À propos de l'auteur : Antoine Char

Catégories : International, Médias

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Christian Tiffet

Antoine Char

Le journalisme n’est pas à l’article de la mort mais… La démocratie a le hoquet. Année après année, Reporters sans frontières (RSF) a beau tirer la sonnette d’alarme, la réaction du grand public reste la même : et alors ? Comment peut-il en être autrement à l’heure de tous les cynismes et de la crise mondiale de l’attention (ou de l’inattention !) ?

La « cote de popularité » des médias et celle du politique sont, depuis belle lurette, au plus bas. Plus que jamais le citoyen choisit de s’informer sur les plateformes sociales, de simplifier à outrance, de faire fi de la nuance et de bouder les urnes.

À l’heure du 2.0, les deux ont le tournis. Ils font face à une crise de popularité et ne savent plus comment répondre à leur « clientèle ». Le populisme, médiatique et politique, est-il la solution ?

Déjà en 1922, dans Public Opinion, Walter Lippmann soulignait ceci : « La crise actuelle de la démocratie occidentale est une crise du journalisme. » Pour lui, le fonctionnement démocratique tourne à vide si l’information est fragmentée ou orientée. (1) Elle l’est plus que jamais dans la cacophonie politico-médiatique actuelle où les fictions sécurisent davantage que les vérités qui dérangent et ébranlent. (2)

En 1904, Joseph Pulitzer soulignait en une seule phrase le cordon ombilical reliant la santé d’une démocratie et la qualité de son information. Pour le « père » du journalisme d’investigation aux États-Unis, « notre République et sa presse prospéreront ou périront ensemble ».

Et, nous disait Albert Camus : « Faites attention quand une démocratie est malade, le fascisme vient à son chevet mais ce n’est pas pour prendre de ses nouvelles. »

Couple

Le cliché est éculé, mais la liberté de la presse et la santé de la démocratie ne formeront toujours qu’un. Le couple est en péril, a encore rappelé RSF le 30 avril en publiant, dans la plus grande indifférence citoyenne, son Classement mondial de la liberté de la presse.

« Plus de la moitié des pays du monde sont en situation “difficile” ou “très grave”. En 25 ans, le score moyen de l’ensemble des pays étudiés n’a jamais été aussi bas. Le développement d’un arsenal législatif de plus en plus restrictif, notamment lié aux politiques de sécurité nationale, vient, depuis 2001, éroder le droit à l’information, jusque dans les démocraties. »

Les médias d’ici et d’ailleurs ont bien sûr consacré quelques lignes au « cri de cœur » de RSF. Sans plus. Est-ce parce que leur clientèle, qui croule déjà sous un Himalaya d’informations, n’en a cure ?  Est-ce au contraire parce que l’« information fatigue», comme l’a longtemps rappelé Ignacio Ramonet, l’ex-directeur du Monde diplomatique ? Et pourtant …

Dans tous les cas, pour Mathieu Robert Sauvé, reporter au Journal de Montréal, c’est tout simple : « La démocratie déraille, le journalisme recule; la démocratie progresse, le journalisme avance .» (échange de courriel).

Il faut néanmoins nuancer, croit-il. « En principe, quand la démocratie est mise à mal, le journalisme se porte bien car il joue son rôle de contre-pouvoir. Le journalisme en santé s’attaque aux failles du pouvoir. Il y a un jeu de ballant qui est un mouvement perpétuel … Nous sommes des frères ennemis mais interdépendants. »

Mais, encore une fois, dans la « sphère publique » où chacun est dans sa « chambre d’écho », la dégradation du paysage médiatico-politique, soulignée tous les ans par RSF, résonne peu.

Les experts en relations publiques, une « menace »

Et que dire des relations entre journalistes et relationnistes, ces deux « frères ennemis » ? Sauvé, auteur notamment du Journaliste béluga (2020), vibrant plaidoyer en faveur de sa profession menacée, rappelle ceci : « Je vais peut-être vous étonner mais la vraie menace du journalisme dans un pays comme le nôtre, à mon avis, ne vient pas des gouvernements et de l’appareil législatif mais de l’idéologie dominante et de son écosystème. Je pense aux experts des relations publiques qui manipulent sans cesse les discours.

