À propos de l'auteur : Daniel Raunet

Catégories : International

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Daniel Raunet

Comment des descendants de la Shoah en sont-ils arrivés pendant la guerre de Gaza à se livrer à des destructions systématiques de villes entières, au meurtre de dizaines de milliers de civils, dont 20 000 enfants, et à la clochardisation de deux millions de personnes ? Une telle perte de boussole morale n’est pourtant pas le fruit du hasard. La violence et la terreur font en effet partie de l’histoire du sionisme depuis plus d’un siècle.

Les origines terroristes de l’armée israélienne

« Terrorisme : Emploi systématique de la violence pour atteindre un but politique ; les actes de violence (attentats, destructions, prises d’otages) » (dictionnaire Robert).

Tsahal, l’armée israélienne, est historiquement le résultat de la fusion de quatre organisations terroristes en 1948.

La principale est la Haganah, une milice paramilitaire créée par l’Agence Juive en 1921 pour défendre les colonies sionistes implantées dans la Palestine sous mandat britannique. Parmi ses dirigeants, le futur fondateur de l’État d’Israël, David Ben Gourion. Cette organisation prône une certaine retenue dans ses actions. Mais pas tout le temps. Disposant d’un réseau efficace d’informateurs, elle coopère avec les Britanniques dans leur lutte contre le nationalisme palestinien et participe avec eux à des opérations de représailles contre la révolte arabe de 1936-39. Une répression britannique qui utilise des méthodes qui vont être utilisées fréquemment à l’avenir par l’État hébreu, la détention arbitraire sans procès ainsi que la torture. La Haganah mobilise pour l’occasion une force de 10 000 membres appuyée par 40 000 réservistes.[1]

En 1931, une scission de droite au sein de la Haganah conduit à ce qui s’appellera plus tard l’Irgoun Zvaï Leumi, l’organisation militaire nationale. Derrière cet événement se trouve l’opposition entre l’axe principal du sionisme, d’inspiration socialiste, et le sionisme révisionniste, beaucoup plus à droite. Tandis que Ben Gourion accepte à l’époque que la Palestine soit divisée en deux États, l’IZL s’appuie sur la Bible pour réclamer la reconquête des territoires antiques, dont l’actuelle Jordanie. Il considère tout Arabe palestinien comme un ennemi potentiel. De 1937 à 1939, l’Irgoun commet une série d’attentats qui font quelque 250 victimes parmi les civils arabes. À partir de 1943, son chef est un futur premier ministre israélien, Menahem Begin. Jusqu’à la fin de la guerre mondiale, l’Irgoun effectue près de 200 opérations armées contre les Britanniques, dont l’attaque de leur quartier général de l’Hôtel King David en 1946.

L’Irgoun connaît à son tour une scission fin 1940, le Lehi, les Combattants pour la liberté d’Israël, également appelé Groupe Stern, en conséquence du changement de politique de la puissance coloniale. Pendant la Deuxième guerre mondiale, les Britanniques ont besoin des Arabes au Moyen-Orient et restreignent désormais l’immigration des Juifs en Palestine. L’Irgoun et l’Agence Juive maintiennent que dans le conflit il vaut mieux ménager les Anglais. Le Lehi, lui, essaie dans un premier temps de s’allier à l’Italie fasciste et à l’Allemagne hitlérienne pour combattre les Britanniques et créer un régime sioniste totalitaire en Palestine. L’organisation paramilitaire abandonne cette politique pendant la guerre et devient plutôt prosoviétique. Le Lehi compte parmi ses dirigeants un futur premier ministre israélien, Yitzakh Shamir. Le Lehi-Groupe Stern se spécialise dans les attentats individuels. Parmi ses nombreux faits d’armes, le meurtre en 1944 du secrétaire d’État britannique au Caire, Lord Moyne, et en 1948 celui du comte Folke Bernadotte, médiateur des Nations-Unies pour réaliser le plan de partage de la Palestine en deux États.

