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Capture d’écran
Carles Puigdemont prononce un discours devant l’arc de triomphe de Barcelone le 8 août 2024, puis regagne la Belgique.
Daniel Raunet
Tel le célèbre Zorro, l’ancien président de la Catalogne Carles Puigdemont avait nargué les autorités espagnoles le 8 août 2024 avec une apparition éclair en plein Barcelone lors d’une manifestation indépendantiste, alors que pesait contre lui un mandat d’arrêt. Toujours sous le coup de ce même mandat, notre Zorro catalan espère maintenant quitter son exil de Waterloo et retourner librement dans son pays d’ici quelques semaines, où ses partisans lui préparent d’ores et déjà une tournée triomphale aux quatre coins de la Catalogne.[1]
Puigdemont est en exil depuis huit ans et demi à la suite du référendum avorté sur l’indépendance, réprimé par Madrid. Le parlement espagnol a bien adopté une loi amnistiant les organisateurs du scrutin de 2017, mais les tribunaux refusent jusqu’à présent de l’appliquer au cas de quelques anciens dirigeants de la Généralité de Catalogne, dont Carles Puigdemont.
Le mélodrame judiciaire
Le Tribunal suprême d’Espagne maintient mordicus son mandat d’arrêt contre lui. Cette instance, un véritable bastion du conservatisme post-franquiste, est l’instrument principal de la répression judiciaire contre les indépendantistes catalans. Pour éviter que la loi d’amnistie ne s’applique pleinement, le juge Pablo Llarena, responsable du dossier du référendum avorté, a échafaudé une théorie pour le moins étonnante, celle du délit de « prévarication ». Puigdemont et ses collègues ont utilisé des fonds publics pour organiser leur scrutin illégal, ce qui pour le magistrat équivaut à un enrichissement personnel, même si les intéressés n’ont pas empoché le moindre euro.
Le 5 février, la Cour de Justice de l’Union européenne a asséné un camouflet à l’Espagne. Elle a invalidé la décision de 2023 du Parlement européen d’annuler le mandat de trois eurodéputés indépendantistes catalans, Antoni Comín, Carla Ponsati et Carles Puigdemont.[2] Le rapporteur parlementaire chargé d’étudier l’affaire était en effet un eurodéputé bulgare d’extrême droite, membre du même caucus européen que le parti Vox espagnol, à l’origine de la plainte contre les Catalans. On ne peut pas être juge et partie, a estimé le tribunal, l’expulsion des eurodéputés était illégale. En Catalogne, les milieux indépendantistes pavoisent, mais il ne s’agit que d’une victoire morale, vu que l’ancien chef du gouvernement catalan et ses amis n’avaient pas sollicité de nouveau mandat parlementaire européen en 2024.
Tribunal constitutionnel contre Tribunal suprême
Nouveau coup dur pour le juge Llarena, le parquet et le procureur général de l’Espagne ont déposé une requête conjointe auprès du Tribunal constitutionnel lui demandant de casser la décision du Tribunal suprême et son mandat d’arrêt.[3] Pour sa part, le procureur général rejette comme « déraisonnable » la théorie de la malversation comme justification du maintien du mandat d’arrêt. Les représentants du ministère public estiment que la loi d’amnistie couvre bel et bien les dépenses effectuées par les indépendantistes pour la tenue de leur référendum. En prétendant le contraire, le Tribunal suprême violerait donc les prérogatives constitutionnelles du Parlement.
