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Christian Tiffet
Les Syriens ont célébré le 8 décembre le premier anniversaire du renversement du régime de Bachar al-Assad à Damas. Énormes sont les défis continuant de façonner le quotidien des habitants du pays après quatorze années de guerre civile et des décennies de dictature. Leur nouveau dirigeant, Ahmed al-Chaara, un ancien djihadiste, a fait ces derniers mois le tour des capitales régionales et internationales. Autrefois dans la ligne de mire de Washington, il a été chaleureusement reçu en novembre par Donald Trump.
Antoine Char
Abu Mohammad al-Julani : tel était son nom de guerre et depuis son divorce avec al-Qaïda, Ahmed al-Chaara, courtise la communauté internationale en lui promettant d’être un fidèle partenaire dans la région la plus tourmentée du globe. En accueillant le président intérimaire syrien le 10 novembre à la Maison-Blanche, Donald Trump a eu ces mots : « Je l’aime bien ! » A-t-il raison de s’épancher sur le « tombeur » de Bachar al-Assad ?
Il a beaucoup promis : des réformes économiques, l’inclusion politique, la coopération anti-terroriste, le respect des droits humains y compris les droits des femmes qui n’ont plus l’obligation de porter le hijab (voile).
« Il réussit d’autant mieux qu’il provoque une forme de soulagement par rapport aux craintes qu’il pouvait susciter. Il est manifestement bien conseillé, notamment communication, ce serait intéressant de voir qui est derrière », note Guillaume Ancel, ancien officier français et écrivain (échange de courriel).
Le Congrès américain veille au grain et demande à la Maison-Blanche de certifier tous les six mois les progrès du nouvel « ami » syrien. Terroriste un jour, terroriste toujours ?
Vaste programme
Pour l’heure, son « offensive de charme » auprès des dirigeants occidentaux tient la route. « Nous ferons tout ce que nous pouvons pour que la Syrie réussisse », a encore lancé le locataire de la Maison-Blanche. Et pour y arriver, il faudra aider massivement ses habitants : 90 % vivent dans la pauvreté absolue et 70 % ont besoin d’aide humanitaire après une guerre civile ayant fait plus d’un demi-million de morts en 14 ans.
Vaste programme donc, mais les trois millions de Syriens ayant mis fin à leur exil en Turquie, au Liban et en Jordanie semblent y croire. Ça ne peut être pire qu’avant la chute d’Assad fils le 8 décembre 2024.
Peut-être, mais remettre le pays à flot coûtera au bas mot 400 milliards de dollars, estime la Banque mondiale. Washington est prêt à puiser dans son portefeuille, à condition notamment d’avoir une base militaire non loin de Damas pour faire contrepoids à la Russie avec sa base aérienne près de Lattaquié (nord) et celle de Tartous sur la Méditerranée. Il faut bien un retour sur investissement.
L’Iran, gros hic
Dans l’immédiat, l’homme fort de Damas estime que Moscou et Téhéran restent des « partenaires importants » pour son pays. Le gros hic pour Washington, c’est l’Iran. Le pays des ayatollahs a certes perdu son influence chez son voisin meurtri, mais il n’est pas totalement rayé de la carte syrienne. Idem pour son allié libanais le Hezbollah.
Les deux sont les gros maillons de l’« axe de la résistance » à Israël.
« J’imagine volontiers que deux relations vont être majeures pour l’évolution de la Syrie, celle avec l’Iran pour commencer et bien sûr avec le Liban », estime Guillaume Ancel, auteur notamment de Petites leçons sur la guerre : comment défendre la paix sans avoir peur de se battre.
En attendant, un an encore après la chute de l’un des régimes les plus répressifs au monde, une grande partie de la Syrie échappe toujours au régime du tombeur d’Assad. Et le plateau du Golan, annexé par Israël depuis la guerre des Six jours (1967) et qui compte aujourd’hui 30 000 colons, reste une épine dans le pied du président intérimaire. Lors de sa visite à Washington, Trump l’a bien incité à suivre l’exemple des Émirats arabes unis, du Bahrein, du Maroc et du Soudan (Accords d’Abraham, l’une des grandes réussites de son premier mandat) en normalisant ses relations avec l’État hébreu qui répète qu’aucun accord ne sera conclu sans reconnaissance de son annexion du Golan.
