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Daniel Raunet
Les Guides suprêmes et les dirigeants de l’Iran se succèdent au rythme implacable des assassinats extrajudiciaires, mais au cœur du régime, une institution tient toujours tête à Trump et Netanyahu, les « Pasdaran », les Gardiens de la Révolution islamique. Qui sont leurs membres et les USA et Israël ont-ils raison de croire qu’un soulèvement populaire contre eux est possible ?
Téhéran, 2003
J’ai rencontré mes premiers Pasdaran quinze jours après la chute, le 9 avril 2003, du régime de Saddam Hussein. Mon rôle dans la couverture radio-canadienne de cette guerre se limitait à l’aspect chi’ite du conflit. J’avais profité d’un passage à Londres quelques semaines plus tôt pour prendre langue avec des représentants du parti Al-Dawa, sympathisants d’un des principaux leaders de l’opposition irakienne, l’ayatollah Mohammed Baqir Al-Hakim, réfugié depuis deux décennies en Iran. Une fois à Téhéran où m’avait dépêché mon employeur, ces contacts m’avaient ouvert les portes de la filière chi’ite irakienne.
J’ai alors vécu en direct la schizophrénie du système iranien. Pour toutes leurs activités, les journalistes étrangers devaient passer par un goulot d’étranglement nommé Ershad, un guichet unique qui relevait du gouvernement du président élu Mohammad Khatami. Un président sans grand pouvoir réel, toutes ses velléités de réforme étaient systématiquement torpillées par les conservateurs des services du Guide suprême. J’avais demandé à être autorisé à aller en Irak via le Kurdistan, mais j’ai finalement compris que mon sort ne dépendait pas d’Ershad, mais des véritables maîtres de la frontière, les Pasdaran.
Après avoir fait antichambre pendant des jours et des jours, j’ai fini par obtenir un feu vert étonnant : « Vous franchirez la frontière Iran-Irak tel jour à telle heure à tel endroit et vous reviendrez quinze jours plus tard à telle heure au même endroit. Officiellement, je ne vous ai rien dit, si vous avez des ennuis en chemin, vous devrez vous débrouiller tout seul, on ne vous connaît pas. »
Mon traducteur désigné d’office était un Kurde Feyli, c’est-à-dire un membre d’une communauté chi’ite irakienne expulsée vers l’Iran dans les années 1980 par Saddam Hussein. À Téhéran, cet ancien prof d’anglais était devenu l’interprète personnel de l’ayatollah Al-Hakim. Un gros bonhomme, religieux, mais pas trop, il finira par se plaindre du montant de la dîme que lui réclamait son leader spirituel, une somme d’environ 20 % de tout patrimoine que collecte le clergé chi’ite une fois dans la vie d’un fidèle.
Qasr-e-Chirin, les Pasdaran de la frontière Iran-Irak
Au jour dit, mon « fixeur » et moi débarquons d’un taxi sur une route secondaire au milieu d’une quinzaine de Gardiens de la révolution. Mon traducteur leur remet un message emballé dans du papier de soie blanc avec un coquet ruban de couleur. Il distribuera des enveloppes du même genre, joliment calligraphiées à la manière ancestrale, lors de la tournée des mosquées chi’ites que nous ferons en Irak, ce qui me fait comprendre qu’il est peut-être mon traducteur, mais que je suis aussi l’idiot utile lui servant de couverture pour Allah sait quelle mission. Les Pasdaran m’ignorent, mais accueillent chaleureusement mon guide.
Puis on attend, on attend. Quoi ? On ne sait pas. Finalement, un véhicule se présente à cinq cents mètres côté irakien et, brusquement, les Pasdaran nous pressent de partir. Ils soulèvent une partie de la clôture et nous rentrons en Irak, presque à quatre pattes, courbés sous les barbelés.
Les Pasdaran et les tablettes pour faire la prière
Le Kurdistan irakien, Bagdad, Najaf, après quinze jours de reportage en Irak, nous repassons sous les barbelés en sens inverse. Mon accompagnateur distribue alors aux jeunes Pasdaran de petits paquets enrobés de papier de soie blanc et munis de jolis rubans qui comblent de joie nos gardes-frontières. Les cadeaux contiennent des « turbahs » (« mohr-e namâz » en persan), des petites tablettes de sable aggloméré sur lesquelles sont inscrites le nom d’Allah ou quelque formule sacrée qui servent lors des cinq prières quotidiennes.
Les fidèles les plus assidus y posent leur front en se prosternant, ce qui, au fil des ans, finit par produire une callosité brunâtre entre les deux yeux, signe de profonde piété et source de prestige dans la communauté. Ces turbahs venaient directement de la ville sainte de Najaf, ils avaient été confectionnés avec de la terre sur laquelle avait coulé, nul doute, le sang des martyrs des origines du chi’isme. D’où l’allégresse de nos Pasdaran. Une explication s’impose.