Le Palmach est une organisation paramilitaire créée en 1941 pour venir en aide aux Britanniques au cas où les forces de l’Axe entreraient en Palestine (les Français de Vichy contrôlent alors le Liban et la Syrie). En 1945, le Palmach se retourne contre les Britanniques, organise l’entrée illégale d’immigrants juifs et se livre à du sabotage d’installations militaires. Ce groupe est responsable du massacre d’Ein al-Zeitoun en 1948, un village palestinien rasé par ses soins avec l’exécution sommaire de 37 villageois pris au hasard. Parmi ses dirigeants, un futur premier ministre d’Israël, Yigal Allon, qui prépare avec Ben Gourion le plan Daleth, selon l’historien israélien Ilan Pappé un plan de nettoyage ethnique de la Palestine.[2]

L’État d’Israël créé dans le sang

Pendant la guerre israélo-arabe, en avril 1948, des combattants issus de l’Irgoun et du Lehi se livrent au massacre d’une centaine de civils palestiniens dans le village de Deir-Yassin. La gauche sioniste qualifie alors de « terroristes » l’Irgoun et le Lehi. Dès avant le départ des Britanniques, les paramilitaires juifs prennent le dessus sur les milices palestiniennes et plus de 350 000 Arabes fuient vers l’exil.

L’Irgoun, le Lehi, le Palmach et la Haganah fusionnent en 1948 pour créer Tsahal. Au lendemain de la déclaration d’indépendance du 14 mai 1948, les États arabes entrent en guerre contre Israël. Divisées et peu aguerries, les armées arabes ne font pas le poids face à la nouvelle armée israélienne, qui bénéficie d’un apport massif d’armement soviétique.

Le nouvel État sioniste procède alors à un nettoyage ethnique de grande ampleur. Les civils d’environ 500 villages palestiniens sont expulsés. La guerre provoque la mort de 2 % de la population arabe.

Pour les Palestiniens, c’est la Nakba, la « catastrophe », les exilés atteignent le chiffre de 720 000. Gaza passe sous contrôle égyptien, la vieille ville de Jérusalem et tous les territoires à l’est sous juridiction jordanienne.

Quand le terrorisme israélien était réprimé [3]

Depuis la création de l’État d’Israël, certains Israéliens n’ont pas hésité à tuer des Palestiniens pour la simple raison qu’ils étaient Palestiniens. Les meurtres racistes existent dans bien d’autres pays, mais il est inquiétant de voir que certains de ces attentats sont régulièrement applaudis et célébrés par la droite israélienne. Par exemple l’assassinat de 29 Palestiniens dans une mosquée d’Hébron en1994.[4] Ou l’assassinat du premier ministre Yitzakh Rabin par un extrémiste israélien en 1995.

Dans les années 1980, des membres du parti religieux Goush Emunim, qui estime que Dieu a donné la Cisjordanie aux Juifs, fondent une organisation secrète, Makhteret-Jewish Underground qui organise des attentats contre les Palestiniens des Territoires occupés. Entre autres, des attentats à la bombe contre les maires de Naplouse et de Ramallah et une fusillade au Collège islamique d’Hébron qui fait trois morts. Deux complots, un projet de faire exploser la Mosquée du Dôme à Jérusalem et un autre, de faire sauter cinq bus palestiniens, forcent les autorités à intervenir. L’organisation est démantelée, 25 personnes sont arrêtées, presque toutes des colons de Cisjordanie.

Le TNT, Terror Neged Terror (la terreur contre la terreur), met en pratique les préceptes du rabbin Meir Kahane, du parti Kach, pour qui un terrorisme juif doit répondre au terrorisme arabe. Il s’agit essentiellement de militants religieux d’origine judéo-américaine retranchés dans une colonie sioniste dans la ville palestinienne d’Hébron qui commettent quelques attentats en 1983-84 et finissent par se faire arrêter.

