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La nouvelle doctrine « Donroe » ranime les velléités impérialistes de Washington sur l’ensemble du continent américain. Elle doit être prise avec le plus grand sérieux par le Canada et par le Mexique, son amigo dans le traité de libre-échange qui lie leurs deux économies à celle des États-Unis. La capture par Washington des ressources pétrolières du Venezuela menace toutefois moins le Canada et sa riche industrie pétrolière qu’une conclusion désavantageuse de la renégociation de l’Accord Canada-États-Unis-Mexique qui s’amorce en principe cette année. À moins que … à moins que les États-Unis choisissent d’y mettre fin, comme le permet le traité, avec à la clé une nouvelle salve de droits de douane.
Rudy Le Cours
Le renversement et le rapt du dictateur vénézuélien Nicolàs Maduro excitent bien des esprits au sein des défenseurs de l’expansion de l’exploitation des hydrocarbures canadiens.
Vite, un nouveau pipeline coûte que coûte ! Déréglementons davantage !, entend-on. Bref, c’est la version canadienne du Drill, baby, drill, lancé par Sarah Palin, cette candidate malheureuse à la vice-présidence américaine en 2008 et l’égérie du Tea Party au sein du Parti républicain, avant le triomphe de l’actuel MAGA.
Pareilles exhortations ont des airs de fuite en avant. Il y a beaucoup d’hydrocarbures en tout genre au Canada et beaucoup d’or noir ailleurs dans le monde, alors que son prix est en baisse. L’offre croît plus vite que la demande. On est loin, très loin, de la conjoncture du premier choc pétrolier de 1973. On prédisait alors l’épuisement de la ressource dans un avenir prévisible, voire de celle du début du siècle, quand le prix du baril de brut a franchi la barre des cent dollars américains.
Aujourd’hui, le cours du West Texas Intermediate, pétrole de référence en Amérique du Nord, fluctue plutôt sous la barre des 60 dollars US. Il est même en baisse depuis le récent coup de force de l’armée américaine.
Quant au baril de Western Canadian Select, la référence albertaine, il se rapproche de la barre des 43 dollars US.
L’écart de prix entre les deux étalons pourrait même s’élargir quelque peu, selon le sort qui sera réservé au pétrole vénézuélien qui prenait la route de la Chine, de Cuba et … des États-Unis, via Chevron, toujours en place dans le pays. Il est encore trop tôt pour juger de l’efficacité des pressions de Donald Trump sur les pétrolières américaines pour qu’elles réinvestissent dans la patrie de Simón Bolivar.
Quoi qu’il en soit, le Canada paraît bien placé pour absorber un nouveau choc de l’offre, à condition de bien exploiter ses atouts.
Abreuver le Midwest
Les États-Unis absorbent plus de 90% des exportations canadiennes de pétrole et 80% de sa production qui frôle les cinq millions de barils par jour. L’Alberta est le premier fournisseur de l’Oncle Sam, suivi par le Mexique qui lui en livre huit fois moins. Le pétrole lourd canadien est acheminé avant tout par oléoduc vers les raffineries du Midwest, une zone désignée par l’acronyme PADD 2, qui en reçoit près des deux-tiers (1).
Les raffineries de la côte du golfe du Mexique en traitent quant à elles 10% seulement. « À court terme, seuls ces barils pourraient être délogés par le brut vénézuélien », juge Marc-Antoine Dumont, économiste chez Desjardins (2).
Cela n’ira pas de soi pour autant. Les raffineries du Golfe sont avant tout approvisionnées par du pétrole du Texas et du Nouveau-Mexique, qui exploitent le bassin Permien, une formation géologique de pétrole de schiste. Les puits s’épuisent plus vite que pour le pétrole conventionnel. Il faut forer davantage avec du nouvel équipement, lequel est frappé par les droits de douane trumpiens (3).
Les coûts de production augmentent alors que le prix du baril subit des pressions à la baisse.
