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Orchestre du festival de Lucerne
Un jour, moi aussi, je serai chef d’orchestre, s’est dit un gamin de sept ans quand il entendit les Nocturnes de Claude Debussy au théâtre de la Scala de Milan. De cette écoute naîtra une ambition qui ne se démentira jamais et qui fera de lui un maestro hors norme, dont la direction d’orchestre a profondément modifié les rapports jusqu’alors de rigide autorité qu’un chef instaurait entre lui et les musiciens. Le miracle musical qui a eu lieu ce soir-là a donné le la à toute une carrière, celle de l’unique Claudio Abbado.
Pierre Deschamps
En forme d’adieu à celui que ses musiciens appelaient tout bonnement Claudio, les membres de l’Orchestre du Festival de Lucerne (Suisse) ont interprété un soir de novembre 2014 – sans quelqu’un at the baton, comme disent les Britanniques – la Symphonie inachevée de Schubert. Un moment d’une poignante solennité où l’on voit la tristesse sur le visage des musiciens, des larmes retenues ou coulant sur certaines joues, ultime hommage à celui qui les dirigeait avec une ferveur et un attachement hors de l’ordinaire.
« Nous avons tous eu du mal à affronter les applaudissements à la fin du concert, avoue l’altiste Wolfram Christ. Nous étions très émus. Je n’avais jamais rien vécu de tel : un chagrin collectif, avec des larmes qui coulaient à flots sur la scène. D’habitude, nous avons l’habitude de susciter des émotions chez le public, mais cette fois-ci, c’est nous qui étions touchés. »
Le lendemain de ce concert commémoratif, le quotidien britannique The Guardian titra : « En son absence, Claudio Abbado n’aurait pas pu se faire plus présent. » Le quotidien suisse de langue allemande Neue Zürcher Zeitung y alla d’un hommage aux membres de l’orchestre qui disaient ainsi adieu à cet homme disparu en janvier de la même année : « Au sein de l’orchestre, l’intensité émotionnelle était incroyable ; seuls de véritables musiciens, capables d’aimer, pouvaient atteindre un tel niveau. »
Le silence, les gestes, le regard, la gauche
En 2009, Claudio Abbado avait dirigé la neuvième de Mahler, une prestation dont la finale a contribué à bâtir sa légende. À la dernière note succéda un silence qui dura deux minutes, le chef les yeux fermés plongé dans une sorte de recueillement hors temps. Nul ne sut jamais à quoi il pensa à ce moment-là, car cet homme préférait la musique, les musiciens, le travail préparatoire, l’exécution d’une œuvre à tout élan personnel.
L’acteur Bruno Ganz résume bien ce qui faisait de Claudio Abbado un être tout à fait exceptionnel : « Quand on le regarde, au-delà de la puissance d’expression de son visage, de la grâce de sa posture et de ses gestes lorsqu’il dirige, on perçoit ce besoin presque enfantin de préserver le cœur de la musique, tel qu’il est, d’une pureté et d’une authenticité absolues. »
Pour la pianiste Hélène Grimeau, jouer avec Claudio Abbado était quelque chose de vraiment formidable : « On n’a pas vraiment le besoin de parler. Il a des gestes extrêmement expressifs. Il fait tellement de choses rien qu’avec ses yeux. On peut vraiment tout lire sur son visage. Il y a une grande clarté dans sa façon de diriger. Si bien que ses intentions sont on ne peut plus claires et limpides. »
Et puis, il y a cette main gauche, « particulièrement célèbre pour sa faculté à soutenir et sculpter les pianissimos les plus impalpables », souligne Alain Fabre dans un article de la revue Commentaire publié en 2014.
Le plaisir de jouer
Après le règne quasi dictatorial d’un Karayan (1954-1989), froid, hautain, méprisant, tyrannique, égotique, encarté dès 1933 au Parti nazi (carte numéro 1.607.525), Claudio Abbado instaure dès son arrivée à l’Orchestre philarmonique de Berlin (OPB) en 1989 une direction attentive au jeu des musiciens.