La terreur contre les Palestiniens devient banale 

En 1982, lors de l’invasion du Liban, le ministre de la Défense Ariel Sharon avait déjà laissé les milices chrétiennes entrer dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila pour en massacrer les habitants. Une fois premier ministre, en 2002, Sharon lance une opération de représailles en Cisjordanie à la suite d’un attentat contre un hôtel sur la côte. Un quartier entier du camp de Jénine est rasé. Le quotidien israélien Ha’aretz parle de 200 Palestiniens morts, l’ONU de 4000 sans abris. Sharon assigne Yasser Arafat à résidence à Ramallah où il finira ses jours. Entretemps, en 2003, certains membres du gouvernement Sharon parlent d’éliminer le chef de l’Autorité palestinienne.

Dès l’occupation de la Cisjordanie en 1967, le stratège israélien Moshe Dayan proclame « Jérusalem et les monts d’Hébron resteront à jamais entre nos mains ». Depuis, tous les gouvernements israéliens ont encouragé, ouvertement ou en sous-main, l’installation de colons sionistes dans tout le territoire. En violation de la quatrième Convention de Genève qui stipule qu’un occupant ne peut pas « procéder à la déportation ou au transfert d’une partie de sa propre population civile dans le territoire occupé par elle ». Aujourd’hui, les colons juifs de Cisjordanie sont plus de 700 000. Pour les communautés palestiniennes soumises à d’incessantes exactions et enfermées dans des enclaves de plus en plus réduites, cette colonisation s’apparente à un régime d’apartheid qui n’ose pas dire son nom.

Depuis le cessez-le-feu théorique de la guerre de Gaza, l’ONU a enregistré en octobre plus de 260 attaques de colons contre des Palestiniens, en particulier pour empêcher la récolte des olives ou la culture des champs. Il s’agit du bilan le plus lourd depuis la collecte de données de ce type en 2006. Les autorités n’ouvrent une enquête qu’une fois sur vingt, les condamnations sont rares.[5]

La terreur s’exerce parfois par collaborateurs interposés. En 2025, Benyamin Nétanyahou a admis que son gouvernement avait armé une milice arabe à Gaza, les « Forces populaires », responsable de pillages de l’aide alimentaire et de fusillades dans les foules en quête de nourriture.[6]

La destruction de Gaza

L’attaque terroriste du Hamas et du Jihad islamique du 7 octobre 2023 contre le territoire israélien voisin de la bande de Gaza déclenche une guerre qui en deux ans voit la destruction systématique de ce territoire de 2,3 millions d’habitants. En date du cessez-le-feu théorique du 9 octobre 2025 l’armée israélienne a tué 67 211 des 2,3 millions de Gazaouis, dont au moins 20 000 enfants. Si on ajoute l’estimation conservatrice de 2000 morts ensevelis sous les décombres, cela représente plus de 3 % de la population de l’enclave au début des années 2020. Avec les 169 961 blessés, cela fait un total de 10,3 % de victimes. Selon des données confidentielles de l’armée israélienne, 83 % des tués seraient des civils, pas des combattants.[7]

Hôpitaux, écoles, administration, presque toute l’infrastructure civile a disparu. Selon le quotidien anglais The Guardian, 78 % des 250 000 constructions de la bande de Gaza ont été endommagées ou détruites et 95 % de la population, soit 2,1 millions d’individus, sont désormais des personnes déplacées.[8]

Toujours selon le Guardian, on peut désormais parler de « gécocide », ce sont les bases mêmes de la vie qui ont été attaquées. Il ne reste que 200 hectares de champs intacts, soit 1,5 % des terres cultivées d’avant la guerre. Les systèmes de traitement des eaux usées et de ramassage des ordures ont été détruits, la nappe aquifère est complètement contaminée, l’eau potable est pratiquement introuvable, chaque mètre carré du territoire contient en moyenne 107 kg de gravats, etc.[9]

Génocide ?

Israël risque de devoir répondre un jour d’accusations de génocide devant la Cour internationale de Justice. Pour constater un génocide, il faut prouver « l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux » (Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide).

