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Capture d’écran
Téhéran sous les bombes
Serge Truffaut
« La guerre à tâtons », telle est l’expression formulée lors d’un entretien accordé à la télévision française par l’ex-premier ministre Dominique de Villepin pour résumer de la manière la plus succincte possible le conflit amorcé le 28 février. Il est exact que les tâtonnements, voire les contradictions, ont été légion dans la quinzaine qui a suivi.
Lorsqu’on use du principe de réalité histoire de mettre en relief les désordres conséquents à l’attaque menée par les États-Unis et Israël, on retient que la somme des problèmes géopolitiques, économiques et sociaux va se conjuguer obligatoirement avec le vertige. Et ce, à court terme.
Car pêle-mêle que constate-t-on ? Les bombardements iraniens visant Oman, les Émirats arabes unis, le Koweït, la Jordanie, le Qatar, les bases américaines en Arabie saoudite et à Bahreïn égalent une régionalisation du conflit. En rasant des villages situés dans le sud du Liban et en lâchant des bombes sur le sud de Beyrouth, Israël a commis un crime de guerre. Le baril …
Le baril de pétrole a dépassé les 100 $ et annonce un choc quasi équivalent à celui de 1973, assurent les spécialistes, car le détroit d’Ormuz est bloqué par l’Iran. Si Poutine se félicite d’une telle envolée des prix, il maugrée quelque peu, car l’Iran était son principal fournisseur de drones. CQFD : il communique à la direction iranienne des infos sensibles sur l’infrastructure militaire des États-Unis dans la région.
Derrière les rideaux, la direction chinoise peine à cacher sa profonde colère, car après le Venezuela, voilà qu’en attaquant l’Iran, les États-Unis et Israël s’en sont pris à son deuxième plus important fournisseur d’or noir. Derrière les rideaux (bis), les trois concurrents régionaux de l’Iran chiite, soit l’Arabie saoudite, l’Égypte et la Turquie, tous sunnites, se frottent les mains, avec modération il est vrai.
Des contingents du mouvement MAGA sont tellement opposés à cette nouvelle aventure militaire de leur pays que pour la première fois depuis la création de l’État d’Israël en 1948, un sondage assure que le soutien accordé aux Palestiniens par les Américains est plus élevé que celui accordé aux Israéliens. Leur argument est tout simple : Israël est parvenu à entraîner les États-Unis dans ce conflit.
Pour justifier son offensive militaire sans avoir obtenu l’aval du Congrès, seul habilité à déclarer la guerre, la Maison-Blanche a additionné les contradictions. Au tout début, l’objectif fixé était analogue à celui de Nicolas Maduro : on coupe la tête et on s’en va. Puis, il a été question d’une attaque immédiate de l’Iran sans qu’aucune preuve n’ait été fournie par Marco Rubio, secrétaire d’État, avant que l’inénarrable secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth, assure que des missiles iraniens pouvaient atteindre les États-Unis. Cette élucubration sur la longue portée de ces missiles a fait dire à des experts militaires que la bêtise s’était installée à demeure.
L’Europe ? Dans cette histoire, elle évolue cahin-caha. Elle est en ordre dispersé. Mis à part, le premier ministre espagnol Pedro Sánchez qui défie Trump, ses homologues, à l’exception d’Emmanuel Macron qui envoie une armada dans les environs, ont eu des réactions mi-figue, mi-raisin alors que faute de pétrole dans leur sous-sol, ils vont écoper plus durement que les autres.
Enfin le bouquet du bouquet : Trump et Benjamin Netanyahu avaient juré, craché, qu’une fois la tête coupée, il serait facile d’effectuer un changement de régime. En fait de changement, c’est l’exact contraire qui s’est produit : les durs d’entre les durs se sont maintenus en poste. Ce duo avait oublié un fait majeur : ces durs disposent d’un appareil répressif fort de 1,5 million individus bien armés.
Du pareil au même
Dans la soirée du 8 mars, l’Assemblée des experts chargée de choisir le Guide suprême a annoncé que Mojtaba Khamenei, 56 ans, succéderait à son père Ali Khamenei, 86 ans. La dureté de ce dernier était si ample et profonde qu’on le surnommait parfois le Staline de l’Orient.