Lors de l’exécution de l’Ouverture de Guillaume Tell, de Gioachino Rossini, Karayan apparaît rigide, fermé sur lui-même, ses gestes sont saccadés, sans un regard pour les musiciens [1]. Claudio Abbado dirige, lui, avec un plaisir évident, le même que celui qu’affichent les musiciens devant lui. Ou les spectateurs assis à l’extérieur sous la pluie qui battent la mesure avec leur parapluie [2].
En mettant en place une manière toute particulière d’interagir avec les musiciens et de les préparer à l’exécution d’une œuvre, Claudio Abbado insufflait le plaisir de jouer ensemble. Il suffit de regarder les musiciens interpréter la quatrième symphonie de Gustav Mahler [3] pour apprécier tout le bonheur de s’exécuter devant Claudio Abbado.
Aux yeux du chef britannique William Cole, Claudio Abbado « avec cette discrétion qui le caractéris[ait], me semble ainsi avoir redéfini en douceur le rôle du chef d’orchestre pour la génération suivante ».
Savoir enchaîner
En répétition, Abbado ne faisait que très rarement jouer une symphonie d’un trait aux musiciens de l’orchestre. Il préférait de loin s’attarder sur les passages difficiles ou ceux présentant des particularités que seule une attention aux détails les plus subtils de la partition pouvait révéler.
Ce qu’illustre fort bien une répétition à l’OPB au cours de laquelle il cesse de diriger pour faire remarquer au percussionniste qu’il doit ralentir le tempo. Lequel réplique que la partition indique qu’il doit exécuter cinq barres de mesure fortissimo. Quatre, répond Claudio Abbado, la dernière devant être diminuendo pour que le tambour se fasse discret pour que l’on entende les cordes qui prennent la suite.
La force de l’illusion
Le premier violon Kolja Blacher mentionne que Claudio Abbado était plus doué que quiconque pour créer un tout cohérent du jeu des musiciens, bien au-delà de la simple exécution de la partition.
« Je ne sais pas comment il s’y prenait, indique ce dernier. […] Quand il était encore à Berlin, j’ai toujours trouvé que c’était ce qui le distinguait des autres chefs d’orchestre, en plus de l’immense joie que nous prenions à jouer. En gros, on avait l’impression de pouvoir jouer comme on voulait. Bien sûr, c’était une illusion, mais il avait le don de vous donner l’impression que vous pouviez faire exactement ce que vous vouliez.»
Silence et apaisement
« Dans les répétitions, il ne parlait pas […] C’était comme un prince. Un tempérament de feu, toujours contenu. C’était extraordinaire », se souvient Matha Argerich, qui l’avait connu dans la classe de piano de Friedrich Gulda à Salzburg dans les années 1950.
« À l’époque, il jouait très bien le piano … il était un des meilleurs », soutient-elle. Ce dont témoignent les premiers enregistrements de Claudio Abbado, remasterisées en 2019 par Warner Music, des pièces exécutées entre 1954 et 1962. Des pièces où il est au piano, sauf pour une, inattendue, où il joue du clavecin.
Connue pour son tempérament bouillant, Martha Argerich souligne que « j’étais toujours calme quand je jouais avec lui. Il avait quelque chose. On était complice dans la musique ». Deutsche Grammophon a d’ailleurs publié en 2015 un coffret de cinq CD qui réunit tous les enregistrements que les deux artistes ont réalisés ensemble sur une période de plus de 45 ans. Une collaboration et une amitié exemplaires.
L’ultime regard
À l’été 2013, Claudio Abbado dirigea son dernier concert, la 9e de Brucker. La violoncelliste Iseut Chuat – qui avait commencé adolescente à travailler avec celui qui quelques années plus tard allait l’aider à acheter un vieux violoncelle italien alors qu’elle avait une vingtaine d’années –, se rappelle qu’à la fin de la représentation, il l’a « longuement regardée dans les yeux. Tant de choses ont été dites lors de cet instant de silence. C’était en fait comme si le temps n’existait plus. Je savais que c’était un adieu ».
Enfant de juin, Claudio Abbado aurait eu 93 ans ce mois-ci.
[1] https://www.youtube.com/watch?v=DggQDZAVJXA [2] https://www.youtube.com/watch?v=tJoDL1cSRjM&list=RD4YcmIohczpQ&index=28 [3] https://www.youtube.com/watch?v=YnfhInZLmUQ


