À propos de l'auteur : Gilbert Lévesque

Catégories : Culture

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Attendu que la question se pose, chaque fois que nous avons la tentation d’interroger l’Histoire.  Et il est vrai que, de nos jours, on décline rarement Pierre de Ronsard (1524-1585) et sa fameuse Mignonne: «Allons voir si la rose / Qui ce matin avait déclose / Sa robe de pourpre au soleil / A point perdue ceste vesprée / Les plis de sa robe pourprée / Et son teint au vostre pareil.»La question, bien sûr, se pose naturellement au registre de la Francophonie, plutôt malmenée – pour l’heure – en l’Hexagone.

Aucun rapport succinct à établir, bien sûr, avec la fameuse déclaration de Camus, que tout un chacun brandit lorsque nécessité s’impose: « Ma patrie, c’est la langue française. »

Parce que, pour lors, en 2021, on est plutôt loin de la coupe aux lèvres.  Car enfin, on n’a jamais autant entendu parler de Francophonie; mais on la traite comme s’il s’agissait d’une vieillotte.

Aussi, pour s’ajuster au désordre linguistique de l’heure, laissons la parole à l’écrivain Laurent Gaudé, qui déclare ceci, dans Le Un Hebdo  No 365, de Paris:  « Le français, avant d’être une vieille dame un peu raide, a été une fille de caniveaux. »  Le Un étant un cahier hebdomadaire parisien qui traite avec rigueur, une question d’actualité et propose, par la même occasion, plusieurs regards sur celle-ci.

Et ce même journal – de qualité exceptionnelle – vient de se voir remettre le meilleur titre de presse 2021. Or, il se trouve qu’en sa livraison du 22 septembre dernier, alors que se profilait à Tunis, le Congrès mondial des écrivains de langue française, dont l’éternel Michel Lebris, (hélas disparu) fut l’un des grands organisateurs; hélas ! le plus grand nombre de participants furent des étrangers.

Or, le constat étonnant qui se profile, pour lors, tient en ceci:  Le français, langue vivante ?  C’est vite oublier tous ses « commettants » qui ont pour noms respectifs: féminisation, réforme de l’orthographe, le désopilent SMS, l’accord de proximité, l’écriture inclusive, l’embêtante anglicisation; pour ensuite, si on le peut, tenter d’aborder le thème de la Francophonie… plutôt frileuse à certains.

Attendu que nos cousins de France, depuis des lustres, se sont empressés d’oublier la fameuse ordonnance de Villers-Cotterêts, érigée en 1539, faisant du français la langue officielle du droit et de l’administration de la justice; ordonnance édictée par le Roi de France, François 1er, entre le 10 et le 25 août 1539:  le Canada venait tout juste d’assister béat, à sa propre naissance, par le Maloin Jacques Cartier, cinq ans plus tôt.

Repères au registre du lexique

Question de nous situer: tout part de la langue gauloise dont le français a hérité d’elle plus de 70 termes, dont l’Alouette – on se souvient de la chanson :« Je chante l’Alouette et puis je m’endors›; puis du chêne et du mouton et de son cri: béé… Puis, on doit aux Francs, arrivés au Ve siècle, 400 mots relatifs à la guerre et à la vie domestique: blason, blé, cruche, hache et soupe, pour ne citer que ceux-là.

Au Xe siècle, les Vikings s’installèrent sur la côte normande: en témoignent quelques fermes maritimes et noms propres.  Mais c’est à la Renaissance, que la véritable éclosion se fit: car le français emprunte ici plus de 500 mots aux Italiens: La vita e Bella, comment oublier, n’est-ce pas?  Le violon, l’artichaut et les câpres font alors leur apparition.

Quant au vocabulaire des grandes découvertes, il provient souvent de l’espagnol, du portugais et des langues étrangères. Puis viennent les penseurs humanistes qui puisent dans le grec ancien un vocabulaire pour élargir le lexique de la politique, de la philosophie et des sciences.

Depuis, nous avons versé dans le tunnel technique qui allait solliciter la langue anglaise jusqu’à ce qu’elle prédomine partout; notamment au registre de la révolution industrielle.

Pour nous donner, ce que l’on connaît:  des restaurants  Ouverts non stop !  guère appétissant, comme on dit.  Puis s’ajoute l’argot parisien et l’essor du RAP qui ne réussirent rien de mieux qu’à démolir la structure langagière, toute entière. Il faut voir ce que véhicule les radios: … ouf !

Rémy de Gourmont (1858-1915)

On comprendra qu’il nous faille donc revenir en arrière, remonter aux sources, pour tenter de saisir ce qui nous échappe.

