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Capture d’écran
En juillet, Donald Trump avait donné 50 jours puis dix à Vladimir Poutine pour accepter un cessez-le-feu en Ukraine. Le maître du Kremlin a fait la sourde oreille. Sa rencontre en Alaska le 15 août avec son homologue américain pour discuter d’un règlement de la guerre s’est terminée par des voeux pieux diplomatiques. Pas le moindre « deal», pour reprendre le mot fétiche de Trump. Puis, lundi le 18 août lors d’une réunion incluant divers dirigeants européens à Washington, il a affirmé avoir « commencé les préparatifs » d’une rencontre entre les présidents russe et ukrainien « dans un lieu à déterminer » avant une rencontre tripartite qui viendra plus tard. Pour l’heure, la Russie de Poutine, qui se considère toujours comme un empire, mène une guerre d’usure qu’elle est convaincue de gagner malgré toutes les sanctions occidentales contre elle depuis plus de trois ans.
Antoine Char
Georges Sokoloff , comme beaucoup de Russes blancs était chauffeur de taxi à Paris. Avant de mourir en 2015 à 80 ans, l’historien, politologue et économiste français a beaucoup écrit sur le pays de ses ancêtres qu’il qualifiait de « puissance pauvre ». Si elle l’est encore plus depuis son invasion de l’Ukraine le 24 février 2022, elle ne s’écroule pas malgré une myriade de sanctions occidentales. Comment l’expliquer ?
Dès l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, Zbigniew Brzezinski rappelait ceci : l’Ukraine sera l’enjeu décisif du début du XXIe siècle sur le continent eurasiatique et pour l’ex-conseiller du président Jimmy Carter (1924-2024), la Russie constituera un « trou noir » sur l’échiquier mondial.
Deux ans plus tôt, l’URSS contrôlait encore une bonne partie du continent européen et bombait le torse face aux États-Unis en clamant être la seule autre puissance à gérer les destinées du monde.
Petite puissance économique hier, la Russie, n’en déplaise à Vladimir Poutine l’est encore davantage depuis son « opération militaire spéciale » en Ukraine. Mais voilà, peu importe ses maigres moyens, la Russie, encore et toujours, poursuit ses ambitions impériales. Sa volonté de puissance a toujours marqué son histoire. Une certaine centralité sur l’échiquier international ne suffit pas. C’est bien connu si Poutine n’a jamais digéré l’effondrement de l’Union soviétique qu’il a qualifié de « plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle » il n’a pas du tout apprécié cette petite phrase de Barack Obama pour qui, désormais, la « Russie est une puissance régionale ».
La Chine et l’Inde à la rescousse
Géant géopolitique, nain économique, la Russie, affiche encore une croissance de son PIB (quatorze fois moins élevé que l’américain) grâce à ses exportations d’hydrocarbures à destination de ses deux plus gros clients : la Chine et l’Inde qui lui permettent ainsi de remplir ses coffres et de contourner, avec ses « bateaux fantômes », les quelque 15 000 sanctions occidentales. Ces revenus tirés de la vente de gaz et de pétrole assurent une part gargantuesque de son budget depuis des lustres. Mais le prix du baril d’or noir risque de continuer à baisser cette année. Selon la Banque mondiale, les prix du Brent, référence mondiale, devraient avoisiner les 64 dollars le baril — une baisse de 17 dollars par rapport à 2024, et s’établir à 60 dollars seulement en 2026.
« Dès le départ, le système de sanctions était voué à l’échec. Les gouvernements européens n’utilisent pas les sanctions seulement pour nuire à l’économie russe, mais pour prouver leur soutien à l’Ukraine, montrer leur solidarité pour des raisons de politique interne. Seulement, en agissant ainsi, l’UE se sanctionne elle-même », estime l’économiste russe en exil Dmitry Nekrasov (1)
L’économie russe « tient le coup » parce que de manière générale les sanctions finissent toujours par être contournées. Les Iraniens, par exemple, peuvent mettre la main sur différents produits occidentaux en les achetant en Turquie ou dans les États du Golfe.
Et, comble de l’ironie, le Fonds monétaire international prédisait en avril 2024 que l’économie russe connaîtrait une croissance plus rapide que celle de toutes les économies avancées du monde cette année-là, y compris les États-Unis. Mais le FMI s’est trompé : la croissance annuelle a ralenti à 1,4 % au premier trimestre, son niveau le plus faible depuis le deuxième trimestre 2023, selon les chiffres officiels.
Au forum économique de Saint-Pétersbourg, tenu du 18 au 21 juin dans la ville où Poutine a vu le jour, Maxim Rechetnikov, le ministre de l’Économie, a d’ailleurs tiré la sonnette d’alarme : « La Russie est au bord de la récession.» (2)
Avec une inflation qui tournerait autour de 10 % et la politique monétaire très stricte de la Banque centrale russe qui maintient un taux directeur de 20 % comment peut-il en être autrement ?
« Pas de catastrophe économique »
Par quel « miracle » la Russie tient-elle économiquement malgré la myriade de sanctions et une guerre qui s’éternise ? « Seule la moitié du monde a rejoint la coalition de sanctions. La Russie peut contourner les sanctions en s’appuyant sur la Chine et d’autres pays voisins. Cela coûte cher, et le niveau de vie des Russes baisse, mais ce n’est pas une catastrophe économique », explique Sergueï Guriev, professeur et doyen de la London Public School (échange de courriels).