Martyrologe chi’ite
Le 18 du mois de Mehr de l’an 59 de l’Hégire (10 octobre 680 de notre calendrier), l’Iman Hussein, petit-fils du prophète Mahomet, trouvait la mort à la bataille de Kerbala, dans l’Irak actuel, décapité par un partisan de Mu’awiya, le premier calife de la dynastie omeyyade. Ali-Hussein ibn Ali n’était nul autre que le fils d’Ali bin Abi Talib, cousin germain et gendre du prophète. Selon les sunnites, c’est-à-dire les vainqueurs de Karbala, Ali est le quatrième calife de l’islam. Pour les chi’ites, l’imam Ali est non seulement le successeur légitime du troisième calife, Abou Bakr, mais aussi le premier d’une série de douze imams à la base de leur religion.
Dix-neuf ans avant son fils Hussein, Ali avait lui aussi péri dans des circonstances tragiques. Il avait été assassiné par des kharidjites, une secte opposée au califat dynastique, dans l’oasis de Koufa, aujourd’hui une banlieue de la ville sainte de Najaf. Pour tous les chi’ites, le mois de mouharram est chaque année l’occasion de porter le deuil de ces premiers martyrs de la foi, en particulier le 10 mouharram où la Passion de l’imam Hussein à la bataille de Kerbala donne lieu à des manifestations de douleur et d’autoflagellation collective.
Les croisés de la foi et du Guide suprême
C’est la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988 qui est à l’origine de l’essor des Gardiens de la révolution. L’armée régulière ayant perdu nombre de ses officiers après la chute du chah, l’ayatollah Khomeini s’était appuyé sur cette milice islamiste pour assurer la survie du pays. Les Pasdaran ont rapidement dépassé les militaires en effectifs et ont fourni l’essentiel de la viande à canon sur le front, 500 000 morts de chaque côté. Tant qu’ils ne combattaient que les ennemis extérieurs, ils jouissaient d’une grande popularité dans la population.
Génération après génération, certaines institutions permettaient une « ré-idéologisation » permanente des nouvelles recrues, les mosquées, les clubs d’arts martiaux traditionnels et les hosseyniyye, les établissements de célébration du deuil de l’Imam Hussein lors de l’Achoura, point culminant du calendrier chi’ite.
Cette organisation paramilitaire a toujours échappé au contrôle des élus de la République islamique. Elle relève exclusivement de l’autorité du Guide suprême. « Sans le Guide suprême, ils ne sont rien. Mais sans eux, le Guide n’est rien non plus. Ce sont eux qui assurent la protection du régime », estime Stéphane Dudoignon, chercheur au CNRS français.[1]
L’ayatollah Khomeini leur avait déjà confié de grands avantages économiques dans la construction d’infrastructures civiles, mais c’est surtout à partir de l’accession d’Ali Khamenei aux fonctions de Guide suprême, 1989, que les Pasdaran sont devenus un véritable État dans l’État. Nombre de ses anciens commandants se sont recasés dans les institutions du régime et, par le biais de fondations religieuses opaques exemptes d’impôt, ils ont pris le contrôle de pans entiers de l’économie. Selon le magazine Fortune, les fondations des Gardiens de la révolution représenteraient désormais plus de la moitié du Produit national brut de l’Iran.[2]
La milice se retourne contre le peuple
Dépourvu de références théologiques sérieuses aux yeux du grand clergé chi’ite, Khamenei s’est appuyé sur les Pasdaran pour marginaliser les grands ayatollahs et asseoir son pouvoir absolu. « Manquant de la légitimité du séminaire, Khamenei a cherché la légitimité des casernes » (Karim Sadjadpour, politologue américain à la Fondation Carnegie pour la paix internationale).[3]
Les Gardiens de la Révolution deviennent alors un des principaux instruments de la répression de toute velléité de contestation à l’intérieur du pays. Comme lors de la révolte des citoyens de Mahshad, en 1992, celle du quartier populaire d’Eslamshahr à Téhéran en 1995, les protestations étudiantes de la même année ou les mouvements séparatistes au Kurdistan iranien et au Sistan-Baloutchistan à la même époque.
Ils interviennent massivement pendant les élections présidentielles de l’été 2009 pour bourrer les urnes et faire élire le candidat ultrareligieux Mahmoud Ahmadinejad. Devant le candidat du Mouvement vert, Hussein Moussavi, qui était probablement le véritable vainqueur. Des millions d’Iraniens descendent dans les rues, mais les protestations sont étouffées dans le sang par les Pasdaran et leurs affiliés des milices Bassidj.
