À propos de l'auteur : Daniel Raunet

Catégories : International

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Le sultan Hassanal Bolkiah, monarque absolu du Brunei, dans le nord de l’île de Bornéo, est assis sur son trône depuis 1967.

Daniel Raunet

Face aux atrocités commises en Ukraine, à Gaza, en Cisjordanie occupée, au Liban, sur les deux rives du golfe Persique et ailleurs, les pays démocratiques réclament régulièrement le respect de l’État de droit. Sauf que, si on y regarde de près, près de la moitié des pays de la planète ne sont pas démocratiques. Plus exactement 89 des 193 états membres des Nations Unies sont soit des dictatures, soit des nations avec des élections de façade qui cachent des régimes autoritaires peu respectueux des libertés fondamentales.

Jugement encore plus sévère, l’ONG Human Rights Foundation a mis au point un « indice de tyrannie » qui lui fait conclure qu’il n’y a que 23,5 % de la population mondiale qui vit sous un régime démocratique. 41,4 % des humains vivant sous des dictatures et 35 % sous des régimes autoritaires hybrides.[1]

Les increvables

La longévité politique d’un dirigeant est un bon indice de la présence d’un autocrate. La plupart de ces inamovibles sont inconnus du grand public, mais une bonne douzaine d’entre eux s’accrochent au pouvoir depuis le siècle dernier.

Le plus ancien est le monarque absolu du Brunei, dans le nord de l’île de Bornéo. Le sultan Hassanal Bolkiah est assis sur son trône depuis 1967. La première et dernière élection dans ce pays a eu lieu en 1962.

Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, est président de la Guinée équatoriale depuis un coup d’État en août 1979. Trafiquants de drogue notoires, lui et sa famille siphonnent les richesses pétrolières d’un pays où le salaire mensuel moyen est de 399 $.

Paul Biya, numéro trois des vieux dictateurs, est en selle au Cameroun depuis 1982. Ce pays est considéré par Transparency International comme un des plus corrompus de la planète.

Yoweri Museveni, le numéro quatre, dirige l’Ouganda depuis 1986 grâce à une répression permanente des oppositions. Signe particulier : obsession face à l’homosexualité, les homosexuels « récidivistes » sont passibles de la peine de mort.

Le numéro cinq est un monarque absolu, le roi Msawati III d’Eswatini, l’ancien Swaziland, depuis 1986. C’est lui qui désigne les députés et les sénateurs. Il a 20 BMW et 20 Rolls-Royce, ainsi que douze épouses et deux fiancées.

Isaias Afwerki préside l’Érythrée depuis son indépendance en 1993. Dictature au départ marxiste-léniniste, ce pays qui vit sous un régime de parti unique est parfois qualifié de Corée du Nord d’Afrique.

Viennent ensuite deux survivants de feu l’URSS, tous deux présidents depuis 1994, Alexandre Loukachenko au Belarus et Emomali Rahmon au Tadjikistan. Deux pays où il ne fait pas bon être opposant.

Numéro neuf, Denis Sassou-Nguesso dirige le Congo (Brazzaville) depuis 1997. Ancien colonel marxiste-léniniste arrivé au pouvoir à la suite d’un coup d’État, Sassou-Nguesso préside aujourd’hui un pays pétrolier. Lui et sa famille ont été fréquemment accusés en Europe de détournement de millions d’euros de l’État congolais.

Numéro dix depuis 1999, le roi du Bahreïn, Hamad ben Issa el-Khalifa est un monarque absolu qui a fait interdire les principaux partis d’opposition. La même année, Ismaïl Omar Guelleh est devenu le président inamovible de Djibouti. Pas de liberté de la presse, élections truquées, Guelleh a obtenu en 2026 97,8 % des suffrages pour un énième mandat.

Le roi Abdallah II règne depuis 1999 sur la Jordanie. Il y a des élections, mais ce n’est pas une monarchie constitutionnelle, le roi conservant la haute main sur les affaires du pays.

Enfin, en treizième place, un nom bien connu, Vladimir Poutine, au pouvoir en Russie depuis 1999. Derrière un vernis démocratique avec une opposition de façade, les urnes sont notoirement bourrées et les véritables opposants sont soit contraints à l’exil, soit envoyés au goulag, soit purement et simplement assassinés.