Et de Gourmont commente: « Nous avons fait actrice, cantatrice, bienfaitrice, et nous reculons devant autrice (en effet, quel écorchement pour l’oreille interne!); et nous allons chercher le même mot latin, grossièrement anglicisé et orné, comme d’un anneau dans le nez – assez peu esthétique – pour l’arrondir d’un grotesque  th,  comme  the devil.  Autrement dit, le diable est dans la cabane. Et nulle part, ailleurs !

Gilles Vigneault, poète contemporain

On saisira ici que le langage de la Basse Côte-Nord du Québec n’a guère la même saveur et qu’il n’hésite pas à exalter ses racines; pour se satisfaire pleinement, il n’est que de reprendre les paroles de Gens de mon pays:  «Parlant de mon pays, je vous entends parler.  Et j’en ai danse aux pieds et musique aux oreilles – typique du temps des fêtes, qui approchent ! –  Je vous entends rêver, douce comme rivière (…) Je vous entends passer comme glace en débâcle. – Ce pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver – Je vous entends demain parler de liberté».

Sûr qu’on attendra toujours un autre 15 novembre mémorable 1976, pour répéter à l’envie cette citation de Charles-Eugène Taché:  «Je sais que sous le lys, je vis le jour …».   Attendu qu’il s’agit, là encore, d’un rêve rêvé, qui a nom francophonie … avortée.

Yves Duteil, poète-chansonnier

Puis, comme un ressac, nous est venu de France ce chansonnier qui fut un temps maire de sa propre commune; qui le rendit singulièrement humain près ses administrés, à qui d’ailleurs, il proposa, comme à nous-mêmes, La langue de chez-nous,  qu’il dédia à notre incontournable Félix Leclerc: « C’est une langue belle avec des mots superbes, qui porte son histoire à travers ses accents, ou l’on sent la musique … » et l’on connaît la suite.

Or, il se trouve que le premier à avoir relever la musique des mots français et l’accent du terroir, dans notre vocabulaire, fut nul autre que Louis Hémon, ce dont il témoigne en son journal de voyage, intitulé De Liverpool à Québec.  En outre, rappelons que cette chanson admirable de Yves Duteil, fut récompensée par l’Académie française.

Et que l’on aurait intérêt à se rappeler son contenu … quitte à le méditer, ne serait-ce que pour alimenter la question linguistique, tant en France qu’en terre d’Amérique, dont le sol se voit de plus en plus miné par l’anglicisation, en général.

Si tant est que nous devrions également relire Speak white de la regrettée Michèle Lalonde qui, dans une fougue magistrale et un talent indéniable, nous rappelle encore et toujours à notre devoir de mémoire: son cri fut lancé lors de la Grande nuit de la poésie, devenu célèbre depuis, puisque notre cher Jean-Claude Labrecque l’a fixée sur pellicule.  De la grande poésie !

Et l’Académie française, dans tout cela …

Fondée en 1634 par le Duc de Richelieu, l’Académie Française, dépositaire par excellence de Sa Majesté

La Langue française, est une institution dont la mission consiste à contribuer au perfectionnement et au rayonnement des lettres; encore que celle-ci bat parfois de l’aile, en osant inclure, en son dictionnaire, des anglicismes qui feraient pâlir de rage et de fureur: Racine et Molière réunis.

Or, compte-tenu de la situation alarmante de l’heure, les membres de l’auguste institution devraient revoir la donne; et se remettre à la tâche et remplir dûment leur mission d’académiciens, d’autant qu’ils sont entretenus par l’État français: jusque-là!

Et les élus français et québécois …

En France, les présidentielles s’annoncent et c’est parti pour un tour; mais, après avoir scruté les orientations et les objectifs des candidats, nous réalisons qu’aucun d’entre eux ne s’est soucié de se pencher sur cette combien navrante problématique de l’heure: la survie «explicite» de la langue française.

Or, pour justifier le titre de ce papier, il faut donc se référer à une visite que fit jadis en France, Jean-Paul II.  S’adressant alors à «la fille aînée de l’Église», il lui demanda:  «France, qu’as-tu fait de ton baptême?»

Ce pourquoi, sans parodier, nous reprenons en l’essentiel, à peu près la même formule, pour la présente: « France, qu’as-tu donc fait de ton doux parler français ? »

Attendu que de ce coté-ci de la grande mare océane, nous nous galvanisons autour d’une devise que même les Français nous envient: Je me souviens!  que sous le lys, je vis le jour …

Et qu’à l’évidence, faut-il encore s’étonner que nous nous inquiétons de la faiblesse langagière de notre monde contemporain ? Qui ne communique plus qu’au son?  En multipliant les fautes d’orthographes, sans même songer à formuler une excuse, comme de raison ?

Gilbert Lévesque, A.L. 
Médaille  RICHELIEU
remise par le Duc de
Castries, Paris, 1983.

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