La décennie suivante voit une prise en main directe des Pasdaran par le Guide suprême. « Les forces de sécurité ont beaucoup changé depuis 2018, précise Stéphane Dudoignon. On a vu la mise à la retraite en série des officiers de la vieille génération [celle de la guerre Irak-Iran — ndlr] , qui n’étaient pas sans poser problème, remplacés par une nouvelle génération au profil de muraille, très dépendante du Guide suprême, le rôle croissant de l’Artesh, l’armée dite conventionnelle, dans la contre-insurrection afin qu’elle soit aussi “mouillée” dans la répression, le recours systématique à des unités surarmées, venues d’autres régions, sur les lieux de manifestations, la surveillance accrue des échelons inférieurs de la hiérarchie et une contre-information interne de grande ampleur. »[4]
En 2022-2023, une nouvelle génération conteste à nouveau le régime après la mort de Mahsa Amini dans les locaux de la police des mœurs, une jeune Kurde arrêtée pour avoir porté le voile de façon inappropriée aux yeux des censeurs du régime.
Les Pasdaran tuent alors plusieurs centaines de manifestants au Kurdistan iranien et dans les universités. Les protestations reprennent de plus belle après la Guerre des 12 jours et les bombardements israélo-américains de l’été 2025, alimentées par la situation économique catastrophique.
Le mouvement éclate le 28 décembre chez les bazaris, des commerçants pourtant habituellement fidèles du régime, puis s’étend rapidement dans tout le pays. Le pouvoir lâche ses nervis dans les rues, les estimations du nombre de morts vont de 12 000 à 20 000 ; une chape de plomb s’abat sur toute la société.
La structure décentralisée des Pasdaran
Contrairement aux prédictions de Trump et Netanyahu, le peuple iranien n’a pas renversé les mollahs. La Maison-Blanche, toujours en retard d’une charrette dans la compréhension des réalités locales, est en train d’apprendre à ses dépens que le régime iranien est plus coriace que prévu. Une des raisons réside dans la structure même des Gardiens de la révolution islamique. Stéphane Dudoignon explique la durabilité des Pasdaran par leur ancrage local. Ils exhibent une grande homogénéité sociologique, ce sont essentiellement des ruraux ou des banlieusards issus des grands bazars provinciaux. Leurs unités sont organisées sur une base locale, leurs membres se connaissent, ils ont souvent grandi ensemble et appartiennent aux mêmes groupes ethniques.
De nos jours, on estime que les Gardiens de la révolution seraient entre 120 000 et 150 000 combattants. En outre, ils s’assurent d’un recrutement local par le biais de leur organisation jeunesse, les Bassidj, un corps d’environ 600 000 membres qui quadrille et surveille toute la société iranienne.
La structure décentralisée des Gardiens de la Révolution explique bien des problèmes auxquels font face les Américains et les Israéliens. Les Pasdaran sont aujourd’hui répartis en 36 corps d’armée différents dans toutes les régions et disposent d’une grande autonomie de décision et d’action. Ce à quoi il faut ajouter, selon un fin connaisseur de la région, le journaliste brésilien Pepe Escobar, une structure de pouvoir en Hydre de Lerne. Quand une tête est coupée, une autre renaît. Chaque institution, chaque unité de commandement aurait prévu depuis la guerre des Douze jours quatre niveaux de direction, quatre remplaçants nommés d’avance. Du commandant en chef des Pasdaran à la moindre unité locale.
Une simple excursion, disait Donald Trump ?
[1] Stéphane Dudoignon, Les Gardiens de la révolution islamique d’Iran : Sociologie politique d’une milice d’État, CNRS Éditions, Paris, 2022
[2] Jason Ma, « Iran’s Islamic Revolutionary Guard controls a sprawling business empire that dominates the economy”, Fortune, New York, 2 mars 2026. https://fortune.com/2026/03/02/iran-islamic-revolutionary-guard-irgc-business-empire-economy-us-israel-bombing/
[3] « Ali Khamenei, du candidat putatif au leader secret, paranoïaque et brutal », La Libre Belgique, Bruxelles, 1er mars 2026. https://www.lalibre.be/international/moyen-orient/2026/03/01/ali-khamenei-du-candidat-putatif-au-leader-secret-paranoiaque-et-brutal-AXA53QOE7VB5HJQS6HJJ4PHMME/
[4] Jean-Pierre Perrin, « Révolte en Iran : les Gardiens de la révolution, une histoire de sang »,
Mediapart, Paris, 20 janvier 2026. https://www.mediapart.fr/journal/international/220126/revolte-en-iran-les-gardiens-de-la-revolution-une-histoire-de-sang