Dans le cas du fils un fait tout récent doit être rappelé, car il annonce un désir de revanche trempé dans le fer. Avant de préciser le fait en question, il faut savoir qu’au Moyen-Orient les peuples ont adopté un trait qui singularise encore et toujours les philosophes de la Grèce antique : la revanche est une vertu, une qualité qui doit être cultivée, et non un défaut.
On rappelle cela, pour mieux souligner ceci : dans le bombardement qui a tué son père et plus de 30 mandarins du régime dont le ministre de la Défense et le chef des Gardiens de la révolution, Mojtaba Khamenei a perdu sa femme, sa mère, son fils, sa sœur, des neveux et nièces.
S’il n’a jamais occupé une fonction particulière au sein de l’exécutif, il est tout de même parvenu à avoir une influence importante au sein de l’appareil d’État, car en tant que membre permanent du bureau de direction de son père pendant des années, il est devenu le conseiller du prince.
Dans la terrible répression qui a fait plus de 30 000 morts entre la dernière semaine de décembre et la mi-janvier, ici et là on certifie que cet homme très proche des Gardiens de la révolution a joué un rôle plus significatif que son père. Quoi d’autre ? En tant que membre du bureau de direction, Khamenei fils détient un pouvoir aussi ample que profond sur l’économie du pays.
Dans un entretien accordé au quotidien Le Monde, Arman Mahmoudian, chercheur au Global and National Security Institute de l’université de Floride, précise que « contrairement au fondateur de la République islamique, Rouhollah Khomeini, qui bénéficiait du soutien du clergé traditionnel et d’une légitimité révolutionnaire, ou à Ali Khamenei, qui avait été président et disposait d’un soutien plus large, Mojtaba, lui, ne possède pas de base politique indépendante ». Mais dispose, on le répète, du soutien des Gardiens de la révolution.
De ces derniers, deux ou trois faits doivent être rappelés qui tous ont le désir de pureté, la dangereuse pureté, comme dénominateur commun. Dans le long et passionnant portrait que Akbar Ganji, journaliste et dissident, avait consacré en 2013 à Khamenei pour le bénéfice de la revue Foreign Affairs, il soulignait que de la « bande à Khomeini », si on peut la nommer ainsi, Khamenei était l’homme enclin à jongler avec les idées. À celles-ci, il accordait un intérêt plus soutenu que ses collègues.
Dans les années 1950, il décortiqua le corpus idéologique des Frères musulmans et de l’essayiste égyptien Sayyid Qutb qui avait théorisé l’usage de l’islam comme arme politique avant que Nasser ordonne son exécution en 1966. Mais c’est surtout avec les intellectuels Jalal Al-e Ahmad et Ali Shariati qu’il va se lier.
De ces derniers, Khamenei, et après lui les Gardiens de la révolution, va adopter et traduire dans les faits la théorie dite de la « Désintoxication de l’Ouest ». Selon ces penseurs, les élites locales sont les marionnettes de l’Occident honni, les agents de l’impérialisme qui s’emploient à détruire les cultures indigènes afin d’accroître la colonisation économique.
De cette fréquentation intellectuelle, Khamenei va se faire une certitude qui fut celle de Staline avant lui : ne jamais rien céder. Sur ce flanc, il donnait toujours l’exemple de Gorbatchev et de Kadhafi qui après avoir cédé un pouce ont été emportés. On est impitoyable, on le reste. Parions qu’habité par un sentiment de revanche bien aiguisé le fils sera comme le père.
Le sang de l’économie
Dans les années 1970, on disait du pétrole qu’il était le sang de l’économie. Même si sa consommation annuelle dans le monde ne dépasse plus les 30 % de la consommation d’énergies diverses, selon l’Agence internationale de l’énergie, il demeure le sang de la vie économique car en volume, augmentation de la population aidant, le monde consomme deux fois plus de pétrole que dans les années 1970.