Les dictatures

Le cas le plus clair est celui des régimes totalitaires, les pays où il n’y a pas de place pour la moindre dissidence. L’idéologie de départ importe peu, le résultat est le même : « pas de liberté pour les ennemis de la liberté », comme disait le révolutionnaire français Louis Antoine de Saint-Just.

Pour 2 % de la population mondiale, il s’agit de dictatures liées à une vision ou une autre de l’Islam : République islamique d’Iran, Émirat d’Afghanistan, Arabie saoudite.

Pour d’autres, ce sont les retombées du marxisme-léninisme. 18,6 % des humains vivent dans des pays héritiers de régimes communistes du siècle dernier, encore dirigés par des partis uniques : République populaire de Chine, Corée du Nord, Vietnam, Laos et Cuba.

Hormis ces dictatures islamiques ou postcommunistes, 5,3 % de la population mondiale vit sous des régimes de dictature militaire. Elles sont de deux types : celles où l’armée est parvenue au pouvoir sans élection (Burkina Faso, Madagascar, Mali, Soudan, Niger) et celles où les militaires ont pris le temps d’organiser des élections de pure forme pour tenter de légitimer leur pouvoir après un coup d’État (Guinée, Tchad, Mali, Gabon, Guinée-Bissau, Égypte, Birmanie-Myanmar, Ouganda, République du Congo).

Les monarchies absolues

Il s’agit de pays dont le souverain est la source unique de l’autorité, que ce soit pour des raisons religieuses ou historiques. 1,4 % de la population mondiale vit sous ce genre de régime. Brunei, Eswatini, Arabie saoudite, Bahreïn, Qatar, Émirats arabes unis, Oman, Koweït, Jordanie, Maroc, et… Vatican ! D’anciens souverains ont concédé au fil du temps des pouvoirs à des représentants de leur peuple, tout en conservant toutefois suffisamment de pouvoir personnel pour qu’on ne puisse pas parler de monarchies constitutionnelles, le Liechtenstein et Monaco.

Quelques souverains absolus ont abandonné leurs prérogatives séculaires pour remettre le pouvoir à leur peuple, et ce, de leur propre initiative. C’est le cas du Bhoutan où, en 2008, le roi Jigme Singye Wangchuck a mis fin à la royauté absolue, établi une monarchie constitutionnelle et abdiqué en faveur de son fils. Même évolution aux îles Tonga où, en 2008, le roi Siaosi Tupou V a renoncé à ses prérogatives et instauré une monarchie constitutionnelle et le suffrage universel.

Les démocraties qui glissent vers l’autoritarisme

Certains pays ont connu des élections démocratiques, mais, une fois au pouvoir, leur régime a pris une tournure autoritaire.

Recep Tayyip Erdoğan est premier ministre, puis président de la Turquie depuis 2003. Il y a bien des élections dans ce pays, mais il tolère de moins en moins la concurrence. Le maire d’Istanbul, le présidentiable Ekrem İmamoğlu, a été jeté en prison en 2025. Özgür Özel, chef du principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple, vient d’être démis de ses fonctions. Accusé par le Conseil de l’Europe de 22 450 cas de violation des droits humains (liberté d’expression et d’association, procès équitables, fonctionnement démocratique des institutions…), le gouvernement Erdoğan persiste à ignorer ses obligations internationales en la matière.[2]

En 2019, le juriste Kaïs Saïed a été élu président de la Tunisie, mais son aversion à la politique des partis l’amène à des décisions de plus en plus autoritaires. Il s’attribue les pleins pouvoirs à l’occasion de la pandémie de Covid-19, puis, en juillet 2021, il dissout le Parlement et fait adopter par référendum une nouvelle constitution qui renforce ses prérogatives. Les prisons se remplissent d’opposants, de journalistes, d’avocats et d’activistes. Il démet les magistrats récalcitrants et, lors des élections de 2024, bloque les candidatures qui lui font de l’ombre.

Après 20 ans passés au pouvoir, le premier ministre hongrois Viktor Orbán vient d’être battu aux élections par un candidat pro-européen, Péter Magyar, mais il va être difficile de détricoter les mesures autoritaires tissées par ce leader pro-russe : mesures d’urgence permettant de gouverner par décrets, lois contre les ONG et les journalistes qui menacent « la souveraineté nationale », soumission des tribunaux aux volontés gouvernementales, criminalisation de ceux qui aident les migrants et les réfugiés, discrimination contre les Roms, etc.

