu’ils jouent moins la carte de la gauche traditionnelle, il y a moins de critique des élites économiques. Tout le discours en termes de classes est clairement édulcoré. Par exemple, avec les taxes orange le message n’est pas très bien passé. Il restait encore un élément de discours de classes, mais qui aurait pu être mieux travaillé, je pense. Ce discours-là en termes beaucoup plus socio-économiques a été tassé pour une approche beaucoup plus axée sur l’environnement. Depuis deux élections ils savent que ce sont des thèmes qui plaisent à leurs jeunes électeurs, mais je ne suis pas sûr qu’ils peuvent aller très loin avec ça électoralement.

J’ai cru percevoir un certain nombre de points où il y a eu, me semble-t-il, un glissement vers des positions plus traditionnellement sociales-démocrates. Par exemple, pendant la dernière campagne électorale, sur le logement. Pour QS au départ, l’accent est mis sur le logement social, coopératif. Mais on a vu Nadeau-Dubois se prononcer pour l’accès à la propriété pour les jeunes de la classe moyenne. On peut aussi citer l’abandon de la gratuité scolaire en cinq ans, une revendication issue du Printemps érable. Maintenant QS parle simplement de réduction des frais de scolarité au cégep et à l’université.

Oui, et tout l’entourage immédiat de Gabriel reste l’entourage de 2012. Et donc c’est encore plus étonnant, l’abandon de la gratuité scolaire.

Quand on regarde les soubresauts actuels de la France insoumise, en gros le rôle du chef qui fait la pluie et le beau temps, est-ce que vous percevez une tension comparable à QS entre les militants et la direction réelle du mouvement ?

Oui, je pense qu’il y a clairement une bombe à retardement. Il y a deux choses. Au niveau organisationnel, GND n’a pas énormément renouvelé son entourage depuis la grève de 2012, depuis le moment où il était leader étudiant. C’est un peu un piège à mon avis. Pour toute formation qui veut gagner un momentum, il va falloir qu’il diversifie un peu les gens avec qui il parle. Et même Vincent Marissal, avec qui on s’attendait à ce qu’il puisse apporter quelque chose de nouveau, il a été complètement marginalisé.

La deuxième chose qui me semble une bombe à retardement, c’est la question nationale. Je pense que plus on monte dans le parti, plus les gens autour de Gabriel ont une idée claire de ce qu’ils veulent comme projet de société et ce projet-là passe par la souveraineté du Québec. Plus on descend dans les sous-comités, moins cette préoccupation-là est importante. Une des crises assez importantes que l’exécutif a eu à gérer a été celle du comité antiraciste et décolonial. Il s’agit d’une crise de leadership assez intéressante où on voyait deux conceptions de l’histoire du Québec complètement différentes. Il y a une histoire qui me semble plus ancrée sur la longue durée historiquement, où le sujet principal est le statut de nation-classe canadienne-française devenue québécoise. Par contre, dans la plus jeune génération, on voit plutôt émerger tous les thèmes antiracistes, décoloniaux, etc. Il reste encore à trouver une articulation entre les deux et je ne pense pas que ça va être facile de le faire. Ça me semble une bombe à retardement pour le parti.

Ce débat national ne s’est pas manifesté lors de la dernière campagne électorale. Pourtant Québec solidaire avait réitéré en congrès sa décision de 2017, pure et dure, héritée d’Option nationale, à savoir que dès l’élection d’un gouvernement solidaire, on va faire nos propres lois et on va ignorer celles d’Ottawa qui nous déplaisent. Et on va rédiger la constitution d’un Québec indépendant. Tout cela est passé en sourdine pendant la campagne électorale.

Absolument. Ce sont vraiment des débats qui se jouent en coulisse. Mais même si ça ne se joue qu’en coulisse, je pense que ça peut décourager des deux côtés. Il y a les péquistes qui disent, ah, ce n’est pas une vraie formation souverainiste, moi je n’y vais pas, je retourne au PQ. Et de l’autre côté, je pense qu’il y a une partie de la gauche montréalaise militante qui est plus proche de l’Université Concordia qui, elle, va se méfier de Québec solidaire et qui va peut-être ne pas voter ou va voter en se bouchant le nez pour le Parti libéral. Alors cette dynamique-là existe, mais c’est vrai à quel point, en campagne, ils n’en parlent pas.

Je note que vous n’avez pas parlé du tout de Manon Massé. Théoriquement, Québec solidaire est un parti féministe, bicéphale au niveau des porte-parole. Dans les faits, c’est Gabriel Nadeau-Dubois…

Oui, moi je pense qu’il y a une forte concentration du pouvoir autour de Gabriel Nadeau-Dubois. Quand on lit les débats dans Presse-toi à gauche ! il y a même un des conseillers de Nadeau-Dubois qui a dit que dans l’optique du populisme de gauche, on avait choisi de mettre Manon Massé de l’avant parce que c’était le personnage qui semblait le mieux incarner cet aspect un peu tribun, cet appel au peuple. Oui, je pense que le pouvoir est vraiment concentré autour de Nadeau-Dubois.

Propos recueillis par Daniel Raunet

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