En attendant, des soldats parlent. Un documentaire du réseau ITV décrit un conflit où toutes les lois de la guerre concernant les populations civiles ne s’appliquent plus.[10] Parmi les témoignages les plus choquants, un officier israélien ordonne à un tank de tirer sur un bâtiment où un homme est en train d’accrocher des vêtements sur une corde à linge, prétendant qu’à 600 mètres du lieu, il avait « vu » sans jumelles qu’il s’agissait d’un tireur d’élite !

Israël, État voyou ? Ce qui est certain, c’est que les prétentions à la supériorité morale de cette nation font de moins en moins le poids.

 

 

 

[1] Matthew Hughes, “The Banality of Brutality: British Armed Forces and the Repression of the Arab Revolt in Palestine, 1936–39”. English Historical Review, vol. CXXIV No. 507, 314–354, Oxford, 1er avril 2009. https://www.semanticscholar.org/paper/The-Banality-of-Brutality%3A-British-Armed-Forces-and-Hughes/4b638227046a3e1183a90998e5cf6a081e620108

[2] Ilan Pappé, “ The 1948 Ethnic Cleansing of Palestine ”,  Journal of Palestine Studies, 36(1), 6–20., Beyrouth, 21 décembre 2020.  https://doi.org/10.1525/jps.2006.36.1.6

[3] A. Pedahzur et A. Perliger, “ Jewish terrorism in Israel ”., Columbia University Press, New York, 2009. https://books.google.ca/books?hl=fr&lr=&id=DF03xwLaPucC&oi=fnd&pg=PR10&dq=Jewish+terrorism+in+Israel&ots=fExr4h4rQU&sig=xH7tVSq4gfH7jIAi8LBM9yY4Ubg&redir_esc=y#v=onepage&q=Jewish%20terrorism%20in%20Israel&f=false

[4] Pierre Haski, « Hébron, funeste prière pour un massacre », Libération, Paris, 17 février 1995. https://www.liberation.fr/planete/1995/02/17/hebron-funeste-priere-pour-un-massacre_122975/

[5] Jason Burke, “They have total impunity’: West Bank settler violence surges after Gaza ceasefire”, The Guardian, Londres, 18 novembre 2025. https://www.theguardian.com/world/2025/nov/18/west-bank-surge-settler-violence-israel-palestine

[6] Lorenzo Tondo, “Israel accused of arming Palestinian gang who allegedly looted aid in Gaza”, The Guardian., Londres, 5 juin 2025. https://www.theguardian.com/world/2025/jun/05/israel-accused-of-arming-palestinian-gang-who-allegedly-looted-aid-in-gaza

[7] Emma Graham-Harrison et Yuval Abraham, “Revealed: Israeli military’s own data indicates civilian death rate of 83% in Gaza war”, The Guardian, Londres, 21 août 2025. https://www.theguardian.com/world/ng-interactive/2025/aug/21/revealed-israeli-militarys-own-data-indicates-civilian-death-rate-of-83-in-gaza-war

[8] Jason Burke, “The ruin of Gaza: how Israel’s two-year assault has devastated the territory”, The Guardian, Londres, 7 octobre 2025. https://www.theguardian.com/world/ng-interactive/2025/oct/07/the-ruin-of-gaza-how-israel-two-year-assault-has-devastated-the-territory

[9] George Monbiot, “Israel’s gecocide in Gaza sends this message: even if we stopped dropping bombs, you couldn’t live here”, The Guardian, Londres, 27 septembre 2025. https://www.theguardian.com/commentisfree/2025/sep/27/israel-ecocide-gaza-bombs-agricultural-land-genocide

[10] Julian Borger, “Israeli soldiers speak out on killings of Gaza civilians”, The Guardian, Londres, 10 novembre 2025. https://www.theguardian.com/world/2025/nov/10/israeli-soldiers-breaking-ranks-gaza-civilians-human-shields

 

 

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