La situation espagnole peut paraître cocasse, vue de nos rives, mais le Tribunal constitutionnel a le pouvoir d’invalider des décisions du Tribunal suprême si celles-ci se substituent à une loi votée par le Parlement. Beaucoup moins conservateurs que leurs collègues du Tribunal suprême, les juges du Tribunal constitutionnel ont déjà débouté à plusieurs reprises ceux qui essayaient de faire invalider la loi d’amnistie des indépendantistes catalans au nom du principe de l’égalité de tous devant la loi[4]. La liste des plaignants déboutés inclut plusieurs gouvernements autonomes conservateurs : la région de Madrid, l’Andalousie, Murcie, la Communauté valencienne, la Castille-Léon, et pas plus tard que le 30 janvier dernier, le gouvernement de la Galice.[5]
Le mélodrame madrilène
Le sort de Carles Puigdemont est intimement lié à celui du gouvernement de Pedro Sánchez à Madrid. Depuis les élections de 2023, les socialistes n’ont pas de coalition majoritaire, mais la droite et l’extrême droite (Parti populaire et Vox) n’ont pas non plus de majorité pour les faire tomber.
Le Parti socialiste espagnol (PSOE) et son aile catalane disposent de 121 sièges sur 350, mais ils arrivent à gouverner bien que le Parti populaire en ait davantage, 137. Avec l’apport du parti néofasciste Vox, 33 sièges, la droite n’arrive pas à fédérer suffisamment de petits partis pour accéder au pouvoir. Le PSOE est en coalition avec le groupe radical de gauche SUMAR (« additionner » en espagnol) 26 députés, ce qui serait insuffisant pour former une majorité sans l’apport ponctuel lors des votes cruciaux d’une galaxie de partis régionaux, certains autonomistes, d’autres indépendantistes. Basques, Galiciens, Catalans, Aragonais, Baléares, Canariens… la vie parlementaire madrilène est une perpétuelle négociation avec les uns et les autres.
Parmi les concessions aux régions faites par Pedro Sánchez, on retrouve un accord avec le Parti nationaliste basque pour une augmentation des pouvoirs d’autonomie de la région de l’Euskadi, un enterrement de la hache de guerre avec le parti indépendantiste basque EH Bildu, une entente avec les indépendantistes catalans de la Gauche républicaine, l’ERC, sur le transfert des trains de banlieue à la Catalogne et l’annulation d’une partie de la dette de la région, une entente avec le Bloc nationaliste galicien sur les infrastructures ferroviaires et routières, des mesures pour renforcer l’autonomie des îles Canaries, etc. Et bien sûr, la loi d’amnistie des leaders catalans qui avaient organisé le référendum interdit de 2017, entente négociée avec les deux frères ennemis de l’indépendantisme, ERC et Junts.
Contre vents et marées, le leader socialiste reste droit dans ses bottes
Malgré la situation précaire de son parti, le président espagnol assure qu’il compte tenir le coup jusqu’aux élections législatives du 22 août 2027. Alors que des pays en situation de gouvernement minoritaire comme la France voisine s’avèrent incapables d’appliquer le moindre programme ambitieux, en sept ans, Pedro Sánchez a réussi à faire passer des réformes substantielles, dont une hausse du salaire minimum de 61 % depuis 2018, une réforme du marché du travail et la régularisation du statut d’un demi-million d’immigrés illégaux.
Avec une croissance du PIB de 2,8 % en 2025, l’Espagne est une des locomotives de l’Europe. 126 milliards d’euros de recettes touristiques, un taux de chômage historiquement bas, 9,9 %, la prospérité relative de l’économie est loin de signifier prospérité des citoyens. En effet, selon le site américain Trading Economics, en Espagne, le PIB par habitant demeure faible, 29 192 $ US en 2024, contre 44 401 $ US au Canada ou 39 441 $ US en France. On estime qu’un quart de la population végète près du seuil de pauvreté.[6]
La gauche de la gauche
Les principaux partenaires du PSOE à Madrid sont les 26 députés du groupe SUMAR, une constellation d’une quinzaine de formations de gauche dirigée par la ministre du Travail, la communiste Yolanda Díaz. SUMAR regroupe des écologistes, des féministes, des militants d’extrême gauche issus du parti Podemos (gauche radicale), ainsi que des progressistes barcelonais, valenciens, madrilènes, galiciens, majorquins, etc.
