À propos de l'auteur : Dominique Lapointe

Catégories : Société, Sports

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Après 87 ans de règne, les Redskins de Washington disparaissent.

Dominique Lapointe

Au moment où s’écrivent ces lignes, il y a toujours une possibilité qu’une équipe inédite gagne le Super Bowl 2023.  Ce serait une première pour les tout nouveaux Commanders de Washington, même si, en réalité, cette organisation a déjà remporté trois championnats de la NFL. Mais c’était à une autre époque, quand il était admis de porter un nom qui évoque les Premières Nations autochtones, en l’occurrence Redskins, les Peaux rouges.

Les dirigeants du Club de football de Washington, appellation temporaire, ont donc mis deux ans à consulter, à trouver nouveau un nom qui, espérait-on, ferait définitivement table rase des controverses et, surtout, des menaces de retrait de certains commanditaires.

Un héritage controversé

Fondés en 1932, les Boston Braves ont été rapidement rebaptisés pour les distinguer du club de baseball local avant d’être déménagés à Washington en 1937. À cette époque en Amérique, il est de bon ton d’octroyer des noms et des logos qui rappellent les nations « indiennes » aux organisations sportives. Des symboles d’honneur, de courage et d’esprit de corps.

Des coiffes de plumes qui pourraient, autre avantage, faire ombrage à des décennies peu glorieuses de persécutions, de spoliations et d’assimilation forcée des Amérindiens qui, d’ailleurs, étaient toujours une réalité largement répandue.

Mais comme nombre de clubs de sport amateur, tant autochtones qu’allochtones, n’hésitent pas à adopter le vocable « red », pourquoi pas ?

Comme il arrive fréquemment dans l’univers culturel, la signification des symboles change avec le temps et peut devenir source de controverse. C’est ainsi que, selon certaines théories, le terme « peau rouge » tirerait son origine des autochtones eux-mêmes qui voulaient se démarquer des colonisateurs blancs et leurs esclaves noirs, allant même jusqu’à accentuer ce caractère physique dans leur maquillage de cérémonial à l’ocre rouge.

Mais d’autres sources suggèrent plutôt une référence à la peau ensanglantée de chevelure qui pouvait rapporter une prime intéressante aux chasseurs de scalps du XIXe siècle.

Un fait demeure toutefois, l’expression fut aussi utilisée dans le discours populaire de façon péjorative dans des contextes racistes qui sont loin d’une partie de football.

Ces trente dernières années, la direction des Redskins a produit moult argumentaires appuyés de sondages et d’experts, et ce jusqu’en Cour suprême, pour conserver finalement avec succès son nom d’origine. Il faudra cependant le drame entourant la mort de George Floyd et le mouvement antiracisme Black Lives Matter de 2020, pour que les pressions sur les commanditaires et actionnaires aient raison de l’appellation de l’équipe.

Fait confondant quand on considère que les communautés ethniques de couleur, particulièrement noires, sont, depuis plusieurs décennies, largement dominantes chez les joueurs de la NFL.

Après la disparition des Eskimos d’Edmonton de la Ligue canadienne de football, il ne reste que les Chiefs de Kansas City qui arborent encore des symboles, des logos et des célébrations de foule à saveur autochtone dans cette industrie.

Ailleurs chez les pros

Même les centenaires Cleveland Indians de la Ligue majeure de baseball se sont finalement métamorphosés en Cleveland Guardians tout récemment, également dans la foulée du mouvement Black Lives Matter.

Il ne reste que les Braves d’Atlanta du baseball majeur qui, après avoir abandonné la distribution de tomahawks en mousse aux fans, persiste en prétextant discuter avec des représentants des Premières Nations sur les façons de bonifier la marque dans l’intérêt de tous.

À ce chapitre, le cas des Blackhawks de Chicago de la Ligue nationale de hockey est des plus intéressants.

Black Hawk était un chef amérindien Sauk devenu célèbre dans sa lutte contre les autonomistes américains aux côtés des Britanniques au début du XIXe siècle. La direction du club de baseball avait réussi à obtenir l’appui de l’American Indian Center, faisant valoir un hommage à une figure légendaire des Premières Nations, un héros dont le nom fut également symbole de courage pour des divisions de l’armée américaine.  On s’était aussi entendu sur une utilisation parcimonieuse et éducative de la marque auprès du grand public vers 2015.

Mais l’appui s’est vite dissipé dans le même élan des deux dernières années avec l’argumentaire systématiquement avancé par les groupes de pression : l’utilisation d’images et de symboles liés aux Premières Nations par des organisations non aborigènes demeure une offense à celles-ci et perpétue des stéréotypes inacceptables.

Mais les Blackhawks de Chicago ne semblent pas vouloir, pour l’instant du moins, changer de nom.

Juste retour du balancier ou occasions manquées ?

Le Staples Center de Los Angeles vient tout juste de changer de nom, même après douze ans d’un contrat à perpétuité avec son commanditaire Staples.

Après deux Coupes Stanley des Kings, six championnats des Lakers de la NBA (basketball masculin) et trois titres de la WNBA (basketball féminin), la valeur de la marque explosait. Il n’en fallait pas davantage pour racheter le contrat de 2009 et finalement le céder à un nouvel investisseur de Singapour, Crypto.com, pour la somme faramineuse de 700 millions de dollars américains sur 20 ans. Un record absolu dans le monde des stades.

C’est dire la valeur qu’on accorde aujourd’hui à la visibilité du sport professionnel qui se négocie à coups de dizaines de millions par année dans les arénas et stades de la planète. Et ce n’est pas le prestige qui attire les commanditaires, mais bien le retour sur investissement, en l’occurrence, les millions de fans et de téléspectateurs qui orienteront leurs attitudes et comportements en faveur du produit ou service annoncé.

Quelle est la valeur du logo des Blackhawks (par ailleurs magnifique depuis sa dernière refonte) ? En quoi ces images, ces noms, ces couleurs, ces chants de foule même, contribuent-ils , gratuitement soulignons-le, à conserver la présence autochtone dans l’inconscient de centaines de millions de citoyens, dans la mémoire collective ? Ou sont-ils au contraire des représentations méprisantes des premiers occupants qu’il faut effacer à tout prix ?

Est-ce un gain ou un déficit pour les autochtones de se soustraire ainsi de la scène du sport professionnel, de la mode, du théâtre allochtone, et même de musées, quand on pense à ces artéfacts acquis dans des contextes historiques moins sensibles et qui sont restitués aujourd’hui aux communautés ?

Il se trouvera peut-être un jour des Québécois « pure laine » pour revendiquer la fin du GO HABS GO !, car le H sur le logo des Canadiens signifie Hockey et non Habitant. Une légende veut que le propriétaire du Madison Square Garden ait inventé ce surnom en 1924 pour se moquer des joueurs canadiens français de l’équipe… eux aussi courageux, rusés, solidaires.

Un commentaire

  1. Drainville. Rejean 13 décembre 2022 à 10:19 pm-Répondre

    Excellent article ! Le livre  » La note américaine  » de David Grann relate les meurtres de membres de la tribu des Osages. Sur les terres accordées ( reserve) à ces autochtones déplacés par le gouvernement américain , ceux- ci découvrirent du pétrole et devinrent riches. La société américaine ne pouvait accepter cela ! Tragédie bouleversante @

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