« Je travaille dans un quotidien grand public et je constate qu’il est devenu extrêmement difficile d’avoir accès aux personnes qualifiées capables de répondre à mes questions. Je connais parfois leur nom et leur fonction mais on ne m’y permet pas d’y accéder. Comme si elles étaient gardées dans des cachots. « Donnez-moi vos questions, je vais voir ce que je peux faire », m’écrit-on, comme si on m’accordait une grâce. En réalité (je ne suis pas dupe), on veut contrôler le message et éviter que l’expert mette le ministère dans l’embarras avec des propos qui susciteraient des controverses.

« C’est peut-être un peu éculé comme évocation mais le droit du public à l’information est compromis. Ça me désole. Il n’y a pourtant pas grand-chose à modifier pour éviter ce glissement. Accepter que la transparence soit une solution plus adéquate que l’opacité, les documents caviardés et le refus d’autoriser les entrevues … »

Parallèlement à ces relations conflictuelles entre journalistes et relationnistes, la fragmentation de l’environnement médiatique a accru la polarisation des opinions politiques fragilisant ainsi les démocraties.

Tout est dans tout, n’est-ce pas ?

De « haut en bas »

Dire que les médias sont des catalyseurs de la démocratie, que les deux sont des vases communicants à l’heure des réseaux sociaux tous azimuts est une évidence. Si dans l’histoire moderne, les médias, comme « quatrième pouvoir » et la démocratie cohabitent depuis plus d’un siècle, les deux ne savent plus vraiment comment répondre à leur « clientèle » qui ne veut plus qu’on s’adresse à elle de « haut en bas ».

Elle boude les médias traditionnels, essentiels à la participation démocratique, et sur le plan politique retient ces mots du Mouvement des Indignés en Espagne : « Nous avons un vote, mais nous n’avons pas de voix. » (3) Seulement 7 % de la population mondiale vivait dans une démocratie libérale au 31 décembre 2025, contre 17 % en 2005 — le niveau le plus bas depuis 1978. (4)

Douter de l’expression démocratique des urnes va de pair avec les interrogations à l’égard des médias. Le désenchantement n’est certes pas nouveau, mais il va en s’accentuant.

Heureusement, tout le monde se dit encore favorable à la démocratie, mais en Europe 21 % des jeunes déclarent que, dans certaines circonstances, ils préféreraient un gouvernement autoritaire à un gouvernement démocratique. (5) Au Québec, chez ces mêmes jeunes, seulement 39 % disent faire confiance aux journalistes (6).

Et si selon RSF, 52,2 % des pays présentent désormais une situation préoccupante pour la presse, contre seulement 13,7 % en 2002, qui monte aux barricades pour s’indigner ? Qui s’inquiète vraiment de l’érosion démocratique s’accompagnant toujours par des restrictions à la liberté des médias ?

Déjà en 2017, l’organisation avait lancé ce cri d’alarme : « L’élection du 45e président des États-Unis a précipité la chasse aux journalistes. Les diatribes répétées de Donald Trump accusant le quatrième pouvoir et ses représentants, “parmi les êtres humains les plus malhonnêtes au monde” de volontairement propager des “fake news”, des informations erronées, n’ont pas seulement mis à mal une longue tradition américaine de lutte pour la liberté d’expression. Les propos haineux, les accusations de mensonges du nouveau chef de la Maison-Blanche contribuent aussi à désinhiber les attaques contre la presse un peu partout à travers le monde, y compris dans les pays démocratiques. »

Combien d’Américains sont descendus dans la rue pour protester contre les charges à fond de train de leur président contre leurs médias de plus en plus aux mains de conglomérats ? Combien ont dénoncé les incessantes attaques de Brendan Carr,  président de la Federal Communications Commission (FCC), contre les médias traditionnels ? Proche de Trump, il parle de suspendre les licences de certaines chaînes accusées de couvrir négativement la guerre en Iran.

Pour lui, il n’y a aucun doute, « les Américains font plus confiance aux sushis des stations-service qu’aux médias traditionnels adeptes de fake news ».

Même dans les régimes démocratiques, les tendances autocratiques gagnent tous les jours un peu plus du terrain pendant que l’écosystème médiatique a du mal à tenir le fort pour sauvegarder ce qu’Abraham Lincoln qualifiait de « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ».

