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« Cuba doit changer. » Mais … « ce changement ne doit pas être instantané. Il ne doit pas se faire du jour au lendemain. Ici, tout le monde est mature et réaliste. » Marco Rubio, le secrétaire d’État américain, semble résumer avec ces mots la politique de Washington à l’égard du régime castriste plus que jamais isolé sur la scène internationale.
Antoine Char
Eisenhower, Kennedy, Johnson, Nixon, Ford, Carter, Reagan, Bush père, Clinton, Bush fils, Obama, Trump Un, Biden, Trump Deux … Cuba n’a jamais été très loin des préoccupations des présidents américains. Le premier a rompu les relations avec La Havane, le deuxième a voulu renverser le régime castriste par une invasion … le onzième a misé sur la « normalisation » et le dernier fait tout pour asphyxier une fois pour toute l’économie de l’île située à quelques encablures des côtes de la Floride.
En faisant main basse sur le pétrole vénézuélien, avec la capture en janvier à Caracas de Nicolas Maduro, l’actuel locataire de la Maison Blanche a réduit au moins de 40 % l’approvisionnement en « or noir » de la « Perle des Caraïbes ». Et il menace d’imposer des droits de douane aux pays exportant du carburant à l’île communiste. Résultat : le Mexique (comme le Canada qui vient de débloquer huit millions de dollars en aide humanitaire) achemine bel et bien du lait liquide et en poudre, des produits carnés, des biscuits, des haricots, du riz ainsi que des articles d’hygiène personnelle, mais ses pétroliers sont immobilisés. Finis donc les quelque 20 000 barils déposés tous les jours sur les quais portuaires de La Havane. Sans compter que le companero mexicano est sens dessus dessous depuis l’élimination le mois dernier d’« El Mencho », le chef d’un des plus gros cartels de la drogue.
Cuba disposerait de moins de deux mois de réserve de pétrole. De plus, note le New York Times, « les coupures d’électricité sont quasi quotidiennes, le pays est en récession et des manifestations ont éclaté malgré la répression exercée par les puissantes forces de sécurité cubaines. L’avenir est sombre ». (1)
Il l’est vraiment et sur Fox News, Trump bombe le torse avec son mot-fétiche : « Concluez un deal avant qu’il ne soit trop tard ! »
La carotte et le bâton sont ses deux armes préférées pour y arriver.
Les boules de cristal
Depuis 1959, année où Fidel Castro entra à La Havane avec ses « barbudos », nombreux ont été les experts voyant dans leurs boules de cristal la chute du régime castriste. Est-ce la « bonne » cette fois ? Dans la sienne, Trump voit tout simplement ceci : Cuba est « prêt à tomber » et dans l’État trumpiste de Floride la communauté cubaine (plus de 1.5 million) exulte. Elle voit déjà Marco Rubio, l’actuel secrétaire d’État, remplacer le président Miguel Díaz-Canel Bermúdez. « Ça me paraît bien », a aussitôt lancé son «patron » sur Truth Social, son réseau social.
Pour l’heure tout cela relève de la politique-fiction et rien n’indique que Washington veuille vraiment en finir avec le régime castriste. Du moins pas pendant son opération « Fureur épique » en Iran. Trump est désormais un partisan du regime change et peut-être même du boot on the ground, mais sûrement pas sur deux fronts en même temps.
En attendant, il faut éviter de trop brusquer La Havane, ne pas pousser le régime à se lancer dans une vague de répression comme ce fut le cas en 2021 lorsque des milliers de Cubains sont descendus dans la rue excédés par les pénuries d’aliments et de médicaments et les coupures d’électricité notamment. Depuis, au moins 1,5 million ont choisi l’exil en débarquant en Amérique centrale avant de chercher à marcher vers l’Eldorado norteamericano.