On n’a aucune peine à imaginer que les lobbies de ces deux États républicains vont exercer des pressions sur la Maison Blanche pour freiner l’arrivée d’un nouveau concurrent, susceptible de faire baisser les prix davantage.
Les producteurs du Dakota du Nord, qui exploitent les roches de schiste de la formation de Bakken, tout comme la Saskatchewan, font face aux mêmes contraintes.
Les sables bitumineux
Même si on en trouve un peu en Colombie-Britannique, au Manitoba et sur l’île d’Anticosti, l’exploitation canadienne du pétrole se concentre avant tout en Alberta, et, secondairement, en Saskatchewan et sur les côtes de Terre-Neuve-et-Labrador. La mer du Beaufort regorge aussi de pétrole conventionnel, mais l’exploitation a été frappée d’un moratoire par les gouvernements de Justin Trudeau et de Barack Obama, en 2016. Sera-t-il levé ?
Plusieurs types de pétrole se retrouvent dans le sol de la province des cheikhs aux yeux bleus: du conventionnel (de moins en moins) du bitumineux dans le bassin d’Arthabasca et du schisteux dans la formation Duvernay, encore peu exploitée (4). Voilà qui explique comment le Canada détient les quatrièmes plus importantes réserves de brut, derrière le Venezuela, l’Arabie saoudite et l’Iran. Il est aussi au quatrième rang des producteurs, derrière les États-Unis, l’Arabie Saoudite et la Russie.
Le pétrole albertain était enclavé jusqu’à tout récemment. Seuls débouchés, le reste du Canada et les États-Unis, par pipeline ou chemin de fer.
La mise en exploitation de l’oléoduc Trans-Mountain depuis 2024 change en partie la donne. Et qui achète ce pétrole acheminé sur la côte du Pacifique ? La Chine, avant tout autre pays, elle qui est aussi la principale cliente du Venezuela (5). Si Washington ferme l’accès de ce robinet à la Chine, elle sera tentée de s’abreuver davantage au Canada. On peut prévoir qu’à mesure que l’oléoduc, qui a coûté la bagatelle de 34,2 milliards au contribuable canadien, fonctionnera à pleine capacité, les livraisons vers la Chine vont augmenter, sans jamais pour autant équivaloir à celles vers notre voisin toujours plus assoiffé. À moins, à moins que des investisseurs soient prêts à miser gros, très gros pour construire un nouveau tuyau, ce qui paraît peu vraisemblable dans les conditions d’abondance actuelles.
Et l’environnement dans tout ça ? En Retrait a demandé la réaction du député Steven Guilbeault devant cette nouvelle conjoncture où le sort de la planète paraît bien loin sur le radar. « M. Guilbeault ne formulera pas de commentaires », a simplement répondu par courriel Christina Lazarova, sa directrice de bureau de circonscription. On peut aisément être de tout cœur avec lui et avec tous les éco-angoissés qui se sentent légitimement laissés-pour-compte.
Désimbriquer l’économie canadienne de l’Américaine est désormais la priorité absolue, face aux intentions impérialistes de Washington sur l’ensemble du continent.
Une industrie canadienne
À la différence de l’industrie automobile dont les constructeurs présents en Ontario sont américains ou japonais, l’industrie pétrolière albertaine est avant tout canadienne.
Les géants étrangers sont de moins en moins présents. Parties la norvégienne Statoil, la française Total, l’anglo-hollandaise Shell, la britannique BP et les américaines Chevron et Devon. Même Conoco-Phillips a beaucoup réduit sa présence. Cela reflète un certain pessimisme face aux défis de désenclaver la richesse (6). Le pacte, faustien croient les écologistes, conclu en fin d’année entre Ottawa et Edmonton ouvre des opportunités que les sociétés canadiennes pourront exploiter à fond puisque les décisions seront prises de ce côté-ci de la frontière, ce qui n’est pas le cas pour l’industrie automobile.