« De plus, la Russie est entrée en guerre avec un important fonds souverain, un « trésor de guerre ». La moitié a été gelée par l’Occident, tandis que l’autre moitié a servi à financer la guerre. Ce trésor de guerre est presque entièrement dépensé. La Russie utilise également l’inflation pour financer la guerre, ce qui réduit encore davantage le niveau de vie des Russes. Ceux-ci ne protestent pas, car Poutine a considérablement accru la répression. »
Un effondrement soudain de l’économie est-il probable ?
« Pas immédiatement. La pression s’intensifie, mais Poutine dispose encore des ressources nécessaires pour prolonger la guerre. Pour le forcer à négocier, l’Occident doit le convaincre que le temps joue en sa faveur », croit le dissident russe. Guriev, faut-il le rappeler, est l’un des principaux détracteurs du régime de Poutine et il joue un rôle clé au sein de l’International Working Group on Russian Sanctions, qui aide les pays occidentaux à définir avec précision les mesures à prendre à l’encontre de Moscou.
Pour l’heure, la défense est le principal moteur de l’économie russe pesant plus de 8 % du PIB, contre 3 % avant la guerre, contre environ … 40 % en URSS avant Mikhaïl Gorbatchev (1931-2022). Poutine a beau rassurer régulièrement sa population, si la Russie devait entrer en récession qu’arrivera-t-il sur le champ de bataille ukrainien ? Les canons tonneront peut-être moins, mais ne se tairont pas pour autant. Jour après jour, l’armée russe grignote la ligne de front. Elle contrôlerait désormais 20 % du territoire ukrainien.
Mais aujourd’hui comme il y a plus de trois ans, Poutine sous-estime toujours la capacité de résistance des « frères » ukrainiens. Et qu’importe si son armée peine à recruter et qu’une centaine de soldats déserteraient chaque semaine, il cherche à tout prix à briser leur moral en frappant jour après jour des cibles civiles. Il n’ y a jamais eu autant de drones au-dessus des localités ukrainiennes : au moins 7000 ont été lancés en juillet, un record depuis le début de l’invasion. Plus que jamais, le chef du Kremlin est déterminé à faire durer la guerre.
Et s’il ne peut la gagner, pour l’arrêter il réclame que l’Ukraine lui cède quatre régions partiellement occupées (Donetsk, Lougansk, Zaporijjia et Kherson). Exigences bien sûr jugées inacceptables pour Volodymyr Zelensky qui n’a pas – ô surprise ! – été invité au sommet en Alaska.
Poutine n’a pas compris …
Pour l’historienne et politologue française Anne de Tinguy, le Kremlin « n’a pas imaginé que les forces russes allaient trouver en face d’elles une nation en armes déterminée à défendre son territoire et son indépendance. Il n’a pas non plus compris qu’en envahissant massivement l’Ukraine après avoir annexé la Crimée en 2014, il allait conforter le sentiment national ukrainien et précipiter son ancrage à la communauté euro-atlantique. En dépit des mises en garde, il n’a pas non plus anticipé que sa décision allait durablement mobiliser les États occidentaux aux côtés de l’Ukraine, renforcer l’unité européenne et les liens transatlantiques ». (3)
Bref, Poutine a eu tout faux. Mais voilà, malgré les nouvelles donnes géopolitiques et les sombres nouvelles économiques il ne s’arrêtera pas militairement, même si Donald Trump « très mécontent » a évoqué le 5 juillet et vingt-trois jours plus tard de nouvelles sanctions. Il ne s’est rien passé. La Russie, faut-il le rappeler, est le pays le plus « puni » au monde et malgré les rodomontades de l’« ami américain», Poutine est convaincu que la montre joue pour lui : la guerre coûte une fortune à l’Occident et ses opinions publiques commencent vraiment à se lasser.
Comme le locataire de la Maison-Blanche, mais pour des raisons différentes, Poutine, à l’instar de tous ses prédécesseurs à la tête du plus grand État de la planète, a l’obsession de la grandeur chevillée au corps. Pour lui, la Russie n’a jamais été une « puissance pauvre » et l’Ukraine restera toujours le berceau de l’État russe.
Pour le ministre lithuanien des Affaires étrangères, Kestustis Budris, c’est tout simple : « La Russie ne peut accepter que l’Union soviétique se soit effondrée et n’existe plus. C’est un pays impérialiste, qui ne peut admettre l’indépendance et la souveraineté d’aucun de ses voisins. Ce n’est pas seulement mon avis : tous les pays limitrophes de la Russie vous le diront. Ils ont été impliqués dans des guerres dans toutes les directions depuis 1991. » (4)
Dès son entrée au Kremlin en 1999 (son « bail » se terminera officiellement en 2030), le maître du Kremlin le rappelait d’ailleurs avec ces mots : « La Russie a été un grand pays et le restera. » Coûte que coûte. Et, croit-il, elle ne peut vraiment l’être qu’en s’appropriant l’Ukraine. Quel qu’en soit le prix. Même si la forteresse Poutine devrait finir par être un château de cartes.
(1) https://www.philonomist.com/fr/entretien/les-sanctions-contre
(4) https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/26/la-russie-de-poutine-est-un-pays-imperialiste-qui-ne-peut-admettre-aucun-de-ses-voisins-une-conversation-avec-kestutis-budrys-ministre-des-affaires-etrangeres-lituanien/