Aucune bouée de sauvetage à l’horizon
Si depuis l’effondrement de l’Union soviétique, son principal allié économique, Cuba a réussi à tirer son épingle du jeu, malgré l’embargo américain en vigueur depuis 1962,, allégé sous la présidence d’Obama, c’est surtout grâce à ses acquis sociaux (éducation et santé gratuites notamment), mais la crise économique ne permet plus au régime d’assurer l’ensemble de ses programmes d’aide d’autant que les prix des aliments ont augmenté d’au moins … 500 %. (2)
Les pénuries en tous genres n’aident pas son industrie touristique qui a connu une baisse de près de 20 % l’an dernier. Ses principaux alliés, le Canada notamment, ont toujours maintenu leurs relations commerciales malgré l’embargo, mais ne se bousculent pas au portillon pour lui venir en aide sur la scène internationale. L’épée de Damoclès de Trump n’est jamais trop loin. Même le Nicaragua de Daniel Ortega a choisi de fermer ses portes aux exilés cubains.
Face à l’asphyxie économique actuelle imposée par Washington, le régime cubain peut-il s’en sortir ? « Compte tenu du manque de flexibilité politique à La Havane, le régime actuel aura du mal à survivre sans de nouvelles mesures répressives draconiennes contre une population de plus en plus exaspérée », croit María de los Ángeles (Nena) Torres, professeure d’études latino-américaines et latinos à l’Université de l’Illinois à Chicago (échange de courriel).
Aucune bouée de sauvetage à l’horizon pour les Cubains et leur régime, tous deux seuls au monde.
- 1 https://www.nytimes.com/2026/01/16/business/cuba-venezuela-mexico-oil-diplomacy.html
- 2 https://www.lapresse.ca/international/amerique-latine/2025-07-25/crise-economique/la-pauvrete-progresse-a-cuba.php
Directeur de l’Observatoire de l’Amérique latine et des Caraïbes à la Fondation Jean-Jaurès, Jean-Jacques Kourliandsky, fait le point pour En Retrait sur la situation à Cuba.
Comment le régime castriste peut-il tenir ?
Les Cubains ont une longue expérience des difficultés de la vie. Les aléas de la conjoncture internationale, qu’elle soit diplomatique ou économique, ont contraint la population comme les autorités à accepter de gérer les pénuries. Certains de ces moments ont été plus rudes que d’autres, aujourd’hui la fin des livraisons de pétrole vénézuélien, mais aussi mexicain, dans les années 1990 la suspension de l’aide « soviético-russe ».
Les soupapes de sûreté ont été de façon majoritaire, l’exil. Faute de pouvoir survivre ou de perdre toute capacité de résilience, des centaines de milliers de Cubains ont migré vers les États-Unis, l’Espagne. Changer de régime n’a jamais été possible, le gouvernement maîtrisant les canaux qui le permettraient : interdiction du pluralisme politique, des manifestations, soulèvements sévèrement punis … Qui plus est, une rupture de ce type n’amènerait pas de changement rapide du quotidien, ce qui préoccupe d’abord les Cubains qui vivent dans l’île.
D’où un consensus de fait, depuis la passation de pouvoir ayant suivi le retrait de Fidel Castro, Raùl (Castro a libéralisé l’obtention d’un passeport et autorisé les sorties légales du pays, sans nécessité de partir à l’aventure sur des barques de fortune). Ces sorties se font aujourd’hui via le Nicaragua. Cette option aurait été celle choisie ces dernières années par environ 1 500 000 Cubains.
Trump veut-il vraiment le faire tomber ou va-t-il finir par négocier avec Washington ?