Mais là encore, la Syrie – comme le Liban – reste une plaque tournante de toutes les rivalités moyen-orientales et elle ne peut se rapprocher d’Israël qui veut doubler la population de colons sur le Golan, sans risquer d’être déstabilisée d’une manière ou d’une autre.
Instabilité, mot-clé
Pour Sami Aoun, professeur au département d’histoire et de sciences politiques à l’Université de Sherbrooke, la Syrie restera instable « tant que subsisteront les milices soutenues par l’Iran et le Hezbollah, les forces turques, la présence militaire russe, les déploiements américains, les groupes jihadistes transnationaux. Une stabilisation implique un accord international fixant un calendrier réaliste pour un désengagement progressif, accompagné d’une supervision de l’ONU » (échange de courriel).
Cela fait beaucoup … Surtout pour un pays dévasté économiquement et toujours fracturé ethno-politiquement. Les Kurdes dans le nord-est du pays, à la frontière de la Turquie, rêvent plus que jamais d’autonomie. De manière générale le problème des minorités reste entier. Les alaouites (chiites, dont est issue la famille Assad. ) sur le littoral, les Druzes dans le sud. Ces derniers mois, il y a eu des massacres qui ont fait des milliers de morts dans les deux communautés religieuses.
Dans la « nouvelle » Syrie, à majorité sunnite, Chaara va-t-il asseoir son autorité en jouant lui aussi sur les différences confessionnelles ?
« Somalisation » peu probable ?
Par ailleurs, comment éviter une « somalisation » de la Syrie ? Toujours pour Sami Aoun, qui est aussi directeur de l’Observatoire du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord de la chaire Raoul-Dandurand à l’UQAM, « un effondrement complet de l’État, la fragmentation territoriale durable et l’émergence de seigneuries de guerre incontrôlables – demeurent peu probables ».
Et pourquoi ? « Le nouveau pouvoir est solidement soutenu par un trio régional influent : la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar, qui y voient un rempart contre la résurgence jihadiste comme contre un retour de l’ancien régime. À cela s’ajoute l’appui déterminant de l’administration Trump, dont l’implication directe limite la marge de manœuvre des acteurs désireux de replonger la Syrie dans le chaos.
« Dans ce contexte, les deux puissances régionales qui pourraient être tentées de pousser vers la déstabilisation, en premier lieu Israël, restent pour l’heure freinées : Trump dissuade toute initiative risquant de bouleverser l’équilibre qu’il soutient.
« Par ailleurs, la dynamique kurde reste encadrée par Washington, qui freine son expansion militaire ou politique. La Turquie, elle aussi, n’agit qu’à l’intérieur d’un périmètre restreint : Washington ne lui accorde pas le feu vert pour une offensive majeure contre les Kurdes, ce qui limite les risques d’un embrasement du nord.
« L’Iran, bien qu’affaibli économiquement et stratégiquement, conserve des capacités de nuisance, mais insuffisantes pour renverser le nouvel ordre syrien. Quant à la Russie, elle a choisi de pactiser avec le nouveau pouvoir, ce qui ajoute un facteur supplémentaire de stabilisation et de continuité institutionnelle.
« Ainsi, malgré des fragilités structurelles persistantes, l’équilibre régional actuel rend improbable une dérive du pays vers une somalisation, en raison du soutien extérieur au pouvoir en place, de la dissuasion américaine, et du verrouillage des acteurs susceptibles de créer un chaos incontrôlé », conclut Sami Aoun.
Longues réponses à une question qui se pose à chaque fois qu’un pays implose et devient un trou noir comme ce fut le cas notamment de l’Irak et de la Libye. La géopolitique (voir origine de cette expression dans Sciences & savoirs), a horreur du vide.
Un an après la fuite à Moscou de Bachar al-Assad et de son épouse Asma, la transition se passe plutôt bien. Damas sort peu à peu de son isolement diplomatique. Mais, la Syrie reste un château de sable et Ahmed al-Chaara aura besoin d’une solide baguette magique pour éviter son effondrement.