Au départ dauphine officielle de Pablo Iglesias, un des fondateurs de Podemos, Yolanda Díaz a réussi à dépasser l’impopularité croissante de ce mouvement en fondant la coalition SUMAR. Au lendemain des élections de 2023, Podemos a perdu ses ministères dans le gouvernement de coalition et a claqué la porte de SUMAR, de peur de disparaître dans la nouvelle structure. Le 21 février dernier, la gauche de la gauche a annoncé un nouveau regroupement de quatre formations pour faire face aux prochaines échéances électorales : SUMAR, l’ancien Parti communiste espagnol ressuscité sous le sigle Izquierda Unida, le groupe de gauche catalan Communs de l’ancienne mairesse de Barcelone Ada Colau et le parti madrilène Más Madrid.[7]
Le chantage du parti de Puigdemont à Madrid
Au Parlement espagnol, les sept députés du parti Junts (indépendantiste, centre droit) sont essentiels pour le maintien au pouvoir des socialistes. Depuis le mois de juillet dernier, ces amis de Carles Puigdemont ont mis fin à leur pacte avec le PSOE en vigueur depuis l’octroi de la loi d’amnistie. Cette entente prévoyait des avancées pour l’autonomie de la Catalogne, mais les socialistes n’ont pas livré la marchandise. En particulier le transfert de la collecte des impôts de Madrid à la Catalogne, un privilège qui existe pourtant dans deux autres régions, Navarre et Euskadi (Pays basque). La rupture du pacte a empêché l’adoption du budget espagnol pour 2026, la troisième année consécutive où le gouvernement Sánchez s’est vu forcé de reconduire sans modification le budget de l’année précédente.
Officiellement, Junts boude, mais lors des moments cruciaux, il se rallie aux socialistes. Le Parti populaire et Vox aimeraient bien faire adopter une motion de censure pour renverser Sánchez, mais, dans le système espagnol, toute motion de « censure constructive » (c’est le terme) doit comprendre la liste des formations prêtes à soutenir le futur gouvernement. Et là, les amis de Puigdemont font systématiquement faux bond à la droite.
Sánchez et Puigdemont ont besoin l’un de l’autre
L’usure du pouvoir sévit, l’étoile des socialistes pâlit. Des proches du gouvernement sont impliqués dans des affaires de corruption. Le PSOE, champion du féminisme dans un pays toujours très machiste, fait face à des scandales sexuels. Et les conservateurs viennent de lui ravir une région anciennement socialiste, l’Estrémadure.[8] Un sondage d’opinion de décembre-janvier dernier fait état d’une chute importante du PSOE, de 32,3 % en septembre 2023 à 27,1 % il y a deux mois. Les conservateurs du Parti populaire sont en tête avec 31,5 % des intentions de vote, mais surtout, le parti néofasciste Vox connaît un bond spectaculaire, de 10,9 % en 2023 à 17,9 %.[9] Stagnation de SUMAR, déclin de Podemos, légère érosion des partis régionaux qui avaient appuyé Pedro Sánchez il y a deux ans et demi, le bloc Parti populaire-Vox a désormais 13 points d’avance sur la coalition socialiste.
Il n’est donc pas question pour les socialistes de perdre un seul de leurs alliés. Dont les sept députés de Junts. En Catalogne, ce parti est sérieusement menacé par l’apparition d’une nouvelle formation indépendantiste d’extrême droite, Aliança catalana. Ce parti, hostile à l’immigration en général et aux musulmans en particulier, honnit les socialistes.[10] Pedro Sánchez a donc intérêt à éviter l’écroulement de la formation de Carles Puigdemont en Catalogne. Selon le chroniqueur catalan Oriol March, bien au fait des tractations en coulisse, la brouille entre le PSOE et Junts n’est pas sérieuse : « Y a-t-il des conversations souterraines sur l’avenir judiciaire de Puigdemont ? Sans aucun doute. Si l’an dernier les interlocuteurs du PSOE se sont déplacés à Waterloo, ils pourraient le faire dès cet été en Catalogne. Cette fois-ci, le message est que son retour pourrait se produire dès le printemps. »[11]
Un retour victorieux imminent du Zorro catalan ? Comme le chantait Elvis Presley, « It’s now or never », c’est maintenant ou jamais.