Trump, on l’a vu, avec les pays qui ont été victimes d’actions militaires diverses (Iran, Nigéria, Venezuela, Yémen), en certaines circonstances pratique la manière forte. Ce n’est pas toujours le cas (Canada, Groenland, Panama). La difficulté est d’apprécier le choix des moyens privilégiés par le président des États-Unis. Pourquoi là, il menace et agit, alors qu’ailleurs il menace, mais sans effet létal ? Tout le problème est de savoir quel est l’enjeu ciblé par la Maison Blanche, et à quel prix cet enjeu peut-il être acquis ? Il convient d’autre part de noter que Trump ne cherche pas de façon prioritaire à changer des régimes en place, mais à obtenir d’eux les objectifs concrets qu’il poursuit au nom de l’intérêt des États-Unis (le pétrole au Venezuela; l’expulsion de sociétés chinoises à Panama).
Mais qu’attend Donald Trump des autorités cubaines ? Cuba n’a ni pétrole, ni minerai rare. Renverser le régime compte tenu de la situation économique et sociale supposerait d’apporter une aide financière, et d’urgence, importante aux nouveaux responsables nommés par Washington. En échange de quoi ? Une victoire symbolique ? Celle d’avoir réglé la question cubaine ce qu’aucun des prédécesseurs de Donald Trump n’avait réussi à faire ? Défaire l’approche libérale d’Obama, à l’égard de Cuba, comme il s’efforce de le faire en d’autres domaines (changement climatique par exemple) ? Et/ou faire un geste en direction de l’électorat cubano-américain et des républicains idéologues des libertés qui ont voté pour lui aux dernières présidentielles ?
Quoi qu’il en soit, il semble qu’il y ait des contacts entre Washington et La Havane. Donald Trump l’a signalé, M. Diaz Canel l’a nié, tout en admettant des sortes de pré-contacts. Compte tenu qu’un avion de Cubains expulsés des États-Unis a atterri à La Havane le 9 février, il a eu au moins sur cette question, nécessairement des contacts. Peut-être y en a-t-il d’autres sur l’indemnisation des Cubains dont les biens ont été nationalisés au lendemain de la révolution ?
Il convient enfin de bien noter qu’accroître les pressions économiques et énergétiques sur le régime, comme provoquer sa chute, pourrait provoquer des courants migratoires puissants en direction des États-Unis, perspective entrant en contradiction avec la politique de reflux migratoires défendue et pratiquée par Donald Trump.
Quelle importance ont les midterms dans la politique de Trump-Rubio ?
La présence de M. Rubio dans le gouvernement de Trump est un indicateur du poids électoral et donc politique de la communauté cubano-américaine, et des républicains partisans d’ingérence extérieure au nom des libertés. Ce n’est pas nouveau. En 2017 au lendemain de sa première victoire présidentielle Trump avait à Miami, lieu de référence de la communauté cubano-américaine, prononcé un discours sur la nécessité de libérer Cuba, qui était quelque part un discours de remerciement.
Cette communauté est toujours présente dans l’éventail de celles qui ont permis la victoire présidentielle de Trump en 2024. Compte tenu du contexte intérieur — économique, social, sécuritaire — qui érode sa popularité, et son périmètre électoral, Trump doit, le 3 novembre, aux élections de mi-mandat, mobiliser tous ses amis, et donc aussi tous ceux qui au sein du camp républicain considèrent les dirigeants de Cuba comme les ennemis des États-Unis.
Pour quelles raisons, une aventure militaire pourrait se retourner contre l’administration républicaine ?
Cette perspective est peu vraisemblable. L’enjeu n’en vaut pas la chandelle. User de l’instrument militaire est un recours ultime pour arracher un gage concret qu’un gouvernement étranger refuse de lâcher (pétrole pour le Venezuela, enrichissement nucléaire pour l’Iran). L’objectif poursuivi à Cuba n’est pas aussi matériel, ni clairement exprimé. Symbolique ? Électoral ? Il peut selon Trump être obtenu sans gros investissements par un étranglement énergétique du pays. Sans pétrole, et donc sans capacité de produire son électricité, ses transports et ses communications paralysés, le pays devrait selon Trump, tomber comme un fruit mûr.

Jean-Jacques Kourliandsky