Orbán a été défait, mais son jumeau slovaque, Robert Fico, est revenu au pouvoir en 2023. Nationaliste populiste, russophile et xénophobe, le président de la Slovaquie dirige un régime musclé qui sévit contre la société civile, la presse, les minorités ethniques.[3]

L’Inde, 1,4 milliard d’habitants, connaît elle aussi une dérive antidémocratique. Au pouvoir depuis 2014, le nationaliste hindou Narenda Modi a relégué les membres des minorités religieuses, en particulier les musulmans, au statut de citoyen de deuxième zone. Avec, dans de nombreux états, l’aide de milices hindouistes et de lois imposant le végétarisme et interdisant les mariages interconfessionnels. Le régime laisse faire les pogroms contre les minorités ethniques. Les exécutions extrajudiciaires sont fréquentes ainsi que les fermetures de sites internet de médias, de syndicats et d’ONG sous prétexte de lois contre le terrorisme ou l’ingérence étrangère.[4]

 Les démocraties illibérales

Les démocraties illibérales, terme apparu dans les années 1990, sont des régimes où il y a des élections, des parlements, des tribunaux en principe indépendants, mais où, dans la pratique, tout est fait pour assurer la soumission des institutions à la volonté de l’exécutif.

La ville-État de Singapour porte la plupart des habits d’une démocratie. Pourtant, selon Eugénie Mériau, maîtresse de conférence en droit public à l’université Paris-Panthéon-Sorbonne, il s’agit plutôt d’une démocratie illibérale : « On assiste à une convergence des régimes autoritaires et démocratiques dans une zone grise, où il n’y a plus une dictature violente d’un côté, et démocratie et état de droit, mais des régimes qui utilisent le droit et les juridictions pour se maintenir au pouvoir. »[5] Depuis l’indépendance en 1959, un seul parti est réélu systématiquement, le Parti d’action populaire. Le mécanisme est bien huilé. Le président peut nommer un dixième des députés. Une loi sur les fausses nouvelles et les manipulations étouffe la presse, les opposants et les ONG. Le droit de manifester pacifiquement n’est pas reconnu. Et ceux qui osent défier le pouvoir sont fréquemment poursuivis en diffamation et acculés à la faillite.

Le détricotage de la démocratie ?

Tel est le sous-titre du dixième rapport de 2026 sur la démocratie, compilé par l’université de Göteborg.[6] Selon les chercheurs suédois du V-Dem Institute[7], il n’y a plus que 7 % de la population mondiale qui vit encore sous un régime de démocratie libérale. Cet institut note que le nombre des pays démocratiques en voie d’« autocratisation » est désormais de 44, contre 12 il y a vingt ans. Cinq nouveaux pays européens s’ajoutent à la liste qui incluait déjà la Hongrie et la Grèce : le Royaume-Uni, la Croatie, l’Italie, la Slovaquie et la Slovénie.

Selon ce rapport, « les États-Unis d’Amérique viennent de perdre leur statut à long terme de démocratie libérale — la première fois en 50 ans ». La raison ? « Une concentration des pouvoirs rapide et agressive entre les mains de la présidence ». Une mathématicienne de l’Université College de Londres, Christina Pagel recense les entorses américaines à la démocratie.[8] En deux ans, son « Trump Action Tracker » a relevé 3427 initiatives différentes, dont 936 violations des normes démocratiques et de l’État de droit, 860 interventions étatiques contre la dissidence, 731 actions nationalistes contre les immigrants, 596 initiatives internationales agressives, 541 actions contre les protections sociales et les droits civiques, 532 instances de politisation de la science et de la santé, 448 tentatives de contrôle de l’information et de dissémination de fausses nouvelles, 265 cas de corruption et d’enrichissement personnel, 225 attaques contre les milieux du savoir et de la culture et 206 initiatives visant à vider des institutions étatiques de leur substance.