L’ouverture sur l’Asie est aussi susceptible d’attirer des capitaux pour tirer partie de ces nouveaux marchés. Trans-Mountain a fonctionné à 84% de sa capacité, l’an dernier, chiffre qui devrait grimper à 92%, l’an prochain. Sa capacité théorique de 890 000 barils par jour pourrait être augmentée de 360 000 barils par jour à compter de 2027 (7). Le pétrole transporté prend majoritairement la direction de l’Asie: Chine, Corée du Sud, Inde, Taïwan, mais une portion significative irrigue aussi les raffineries américaines de la côte ouest.
Rompre l’isolement
C’est en ayant cette opportunité en tête que le premier ministre Mark Carney réalise ces jours-ci une mission commerciale dans l’Empire du Milieu. Les relations entre les deux pays se sont refroidies, après l’arrestation de Meng Wanzhou en 2018 à la demande, tiens, tiens ! du 45e président américain. En riposte, la Chine avait enlevé deux diplomates canadiens, Michael Kovrig et Michael Spavor (8).
Des sanctions économiques ont aussi été imposées à la Chine, à la demande de Joe Biden. Les voitures électriques chinoises sont frappées de droits de douane de 100% depuis l’automne 2024. Pékin a riposté en frappant tout autant le canola canadien. Est-ce toujours pertinent ?
En plus d’un dégel politique, la mission canadienne vise à diversifier les marchés d’exportation canadiens. La Chine est le deuxième client du Canada, loin derrière les États-Unis, mais devant le Mexique (9) avec qui le Canada doit se rapprocher..
Cela devient d’autant plus urgent qu’aux dires mêmes de M. Carney, la prochaine mouture de l’ACEUM pourrait être moins avantageuse pour le Canada. Les États-Unis ne cachent pas vouloir s’attaquer à la gestion de l’offre des produits laitiers (mais pas de la volaille et des œufs) et aux Lois sur la diffusion continue en ligne et sur les nouvelles en ligne. Rien n’indique qu’ils soient prêts à reculer sur leurs droits de douane de 50% sur l’acier et l’aluminium, de 45% sur le bois-d’œuvre, de 25% sur le secteur automobile et de 10% sur l’énergie, les minéraux critiques et la potasse (10).
Diversifier, tel est le nouveau mot d’ordre économique d’Ottawa. Tisser de nouvelles alliances, même avec les ennemis d’hier, semble son modus operandi politique. Déjà acculé au pied du mur, le Canada cherche à éviter de se retrouver avec le couteau de l’Oncle Sam sur la gorge.
1- https://www.cer-rec.gc.ca/fr/donnees-analyse/marches-energetiques/apercu-marches/2025/apercu-marche-apercu-annuel-des-echanges-commerciaux-petrole-brut.html?=undefined&wbdisable=trueET https://www.capp.ca/wp-content/uploads/2025/02/Canadian-Exports-of-Crude-Oil-and-Natural-Gas.pdf
4- https://www.kingdomexploration.com/?page=geo-review&slug=duvernay-shale
5- https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2165868/chine-brut-asie-tarifs-demande
8 – https://thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/affaire-meng-wanzhou
9- https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/251211/t001b-fra.htm



Merci pour ce tour d’horizon complet de l’industrie pétrolière.
Mise à jour intéressante. Ces changements auront-ils un impact sur les velléités d’indépendance, voire d’annexion de l’Alberta aux États-Unis ?
J’ai la conviction que Mark Carney a cédé aux demandes de l’Alberta en sachant très bien, que si le gouvernement du Canada ne finance pas le pipe-line, aucune entreprise privée ne s’y risquera. Même si ce genre de projet est inclus dans la loi C5 rien n’indique que le gouvernement investirait.
De même a-t-il reculé, à la demande des lobbyistes de l’automobile, sur l’obligation de produire 20% de VE d’ici 2026. Qu’a-t-il fait en contrepartie? Il fera entrer 49 000 véhicules VE chinois dont une grande proportion coûterait moins de 35 000$.