L’espace public lui est dilaté : la fatigue informationnelle est au grand rendez-vous et la défiance des citoyens à l’égard du politique grandit tous les jours un peu plus. Les opinions sont plus que jamais fragmentées, les sources d’informations tout autant.

Encore une fois, c’est le grand décrochage politico-médiatique. Année après année, RSF a beau le rappeler en lettres rouges, la réponse citoyenne est la même : et alors ?

 

 

Anne Bocandé, directrice éditoriale de RSF, fait le point pour En Retrait sur les médias à l’heure de tous les dangers.

La liberté de la presse est certes au plus bas, mais cela semble laisser le grand public indifférent. Comment l’expliquer?

Le Classement mondial de la liberté de la presse 2026 révèle en effet que la liberté de la presse atteint son niveau le plus bas depuis 25 ans. Le journalisme est fragilisé et attaqué de toutes parts. Cela dit, parler d’« indifférence » du grand public doit être nuancé : elle est difficile à mesurer et ne saurait être généralisée.

Plusieurs facteurs peuvent toutefois expliquer une certaine distance, souvent liée à une crise de confiance, une défiance, et parfois un sentiment d’impuissance. Les attaques contre les journalistes et le journalisme sont souvent le fait — direct ou indirect — d’acteurs politiques, étatiques ou économiques puissants, ceux que nous nommons les prédateurs de la liberté de la presse. Et ces attaques prennent des formes multiples : harcèlement et dénigrement de journalistes, procédures judiciaires abusives, criminalisation du travail journalistique jusqu’à l’enfermement, pressions économiques, concentration des médias, etc. Et jusqu’au ciblage de journalistes, comme c’est le cas à Gaza où depuis octobre 2023 plus de 220 journalistes ont été tués par l’armée israélienne dont au moins 70 dans l’exercice ou en raison de leur travail.

Aussi, la profusion apparente d’informations et la délinéarisation de l’accès à l’information masquent en partie l’affaiblissement du journalisme fiable. Les plateformes numériques ne jouent plus seulement un rôle de diffusion : en l’absence de régulation adaptée aux nouveaux enjeux, elles favorisent aussi la circulation massive de contenus trompeurs et de désinformation qui n’ont rien à voir avec le journalisme.

Cette distance du public s’inscrit aussi dans une crise plus large de confiance envers les médias, qui peut affaiblir l’attachement à la liberté de la presse. Mais cette défiance ne doit pas masquer les signes persistants d’un fort attachement à l’information, au pluralisme des médias.

La cote de popularité du journalisme est au plus bas en Occident. Comment l’expliquer ?

La défiance envers les médias s’explique par plusieurs phénomènes qui se renforcent mutuellement. D’abord, la concentration du marché médiatique entre les mains de quelques groupes et la remise en cause indépendance éditoriale des médias nourrissent une inquiétude autour de possibles conflits d’intérêts qui empêcheraient une information fiable. Ensuite, la fiabilité des informations collectées et diffusées par la presse subit de nombreuses remises en question dans le monde entier, à travers des campagnes de désinformation par exemple. Ce phénomène a pris  notamment de l’ampleur en tant qu’outil politique et géopolitique depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022. À cela s’ajoutent des campagnes de décrédibilisation par les autorités politiques elles-mêmes, banalisant les campagnes de haine contre les journalistes. Depuis son investiture, l’administration Trump a multiplié les attaques envers les journalistes et les médias, les qualifiant « d’ennemis du peuple » et de « fake news ». Certains de ses alliés comme Javier Milei usent des mêmes rhétoriques contre les journalistes.

Malgré ces tendances inquiétantes, un profond attachement à l’information demeure perceptible. Quelques exemples récents l’illustrent. En Suisse, une nette majorité des votants a rejeté, le 8 mars 2026, l’initiative « 200 francs, ça suffit », qui aurait entraîné une baisse drastique de la redevance au détriment du service public suisse (SSR). Dans notre rapport France : l’information locale en première ligne, publié en mars 2026, nous soulignions également le rôle des médias locaux comme pilier de crédibilité.

En Norvège, et plus largement dans les pays nordiques, le niveau de confiance dans les médias demeure par ailleurs élevé. De plus en plus de pays s’attaquent via les autorités de la concurrence notamment, au sujet des pratiques anticoncurrentielles des plateformes vis-à-vis des médias et du risque qu’elles font peser sur notre droit à l’information. La législation européenne sur les médias (Emfa), malgré des imperfections, représente aussi une avancée majeure pour la défense du journalisme et du droit à l’information.