Trois politologues français, Kevin Arceneaux, Alexandre Escudier et Gilles Ivaldi, soulignent qu’il ne s’agit pas simplement de tendances narcissiques d’un président, mais de l’application d’un programme délibéré conçu par des adversaires de la démocratie libérale classique.[9] En particulier les auteurs du « Project 2025 », de la très conservatrice Heritage Foundation. 7 objectifs, dont 5 ont déjà été adoptés par la deuxième présidence de Donald Trump : 1) élimination de fonctionnaires et exigence de loyauté envers le président ; 2) expulsion massive d’immigrés ; 3) suppression des programmes de diversité ; 4) déploiement de l’armée pour le maintien de l’ordre intérieur ; 5) supervision fédérale des élections et poursuites contre les responsables des états qui s’y opposent. Deux objectifs de Project 2025 restent en suspens : la suppression de l’indépendance de la Réserve fédérale et l’abolition de la séparation entre l’Église et l’État.

Et le Canada dans tout ça ? Le V-Dem Institute nous classe dans la catégorie des démocraties électorales. Ouf !

Quoique … le Barreau du Québec parle d’« érosion de l’état de droit » à propos de deux lois adoptées récemment par l’Assemblée nationale, soit des modifications au Code du travail empêchant les syndicats d’utiliser librement leurs fonds pour contester en justice des initiatives gouvernementales ainsi que la Loi 2 sur la responsabilité collective en matière de santé qui permet au gouvernement de forcer les médecins, par décret et sous peine d’amendes salées, à dévoiler les détails de leur pratique médicale.[10]

Le Barreau du Québec tiendra d’ailleurs un sommet en septembre prochain sur l’érosion de l’état de droit au Québec.[11]

 

 

[1] Human Rights Foundation, “Tyranny Tracker: Identifying authoritarianism, illuminating freedom”, New York, 20 mars 2026. https://hrf.org/latest/tyranny-tracker-identifying-authoritarianism-illuminating-freedom/

[2] Human Rights Watch, «  Türkiye, efents of 2025 », World report 2026, New York,  https://www.hrw.org/world-report/2026/country-chapters/turkiye

[3] Amnesty International, « Slovaquie 2025 », Rapport 2025-2026, Londres, avril 2026. https://www.amnesty.org/fr/location/europe-and-central-asia/western-central-and-south-eastern-europe/slovakia/report-slovakia/

[4] Human Rights Watch, “India, events of 2025”, World report 2026, New York, février 2026. https://www.hrw.org/world-report/2026/country-chapters/india

[5] Brice Pedroletti, « Eugénie Mérieau « Les régimes autoritaires et démocratiques convergent dans une zone grise », Le Monde, Paris, 21 mai 2024. https://www.lemonde.fr/international/article/2024/05/18/on-assiste-a-une-convergence-des-regimes-autoritaires-et-democratiques-dans-une-zone-grise_6233977_3210.html

[6] V-Dem Institute, “Democracy report 2026 – Unravelling the democratic era ?”, Université de Göteborg, Suède, mars 2026. https://www.v-dem.net/documents/75/V-Dem_Institute_Democracy_Report_2026_lowres.pdf

[7] « V-Dem » pour « variétés de démocratie »

[8]Christina Pagel, “Trump Action Tracker since January 2025”, consulté le 17 juin 2026. https://www.trumpactiontracker.info/

[9] Kevin Arceneaux, Alexandre Escudier, Gilles Ivaldi, « Réflexions sur la dérive illibérale des démocraties contemporaines », Centre de Recherches Politiques de Sciences Po, Paris, 15 janvier 2026. https://www.sciencespo.fr/cevipof/sites/sciencespo.fr.cevipof/files/GI_KA_AE_Illiberalisme_janv2026.pdf

[10] Communiqué, « Le Barreau du Québec craint une érosion de l’état de droit au Québec », Barreau du Québec, Montréal, 13  novembre 2025. https://www.barreau.qc.ca/fr/nouvelle/communiques/barreau-craint-erosion-etat-droit-quebec/

[11] Communiqué, « Le Barreau du Québec lance un premier sommet pour protéger l’état de droit au Québec » , Barreau du Québec, Montréal, 17 juin 2026. https://www.barreau.qc.ca/fr/nouvelle/communiques/barreau-lance-sommet-proteger-etat-droit-quebec/

 

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