Dans la foulée du choc pétrolier de 1973, on avait observé ce qui s’observe à chaque fois que la distribution de cette énergie est chamboulée : celle-ci devient une arme de destruction géopolitique redoutable.
Ces jours-ci il aura suffi à l’Iran de bloquer le détroit d’Ormuz pour que le prix du baril augmente de 37 % en un claquement de doigt et s’établisse à 100 $ et annonce de fait, s’il se maintient à ce niveau, une fièvre inflationniste de haute intensité.
Il est en effet possible que bien des pays du globe soient confrontés à cette peste économique davantage que d’autres pour un fait de nature toute bête : l’exportation de pétrole et de gaz liquéfié est passablement plus simple que celle des énergies solaire et éolienne.
Dans le cas de ces dernières, il faut souligner que les nations qui vont les adopter en quatrième vitesse, vont être confrontées à un nouveau défi géopolitique : elles seront très dépendantes de la Chine qui domine la fabrication à grande échelle de panneaux solaires, de turbines pour les éoliennes et de piles rechargeables.
Pour qu’à court terme, la pilule soit plus facile à digérer, en clair pour que les prix baissent, il faudra probablement poser une geste analogue à celui que Joe Biden avait posé en 2022 après l’offensive russe en Ukraine : puiser dans la Strategic Petroleum Reserve. Actuellement, tous les pays du G7 songent à cela.
Un Congrès absent
Ici et là, on a relevé que le pouvoir exécutif n’a jamais demandé au Congrès, siège du législatif, qu’il avalise la volonté du président de faire la guerre à l’Iran. En agissant de la sorte, Donald Trump a totalement ignoré les obligations et pouvoirs contenus dans la Constitution pour ce qui a trait au droit de la guerre.
Lors de l’Assemblée constituante de 1787, les pères fondateurs avaient adopté la séparation des pouvoirs en trois branches telle que l’avait conçue le cher baron de Montesquieu dans son célèbre Esprit des lois. En reprenant le modèle développé par ce dernier, les pères en question voulaient éviter à tout prix l’accession au pouvoir d’un roi, d’un dictateur.
En ce qui concerne le sujet qui nous occupe, la guerre, ils avaient décidé que le droit de déclarer la guerre est un pouvoir qui revient aux élus et non au président. Il leur revient également le pouvoir de ratifier les traités. En tant que commandant en chef des armées, il revient au président de mener la guerre.
Sur papier, celui évidemment de la Constitution, la répartition des rôles est celle précisée plus haut, mais en réalité il n’en va plus ainsi depuis l’adoption en 1964 de la résolution dite du Tonkin. Après l’attaque en 1963 du U.S.S. Maddox, alors dans le Golfe du Tonkin par les forces du Nord-Vietnam, le président Lyndon B. Johnson voulant augmenter de beaucoup le contingent américain au Vietnam souhaitait l’aval du Congrès.
En fin connaisseur des arcanes du Congrès, il avait été sénateur du Texas pendant des lunes, Johnson présenta aux élus une résolution qui n’était pas une déclaration de guerre formelle, mais « un soutien à la détermination du président (…) de prendre toutes les mesures nécessaires afin de repousser toute attaque armée contre les forces des États-Unis et prévenir toute agression future ».
On insiste : Johnson n’a pas demandé une déclaration de guerre, mais un soutien à sa fonction de chef militaire récemment agressé en Asie du Sud-Est. Lui qui s’était fermement opposé à l’envoi des troupes en Corée qu’Harry Truman avait ordonné en juin 1950 avait retourné sa veste.
Il en fut ainsi pour une raison aussi simple que majeure : l’ampleur prise par la Guerre froide dans les années 1950 aux quatre coins de la planète. À la faveur de celle-ci, la notion dite de sécurité nationale prit une importance à la hauteur, si l’on peut dire, du défi posé par cette guerre.
L’évocation constante de celle-ci par les pouvoirs exécutifs, du Koweït à l’Iran en passant par l’Irak et l’Afghanistan, a eu pour conséquence de brouiller la géographie respective, en matière militaire, des pouvoirs exécutif et législatif telle que fixée dans la Constitution.