L’information, la vraie, est-elle devenue un luxe à l’heure des plateformes sociales ?

Quand le Classement mondial de la liberté de la presse révèle cette année que plus de la moitié des pays sont dans une situation « difficile » ou  « très grave » et que moins de 1 % de la population mondiale vit dans un pays où elle est garantie, il est indéniable qu’être bien informé aujourd’hui devient un luxe. Avec ce paradoxe apparent : l’information n’a, a priori, jamais été aussi accessible grâce aux réseaux sociaux et aux plateformes numériques. Mais la hiérarchisation de cette masse de contenus est désormais largement confiée à des algorithmes et des entreprises privées conçus pour maximiser l’engagement et qui n’ont que faire de la fiabilité et de l’indépendance de ce qui circule. Cela transforme profondément notre rapport collectif à l’actualité.

Parallèlement, le modèle économique imposé par des grandes plateformes accentue la fragilisation des médias. Les revenus publicitaires migrent vers les acteurs technologiques mondiaux tandis que les usages du public évoluent rapidement. À cela s’ajoute une absence encore trop criante de leur régulation. Conséquence : les rédactions se réduisent, les conditions de production de l’information se dégradent et l’indépendance éditoriale devient plus difficile à préserver.

Or produire une information fiable a un coût : enquêter, vérifier des sources, protéger des journalistes sur le terrain, produire et diffuser l’information nécessitent des moyens humains et financiers importants, de plus en plus difficiles à couvrir pour les médias.

Les attaques parallèlement à cela aux médias publics, notamment en Europe, sont inquiétantes. Il est urgent, comme nous le rappelions dans « Pressions sur les médias publics : un test décisif pour les démocraties européennes » d’instaurer de puissants garde-fous d’indépendance ainsi qu’une pérennité et une stabilité dans leur financement.

Comment voyez-vous le journalisme de demain ?

Je vois un journalisme profondément transformé, mais pas condamné. Les défis sont immenses : pressions politiques, dépendance aux plateformes, culture de l’instantanéité, précarisation, criminalisation etc. Pourtant, certaines tendances me rendent plutôt optimiste.

D’abord, si les réseaux sociaux favorisent une information rapide, fragmentée et ultra-personnalisée, ils ont aussi contribué à une prise de conscience plus large des enjeux du monde. Des sujets longtemps invisibilisés circulent aujourd’hui à une échelle inédite, et même lorsqu’il y a des black-out imposés, là encore, on le sait désormais.

L’accès à l’information reste un défi — le sujet aussi se transforme — , mais  aussi notre capacité collective à hiérarchiser, vérifier et contextualiser. Et on observe parallèlement un intérêt croissant pour les enquêtes longues, exigeantes, fondées sur le terrain et le temps long. Le succès de certains formats d’investigation, des documentaires, des podcasts ou des consortiums internationaux montre qu’une partie du public cherche autre chose que le flux permanent.

Ce journalisme-là coûte cher, demande du temps et des moyens, mais il reste essentiel parce qu’il produit des faits. Le journalisme de demain sera davantage collaboratif. Les grandes enquêtes contemporaines dépassent souvent les frontières : journalistes, data analysts, ONG, médias indépendants travaillent ensemble pour documenter des réalités complexes. Cette coopération devient une forme de résistance face aux pressions économiques et politiques. Enfin, il ne faut pas considérer les attaques contre les journalistes comme une fatalité.

Derrière chaque censure, chaque intimidation, chaque crime commis contre un ou une journaliste, il y a des responsabilités qu’il faut nommer. C’est ce qu’on fait à RSF : nommer, plaider, soutenir, innover aussi. Défendre la liberté de la presse, ce n’est pas défendre une corporation : c’est défendre la possibilité, pour une société et tout un chacun, d’avoir accès à des faits indépendants.

Le journalisme de demain sera sans doute plus fragile économiquement, plus disputé technologiquement, mais aussi plus international, plus spécialisé et, toujours plus conscient de son rôle. La liberté de la presse est une capacité d’action pour servir le droit à l’information des citoyennes et citoyens. Il s’agit de trouver la volonté politique pour agir afin de conserver la centralité du journalisme dans le débat public.

       Anne Bocandé

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