[1] Oriol March, “Com serà el retorn de Puigdemont? Horitzó primavera i ruta per Catalunya », Nació digital,
Barcelone, 14 février 2026. https://naciodigital.cat/politica/com-sera-el-retorn-de-puigdemont-horitzo-primavera-i-ruta-per-catalunya.html
[2] Cour de justice de l’Union européenne, « Arrêt de la Cour – Affaire C-572/23 P -PUIGDEMONT I CASAMAJÓ E.A. / PARLEMENT (LEVÉE DE L’IMMUNITÉ PARLEMENTAIRE) », Luxembourg, 5 février 2026. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:62023CJ0572
[3] Rocío Martínez posada, « La Fiscalía y la Abogacía del Estado defienden amnistiar a Puigdemont”, El País, Madrid, 11 février 2026. https://elpais.com/espana/2026-02-11/la-fiscalia-y-la-abogacia-del-estado-abogan-por-amnistiar-a-puigdemont.html
[4] José María Brunet, « El Constitucional desestima la impugnación contra la amnistía del Supremo”, El País, Madrid, 6 octobre 2025. https://elpais.com/espana/2025-10-08/el-constitucional-desestima-la-impugnacion-contra-la-amnistia-del-supremo.html
[5] Actualidad, « El Constitucional confirma su rechazo al recurso de Galicia contra la ley de amnistía”, Diario del Derecho, Madrid, 30 janvier 2026. https://www.iustel.com/diario_del_derecho/noticia.asp?ref_iustel=1262679
[6] Julien Cassan, « « Il a fait de la survie un art politique » : Pedro Sánchez peut-il encore tenir longtemps à la tête de l’Espagne ? », La Dépêche du Midi, Toulouse, 15 février 2026. https://www.ladepeche.fr/2026/02/15/il-a-fait-de-la-survie-un-art-politique-pedro-sanchez-peut-il-encore-tenir-longtemps-a-la-tete-de-lespagne-13226033.php
[7] Isabelle Piquer, « En Espagne, la gauche radicale cherche l’unité face à la poussée de l’extrême droite », Le Monde, Paris, 22 février 2026. https://www.lemonde.fr/international/article/2026/02/22/en-espagne-la-gauche-radicale-cherche-l-unite-face-a-la-poussee-de-l-extreme-droite_6667828_3210.html
[8] Valérie Demon, «Les socialistes en plein doute après un revers en Estrémadure », La Croix, Paris, 23 décembre 2025. https://www.la-croix.com/international/espagne-les-socialistes-de-pedro-sanchez-en-plein-doute-apres-la-deroute-en-estremadure-20251222
[9] Redacción El País, « Vox se dispara en intención de voto y eleva a 13 puntos la ventaja del bloque de la derecha sobre la izquierda », El País, Madrid, 11 janvier 2026. https://elpais.com/espana/2026-01-12/vox-se-dispara-al-18-y-eleva-a-13-puntos-la-ventaja-del-bloque-de-la-derecha-sobre-la-izquierda.html
[10] The Conversation, « Why the rise of a new far-right party in Catalonia spells danger for the Spanish government », Madrid, 10 décembre 2025. https://theconversation.com/why-the-rise-of-a-new-far-right-party-in-catalonia-spells-danger-for-the-spanish-government-271448
[11] Oriol March,” La paradoxa Puigdemont: trencar era part de la negociación”. Nació digital. Bardcelone, 22 février 2026. https://naciodigital.cat/politica/la-paradoxa-puigdemont-trencar-era-part-de-la-negociacio.html


